mardi 26 février 2013

Portrait-robot de l’antithèse absolue de l’artiste (encore appelée « artiste contemporain »)





« L’art des artistes doit un jour disparaître,
entièrement absorbé dans le besoin de fête des hommes. »
Nietzsche

L’Art est mort. Les artistes l’ont remplacé. Depuis que tout le monde est poète, que tout le monde est artiste, que tout le monde est passionnant et entend bien le faire savoir, des nuées d’esprits fades, de cerveaux stériles, d’âmes anémiées et de mains inhabiles ont déferlé sur les territoires de l’Art et pris la place des individus puissants et créatifs qu’étaient les vrais artistes. Rubens, Beethoven, Baudelaire, Céline, Picasso, Dali, Titien, Raphaël, Le Bernin, Le Corrège, Le Tintoret, De Vinci, Delacroix, Molière, Chopin, Mozart : nous ne retrouverons plus de tels prodiges, qui ne pouvaient exister que tant que l’égalitarisme, cette utopie consolatrice pour jaloux et frustrés, et la ruine savamment orchestrée de tout sens esthétique n’avaient pas totalement nivelé l’humanité, remplaçant la reconnaissance inégalitaire des temps historiques par la fierté universelle et sans condition.
Les « artistes » d’aujourd’hui, c’est-à-dire ceux qui sont présentés comme tels par les élites idiotes et les médias lèche-cul, sont des incompétents congénitaux, impuissants à créer quoi que ce soit de consistant et de durable. Pour masquer leur stérilité, ils l’enrobent d’une verbosité pseudo-intellectuelle tellement absurde qu’elle assomme le spectateur et décourage en lui toute velléité d’esprit critique. Vainqueurs par K.O., ils peuvent alors déclarer qu’ils continuent l’histoire de l’art. Comme s’il y avait une filiation entre leur vacuité et la puissance des vrais artistes ; entre leurs productions creuses et hideuses, et les œuvres denses et grisantes des créateurs. Ces charlatans sont à l’Art ce que la pustule est au visage : ils vivent à ses dépens, et aimeraient bien faire croire qu’ils en sont partie intégrante quand ils ne font que le vampiriser.
Tous ces ratés se ressemblent tellement, dans leur impuissance et leur prétention inouïes, qu’en dépeindre un suffit à tous les décrire. C’est ce que nous allons faire. Mais comment nommer cet exercice ? Nous ne pouvons pas, comme La Bruyère en son temps, parler de « Caractères », puisque ces clones se signalent précisément par une absence rigoureuse de caractère. « Portrait-robot » sied beaucoup mieux à ces automates tout juste bons à ânonner les évangiles du progressiste homologué tout en s’imaginant décalés, subversifs et dérangeants. Oui, c’est cela, brossons le portrait-robot de ces têtes vides, de ces cœurs atrophiés, de ces lamentables moulins à poncifs convaincus d’incarner le summum de l’originalité. Perçons à jour ces enlaidisseurs du monde, ces sinistres avocats de la médiocrité et de la tristesse ; il n’est que temps :

