dimanche 12 mai 2013

Déroute



 « Le mensonge n’est pas seulement un moyen qu’il est permis d’employer ;
 c’est le moyen le plus éprouvé de la lutte bolchevique »
Lénine


« — Comment ça, perdues ?!
— Perdues, perdues, comme on dit quand c’est perdu, quoi. Oui, bon, ça arrive, hein, on ne va pas en faire tout un plat.
— Ah bon ça arrive ? Souvent ? C’est embêtant, tout de même, pour un service de renseignements, non ? Ca fait pas très… compétent, disons. Surtout qu’en plus ces photos devaient particulièrement vous tenir à cœur, pas vrai ? Que vous deviez les garder bien précieusement, hein ? Puisqu’elles étaient la preuve…
— La preuve de quoi ?
— Bah, à votre avis ?… Mais que vous aviez raison, enfin ! Que votre décompte des manifestants était le bon ! Que ceux qui vous accusent — honte à eux — de manipuler les chiffres, de minimiser le nombre de participants à cette « Manif pour tous » pour servir la prétendue propagande d’un gouvernement prétendument aux abois, sont des affabulateurs. Que ceux qui affirment (de source sûre, ont-ils le culot d’ajouter) qu’avant même que la manifestation commence, vous connaissiez déjà le chiffre à publier — ordre du ministère de l’Intérieur — sont de grands dérangés. Que ceux qui estiment qu’en compromettant vos services dans cette grotesque manœuvre de désinformation, vous avez sacrifié votre crédibilité sur l’autel d’une propagande court-termiste et de toute façon vaine, se trompent complètement d’analyse.
Bref, montrer ces photos du micro-cortège de manifestants était l’occasion pour vous de clouer le bec à vos détracteurs ! De prouver enfin votre bonne foi ! Votre incorruptibilité ! Votre intégrité ! Votre indépendance ! Votre refus obstiné de servir de courroie de transmission à la propagande gouvernementale ! Ah, là là, quel dommage, n’est-ce pas ?! D’autant que là, du coup, c’est plutôt l’inverse qui se produit.
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien quand, dans un litige, une partie détient des éléments essentiels de l’instruction et les « perd », l’observateur lambda ne peut s’empêcher de trouver ça louche… de s’imaginer qu’elle cherche ainsi à faire disparaître des vérités gênantes… défavorables… Ce qui tend, en creux, à accréditer les dires de la partie adverse… à plus forte raison quand les accusations de celle-ci portent justement sur la déformation de faits. En tout cas, celle-ci peut alors ressentir l’impression qu’on la prend pour une idiote… qu’on tente avec elle le coup du « plus c’est gros, mieux ça passe »… Et ça ce n’est pas très respectueux, vous comprenez ? Parce que déjà, en général, les gens n’apprécient pas tellement qu’on leur mente ; mais alors qu’en plus on ne fasse pas l’effort, quand on les baratine, de leur concocter un beau bobard bien fignolé, c’est ajouter le mépris au mensonge. Ce qui frise l’insulte. Et peut énerver…
Bref, si la perte de ces photos est extrêmement regrettable, c’est avant tout pour vous. Elle aggrave les soupçons qui pèsent sur la probité de vos services. On les accusait de falsifier les faits ; ils sont maintenant suspects d’en faire disparaître jusqu’aux dernières traces. Méthodes staliniennes… Or, ce n’est pas exactement ce pour quoi les citoyens vous paient, voyez-vous ? Ils pourraient donc finir par en avoir marre. Marre, aussi, d’être systématiquement associés à des groupuscules homophobes ou fascistes par les champions du pas d’amalgame, par les supposés ennemis de toute stigmatisation, et ce jusque dans les rangs du gouvernement. Marre d’entendre, quand ils manifestent, des CRS traiter de sales putes des mères de familles (« Recule, sale pute ! »). Marre de se retrouver en garde à vue pour port de sweat-shirt rose et bleu, quand d’autres paradent avec des t-shirts « Assassin de la police » sans être inquiétés. Marre, quand ils avancent des chiffres sur le nombre de participants à leurs manifestations, qu’on leur ricane au blaze sans pouvoir leur apporter le moindre début de preuve contradictoire. Marre qu’on leur dise qu’ils n’étaient que douze quand ils se voient comme le rassemblement le plus massif depuis trente ans.
— Ah, vous voulez parler de la poignée de manifestants, là ? Mais s’il n’y a que ça rendez-vous sur le site du Monde ! Vous connaissez Le Monde, hein ? Les journalistes incorruptibles ! Intègres ! Indépendants ! Le sens critique acéré ! Redoutable ! Pas serviles pour un sou ! Imperméables à toute idéologie ! A tout endoctrinement ! A toute propagande ! Y a qu’à voir à d’autres époques avec quel esprit d’examen ils parlaient du communisme, hein ! Le Monde, principal quotidien maoïste paraissant hors de Chine, l’intitulaient par exemple les sinologues... euh... bon… alors… Nous leur avons envoyé les photos retouch… euh, flout… euh… enfin, les photos, quoi. Vous pouvez y aller, elles y sont. Pierre Bergé les a vues.
— Oui oui, moi aussi je les ai vues. Mais elles sont prises en tout début de manif, c’est ballot hein ? Vous auriez pas les mêmes prises deux-trois heures plus tard ? Et puis tant qu’à faire un peu moins floues, hein ! Moins « compressées », comme vous dites. Parce qu’elles sont quand même étonnamment floues, vos photos, vous trouvez pas ? Avec des zones comme qui dirait gommées… des vieilles taches troubles… Le premier appareil photo de supermarché ferait plus net, de nos jours. Je pensais que vous aviez du meilleur matos, quand même… Mais ça doit être les coupes budgétaires, c’est ça ? Après l’achat de l’hélico il vous restait plus de thunes pour l’appareil photo ? Ou c’est le budget gaz lacrymo peut-être ? Qui a explosé ces derniers temps ?
— Ca suffit !… Homophobe !
— Je vous demande pardon ?
  Homophobe, homophobe !
— Mais enfin, ça va pas ? Mais vous avez bu, mon garçon ! Expliquez-vous !
— Homophobe, homophobe, fasciste, extrême-droite,  retour des années 30 ! Dérapage ! Nauséabond ! STIGMATISATION ! Homophobe ! »


Mensonges-violences-insultes : la trilogie de la débâcle. Le tiercé du perdant. Quand votre adversaire n’a plus à vous opposer que la colère et l’injure à côté de la plaque, vous pouvez être sûr que vous l’avez vaincu. Et qu’il le sait. Ou du moins qu’il le sent. A court de faits et d’arguments (si tant est qu’il en ait jamais eu), il sort alors du champ de la dialectique pour tenter la plus misérable des manœuvres d’arrière-garde : l’attaque personnelle. C’est à cette lumière qu’il faut analyser les imputations d’homophobie, de fascisme, d’intolérance et autres calomnies loufoques déversées sur les opposants à l’adoption par les couples homosexuels. Cette déferlante de haine impuissante trahit une panique. Une