1°. Prétention de se définir comme des artistes avant que quiconque de non-intéressé financièrement l’ait dit d’eux (à l’époque où il y avait des artistes, c’était de l’extérieur, et non des décrets de leur nombril, que venait la reconnaissance de leur talent), en brandissant au besoin l’exemple des impressionnistes, des « artistes dégénérés » d’Hitler et autres « artistes maudits » pour intimider les sceptiques. Ce sans que personne, jamais, n’objecte à ces héros que les artistes dégénérés n’étaient pas exposés dans des lieux publics, et encore moins subventionnés par l’Etat ; ou encore qu’on n’a jamais vu d’artistes maudits devenir millionnaires... Mais il est vrai que seule notre époque, où l’ignorance de tous sert si bien le charlatanisme de quelques uns, pouvait voir naître ce paroxysme d’imposture qu’est l’artiste maudit mondain.
2°. Revendication simultanée du droit de subvertir, de provoquer, d’insulter, et de celui d’être approuvé, protégé et nourri par les cibles de cette subversion, de ces provocations, de ces insultes ; de manière plus générale, héroïsme et grandeur d’âme proverbiaux. Ces immenses artistes adorent s’autodécerner des titres de contestataires, de dissidents, d’esprits provocateurs et dérangeants, se glorifier d’attaquer héroïquement un prétendu ordre établi (ce qui leur permet d’empêcher qu’on remarque qu’il n’y en a qu’un, d’ordre établi : le leur), mais on les voit régulièrement pleurnicher à longueur de Télérama pour réclamer, héroïquement là encore, le soutien renouvelé et indéfectible de l’Etat et des pouvoirs publics à leurs misérables démarches artistiques.
3°. Esprit de sérieux (qui est l’exacte antithèse de l’intelligence), emploi aléatoire de termes techniques, peu usités ou pseudo-savants (« des hiatus surgissent » ; « cette dichotomie » ; « vaincre l’entropie » ; « un jardin hirsute » ; « sous la houlette curatoriale » ; « une parenthèse spatio-temporelle égarée dans un environnement social et urbanistique qui la nimbe d’irréalité ») et d’un pastiche de style intellectuel bien entortillé pour camoufler la platitude de leur « pensée » et faire croire au spectateur intimidé qu’il y aurait quelque chose d’extrêmement complexe à comprendre à l’absence d’œuvre qu’il a sous les yeux (une œuvre véritable n’a pas besoin d’un charabia pontifiant pour la soutenir, elle se défend très bien toute seule : elle est, cela suffit). Les chefs-d’œuvre de comique involontaire ainsi obtenus, soit ne signifient strictement rien :
-          « Il subvertit les concepts de temps et d’espace, interceptant un temps alternatif non plus concevable en termes de consommation et de mort, mais qui — au contraire — voyage continuellement » (on savourera particulièrement le « au contraire ») ;
-          « De ce laboratoire éphémère naît une installation multimédia géolocalisée présentant des utopies urbaines encapsulées dans le territoire » ;
-          « Il faut accepter que l’inconnu ne soit pas pressenti comme possible, mais soucieux à sa manière de notre devenir » ;
-          « les œuvres d’Hirschhorn sont offertes à la curiosité du public dans un geste d’exposition rhétorique baroque » ;
-          « J’invite à un déplacement statique, à une contraction des contraires, à une dialectique entre le dedans et le dehors qui pourrait offrir un interstice sonore. A la recherche d’un entre-deux, d’un équilibre en ébullition. » ;
-          « L’espace est là où un objet peut bouger ou là où un objet réside. Là où aucun objet ne bouge ou où aucun objet ne réside, là n’est pas l’espace. Ce qui n’est pas l’espace est un objet (c’est le mouvement d’un objet qui crée ou délimite un espace ; sans mouvement il n’y a pas d’espace). Si l’on était capable de créer une illusion de la présence d’un objet, au point qu’aucun objet-personne ne croise ou réside dans cet espace, un espace serait créé où rien n’a bougé ou résidé et donc, automatiquement, il n’y aurait pas espace mais objet. » Limpide, non ?),
soit empilent les lieux communs avec l’émouvant aplomb d’un adolescent persuadé de développer une vision du monde inédite quand il ne fait que découvrir les rudiments de l’existence (« L’une des propriétés qui définit un objet en tant que tel réside dans le fait que sa présence à un endroit donné empêche d’autres objets de se placer à cet endroit » ; « le sol permet au jardin d’exister », etc.).
4°. Redécouverte incessante des principes élémentaires de la création artistique, énoncés de manière infiniment ronflante comme s’il s’agissait de concepts révolutionnaires (« mes œuvres sont une synthèse de matérialité et de pensée » ; « la sculpture affecte nos sens d’une manière différente de la photographie. » ; « l’image et le volume sont les deux pôles de la création plastique » ; « la peinture communique une expérience sensorielle »). Cette obsession du processus créatif, cette manie de décortiquer les aspects dynamiques et énergétiques de la création, d’explorer les processus à l’œuvre quand surgit l’inspiration, de s’interroger sur la possibilité de créer autrement, bref, de se regarder le nombril, explique en partie pourquoi ces « artistes » ne démarrent jamais, et passent leur existence englués dans leurs questionnements oiseux.
5°. Binarisme infantile, fascination pour les oppositions simplistes (« les œuvres d’Anish Kapoor sont des dialogues entre le plein et le vide, l’externe et l’interne, le concave et le convexe, la présence et l’absence, l’ombre et la lumière »), reflet de leur incapacité à saisir la subtilité, la nuance, l’indétermination, le paradoxe, c’est-à-dire le réel (les artistes contemporains se repèrent ainsi à ce qu’ils n’entretiennent que des rapports abstraits avec la réalité, la fuyant dès qu’elle contrarie leur principe de plaisir, c’est-à-dire tout le temps). Plus généralement, aversion féroce pour tout ce qui a trait à la vie adulte (et par conséquent à la création artistique, activité adulte par excellence) : complexité, négativité, tortuosité, et aspiration à un vivre-enfant dépouillé de toute passion, de toute fièvre, de toute vitalité, de tout désordre. Voir par exemple cette déclaration stupéfiante (et inquiétante) de Jeff Koons, cette déferlante de sottises utopiques qu’on croyait ne pouvoir entendre que dans la bouche d’un enfant de sept ans : « J’imagine ce que sera la fête que l’on organisera tous ensemble quand on aura vaincu la folie du monde qui nous entoure. On la fera avec mes fleurs gonflables, mes lapins, mes trains électriques, mes chiens en ballon, mes baudruches. Mon travail s’inscrit dans ce futur-là, clair, propre, joyeux après un grand coup de balai dans le passé. » Comme si la folie n’était pas le propre de l’homme, et son bien le plus précieux ; comme si la saveur de la vie ne résidait pas qu’en elle ; comme si la vie sans folie était encore une vie humaine ; comme si on pouvait guérir l’homme de sa folie sans le tuer... Il est curieux que tous ces « artistes », exaltant ouvertement la table rase et clamant sans complexe leur haine de l’humanité dans ce qu’elle a de plus incertain, de plus imprévu, de plus capricieux, de plus indomptable — bref, de plus libre, n’inspirent jamais la moindre méfiance… Il est étrange que personne n’entende, dans leur aspiration à une humanité épurée, lisse, non-contradictoire, l’écho funèbre des sanglantes idéologies du siècle dernier…
6°. Assignation à leurs « œuvres » d’un rôle humanitaire, social, solidaire et citoyen dans l’espoir de compenser leur nullité, et surtout d’empêcher tout jugement serein et décomplexé sur cette nullité. A partir du moment où une œuvre est associée — sans aucune raison, la plupart du temps — à la défense d’une cause inattaquable (à défaut d’être originale : « l’œuvre appelle à un monde brassé où la couleur de peau ne serait plus un facteur de discrimination » ; « mes œuvres son porteuses de valeurs fondées sur l’ouverture à l’autre et au différent »), il devient délicat de la critiquer sans passer pour un salaud insensible à cette cause. L’anthropoïde moderne éprouve en effet les plus grandes difficultés à détecter les escroqueries, même les plus grossières.
7°. Culte de la laideur, des matériaux vulgaires, de l’ignorance, de l’incompétence, de la stérilité, du ratage perpétuel (« J’invite à un rendez-vous athématique » ; « Je présente le résultat d’une semaine de travail avec un dramaturge non-professionnel, sur la base d’un solo initialement dénué de sens, pour tenter une définition du rôle du dramaturge » ; « Le vide comme métaphore de la création acquiert une importance fondamentale dans mon œuvre » ; « Je préfère l’élaboration de l’œuvre à l’œuvre finie » ; « Je crée des sculptures proches de l’informe » ; « A l’origine de ma sculpture, il y a un gros tas de pochettes plastiques » ; « J’invite à une visite des collections les yeux bandés »). Ces petits castrés cultivent l’échec comme les artistes du passé cultivaient les chefs-d’œuvre.
8°. Emploi frénétique des vocables « interroger », « questionner » et « initier un dialogue » dans l’intention de camoufler qu’ils ne s’interrogent sur rien (à part sur ce qui définit une œuvre d’art ; et on voit très bien où ils veulent en venir…) et n’initient jamais que de consternants monologues saturés de narcissisme et de niaiserie.
9°. Exaltation du caractère « éphémère » de leurs oeuvres, comme s’il était le résultat d’un choix délibéré et non de leur incapacité à créer quoi que ce soit de consistant et de durable.
10°. Maladresse inouïe, incompétence militante, refus de tout effort (ce qui commence mal pour un artiste…) et donc de l’apprentissage de la technique. Cela explique, en plus de leur penchant spontané pour la laideur, l’absence de qualité plastique de leurs « œuvres ».
11°. Rage de tourner en ridicule ce qui est hors de leur portée, c’est-à-dire l’art véritable, ou au contraire d’en capter le prestige, et souvent les deux simultanément, en imposant leurs chefs-d’œuvre d’impuissance dans des lieux somptueux (églises, châteaux, musées, parcs, cathédrale, etc.) où les gens viennent voir tout, sauf eux, et en inventant à leurs productions miteuses des filiations prestigieuses (entendez avec de vraies œuvres d’art). Tel sculpteur sur parpaings initiera donc un dialogue avec l’œuvre de Michel-Ange en honorant les statues de ce génie austère du pétulant voisinage de ses parpaings rose fluo. Tel peintre au pistolet interrogera sans concession la qualité réelle du travail du Titien, au-delà du consensus et d’une certaine conception réactionnaire du goût. Tel autre, qui peint avec sa verge, illustrera de manière éloquente que l’art est une sublimation de la libido. Tel photographe de nez piercés en clair-obscur insistera sur sa filiation avec le Caravage, et soulignera les progrès accomplis depuis ce dernier. Tel écrivain automatique exposera les preuves de sa vacuité au milieu de manuscrits de Baudelaire. Le collectif « Bouge ta Renaissance » organisera un apéro géant devant les Noces de Cana. Un commando poétique tendra des embuscades verbales aux visiteurs du Louvre et les forcera à écouter ses secrets poétiques, philosophiques et littéraires. Etc.

Bref, tout éloigne nos artistes autoproclamés de l’art ; la sublime parenthèse ouverte avec la Renaissance est bel et bien refermée. Elle aura duré cinq siècles… un souffle. Et la prochaine n’est pas près de s’ouvrir, vous pouvez le croire. La haine de la beauté — donc de l’humanité — a de beaux jours devant elle.

mercredi 13 février 2013

Le jeunisme est un naufrage





Au lieu de monopoliser le siège du juge,
le journalisme devrait se confondre en excuses au banc des accusés.
Oscar Wilde



Aucun spectacle n’est plus délicieux que celui de l’entre-soi. C’est un plaisir des plus vifs que d’observer des clones se glorifier de leur originalité, des moutons célébrer leur indépendance d’esprit, des perroquets se décréter libres penseurs, des sosies se flatter de leur singularité.
La caste des journalistes est à cet égard un fonds inépuisable autant qu’emblématique. Ces suiveurs nés, incapables de « penser » autrement qu’en troupeau, et dont l’étroitesse d’esprit confine au sectarisme, adorent se décerner des titres de libres penseurs, d’esprits ardents, indépendants et novateurs. Ces dociles missionnaires du progressisme, englués dans toutes les plus poisseuses idéologies, aimeraient nous convaincre qu’ils sont en mesure de produire une analyse pertinente du monde qui nous entoure. Ces complices serviles des plus odieuses occultations, falsifications et propagandes voudraient nous faire croire qu’ils résistent. Qu’ils sont vigilants. Aux aguets. Qu’ils sont sagaces, perspicaces et lucides. Qu’ils pensent. C’est évidemment faux. Ces défaits de la pensée ne font jamais que répéter les analyses préfabriquées et obsolètes de leurs maîtres, dans le langage préfabriqué et obsolète de leurs maîtres, avec les concepts préfabriqués et obsolètes de leurs maîtres. Mais il ne faut pas que ça se sache. Alors, ils lancent régulièrement de grandes campagnes d’autocélébration plus ou moins camouflées et par lesquelles, grâce à un pilonnage médiatique méthodique et massif, ils parviennent à créer l’illusion de la vivacité intellectuelle.
Pour la dernière campagne, c’est Le Point qui s’y collait : on pouvait voir, la semaine dernière, s’étaler sur les kiosques à journaux une couverture ahurissante de ridicule assumé, et dont la puissance comique était encore redoublée par un titre grotesque à souhait : « Les vrais jeunes ». Les journalistes du Point, ces représentants de la pensée la plus congelée, du conformisme le plus plat, du confort intellectuel le plus vautré, ces radoteurs professionnels jamais lassés d’expliquer le monde en y plaquant leurs grilles d’analyse scolaires et futiles, se sont donc crus fondés à décerner des titres de jeunisme — pardon, de jeunesse. Redoutable distinction, que tout individu ambitionnant de produire une pensée et une esthétique neuves devrait considérer comme un horrible châtiment. Il n’existe pas de plus grande défaite, pas de plus grave signe de déchéance que d’être encensé par des journalistes. Seuls ceux qui partagent la même ambition qu’eux, à savoir faire durer leur imposture aussi longtemps que possible, devraient se réjouir d’être ainsi amplifiés médiatiquement. Et ce n’est certes pas le cas présent qui nous démentira : il suffit de regarder le sourire satisfait de celui qu’ils ont choisi de propulser en couverture de leur miséreux article (et qui donc, à leurs yeux, symbolise la vraie jeunesse de l’esprit) : Jean d’Ormesson, vieux coquet à minauderies gracieuses pour rombières mal liftées et académiciens momifiés. Ce graphomane automatique, archétype de la plume incolore, bien élevée, académique à en crever d’ennui, est donc considéré par ces esthètes de journalistes comme un grand créateur. Décidément, le flair des plumitifs me surprendra toujours… Mais comprenons leur démarche : étant aussi fades, aussi stériles, aussi impropres à innover, aussi éperdument conformistes que leur champion du jeunisme, c’est un compliment indirect qu’ils s’adressent à eux-mêmes en le présentant comme l’incarnation de la fougue, de l’effervescence, de la créativité soi-disant propres à la jeunesse. Tout cet article, d’ailleurs, véritable inventaire (non-exhaustif) du jeunisme, est sous-tendu par un présupposé assez pénible : tout ce qui est positif, réussi, sympa, pétillant, serait jeune. L’innovation, la puissance créatrice, l’originalité, la créativité seraient l’apanage des jeunes. Un vieux, s’il produit quelque chose d’intéressant, ne le devrait en aucun cas à sa vieillesse ; il le devrait à sa jeunesse résiduelle. Il ne serait pas venu à l’esprit de ces journalistes, par exemple, d’intituler leur article « Les vrais vieux ». Pourquoi ? Les exemples n’abondent-ils pas de vieux qui font mille fois mieux que n’importe quel jeune et ce, précisément parce qu’ils sont vieux ? Que font-ils, ces journalistes, de l’expérience, de la connaissance, du recul critique, du discernement, toutes choses bien plus susceptibles de se retrouver chez un vieux (pas ceux de l’article, on l’aura compris) que chez un jeune ? N’opèrent-ils pas en creux une dépréciation de la vieillesse ? Horreur, n’y aurait-il pas ici stigmatisation ? Discrimination ? Ne sentirait-on pas comme des relents nauséabonds de fascisme (qui fut aussi, rappelons-le quand même, un culte de la jeunesse, du moderne, du nouveau) ?
Mais n’insistons pas. N’ébranlons pas le misérable édifice de stéréotypes sur lequel est fondée la « pensée » de ces journalistes, ainsi que leur détestable vision du monde. Ce serait de toute façon peine perdue : il existe un stade de décrépitude intellectuelle au-delà duquel toute remise en question de ses illusions est structurellement impossible. Et ces journalistes l’ont largement dépassé. Vieux ou pas.

mardi 5 février 2013

Le gauchiste




Notre époque, féconde en pitres,
En petits castrés pathétiques,
Piteux roquets tragi-comiques,
A donné naissance au gauchiste.

La gauchiste est un bon toutou
Que l’on retrouve un peu partout :
Gauche et droite, cocos, sarkozystes,
Et autres oppositions factices

(C’est qu’il n’a pas encore compris
Que gauche et droite sont des sosies
Et que de cette escroquerie
Il est le pigeon bien farci).

Le gauchiste habite un quartier
Intello-bio et convivial,
Avec des restos pas banals
Et des boutiques décalées,

Des ateliers d’écriture gays,
Des centres d’action poétique,
Des bars à vin très atypiques,
Et de charmants vide-greniers.

Dans sa cantine il recommande
La soupe de potirons bio
Et le bo bun façon bobo ;
Ici tout est fait sur commande.

Ouvrir en terrasse un Libé
Et porter des Converse aux pieds
Sont ses suprêmes voluptés
Et sa grandiose destinée.

Sur son pull Zadig améthyste
Tissé en cashmere équitable,
Ethique et développement durable,
Est brodé dans le dos « ARTIST » :

Comme tout gauchiste il est artiste,
Adepte d’un art subversif,
Dérangeant, explorant des pistes,
Et citoyennement actif.

Friand de concepts innovants
Par des artistes dissidents,
Indépendants, contestataires
(A qui l’Etat verse un salaire),

On peut le voir se prosterner
Devant des tas de fer rouillé
Et des surfaces de peinture noire :
Il nomme ça « Renouveau de l’art ».

C’est qu’il est ouvert au changement,
Et non réac, vieux et borné ;
Avant-gardiste et tolérant,
Il combat pour la nouveauté

Et changer les mentalités :
« Il faut, martèle-t-il, que cesse,
La différenciation des sexes,
Cette conception dépassée,

Vieux concept hétérocentré
De l’hégémonie masculine,
Archaïsme que, sans tarder,
Il faut œuvrer à mettre en ruines. »

Pour éradiquer le machisme,
Il ose à fond le féminisme ;
Mais gaffe ! il ne supporte pas
Qu’on mette en cause la burqa.

Alors il tourne furibond :
« Il ne faut pas stigmatiser ! »
Hurle-t-il, tout congestionné,
« Halte aux propos nauséabonds ! »

En roulant de gros yeux outrés,
Tout rouge, à deux doigts d’exploser.
C’est que lui n’est que tolérance,
Fraternité et bienveillance,

Compassion télévisuelle,
Philanthropie par sms,
Myopathes-show, sida-festival,
Et autres charity-business ;

Il pleure devant les Enfoirés,
Mais il est tout horripilé
Quand il se fait solliciter
Par un clochard sale et concret.

Pour la liberté d’expression
Il combat héroïquement
En achetant dévotement
Toutes les nouvelles éditions

Du catalogue des reporters
Sans peur, ni reproche, ni frontières
(En revanche il est à fond pour
Qu’on fasse taire Eric Zemmour).

Il chérit la diversité
L’insolence, la provocation,
Les esprits libres et effrontés,
Les vrais rebelles façon Guillon,

Mais il glapit « Procès ! Procès !! »
Dès qu’il entend une objection.
« Ah ! Dérapage nauséabond ! »
« Oh ! Heures sombres ! Vite, un procès ! ».

Inlassable pour fustiger
La brûlante actualité
De l’inquisition, des croisades,
Par les cathos, ces grands malades,

Il hurle à l’islamophobie
Dès qu’on critique la charia.
« Intolérance ! », alors, il crie
Et puis « Ne stigmatisons pas ! »

« Tordons le cou aux préjugés ! »
« IL NE FAUT PAS STIGMATISER ! »
(Mais les cathos sont des fachos
Ou au mieux des débiles mentaux).

Il vomit le colonialisme
Qui vraiment fait honte à la France,
Mais au nom du vrai humanisme
Prône le devoir d’ingérence ;

Saturé d’universalisme
Comme en son temps Saint Jules Ferry,
Il soutient le militarisme
Promu par Saint Bernard-Henri :

A coups de bombes philanthropiques
Il offre au Moyen-Orient
Des perspectives idylliques :
Chaos, charia et bains de sang.

Indigné par l’odieux suivisme
De ses ancêtres moutonniers,
Par ces siècles d’obscurantisme,
Ces collabos, ces résignés,

Il n’a pourtant jamais rien dit
De mal sur son époque à lui
(A part le credo médiatique
Et les clichés sociologiques).

Du passé sans cesse il critique
Les approbateurs frénétiques
Mais applaudit frénétiquement
Les atrocités du présent :

L’Europe uniformisatrice,
Sa dictature technocratique,
Le despotisme médiatique,
Qui le broient et l’infantilisent ;

C’est qu’il faut aller de l’avant,
Ne surtout pas être en retard,
S’inscrire dans le sens de l’Histoire,
En un mot vivre avec son temps

(Ce qui est très exactement
Ce que clamaient les collabos,
Qui d’ailleurs étaient socialos,
Pour masquer leurs renoncements).

Entre son dogme écologique,
Son catéchisme médiatique,
Ses homélies droits-de-l’hommistes,
Et son credo antiraciste,

Sans compter sa vénération
Pour l’iPhone et sa dévotion
A la Sainte Consommation,
Il s’imagine sans religion.

Comme son journal de déférence,
Il pardonne tout à Lénine
Mais ne peut pas saquer Poutine :
Il a le sens de l’indulgence.

« Et Pie XII, alors, ce fumier ! »
Crie-t-il en t-shirt du Che,
« Et Papon alors le fasciste ! »
(On lui dit qu’il était gauchiste ?),

« Et Le Pen alors ce salaud ! »
Devant son Warhol de Mao,
« Et Benoît XVI le pro-sida ! »,
Puis son préservatif craqua.

Il faut, dit-il, c’est sa manie,
Veiller à son hygiène de vie,
Manger sain et équilibré,
Soigner son capital santé ;

Pour rester jeune et donc heureux,
Il faut être précautionneux
Et bien prendre soin de son corps :
Très peu d’excès, beaucoup de sport.

Alors mardi et vendredi,
Il sort son short le plus sexy
Et court retrouver ses sosies
Qui courent en rond à l’infini.

Il pratique aussi le yoga
Pour épanouir ses chacras
Et boit bien sûr beaucoup d’Evian
Pour retrouver son âme d’enfant ;

C’est un vrai papa-kangourou
Jamais avare de poutous,
Qui faute de virilité,
Sait torcher le cul de bébé :

Il faut admirer sa fierté
Et son intense gravité
Quand il inflige à son morpion
Le supplice du biberon ;

C’est qu’une étude publiée
Dans son journal de révérence
Par des chercheurs assermentés,
Des autorités en sciences,

Etablit que l’embrouillement
Entre les rôles des parents
Aide à l’épanouissement,
A l’équilibre de l’enfant.

Alors tout fier, tout frétillant,
Dans son t-shirt PCCC
Et ses jolies Converse aux pieds,
Il équilibre son enfant.

Il en fera un bon gauchiste
Encore plus dérangé que lui,
Plus moutonnier, plus extrémiste,
Quel merveilleux projet de vie !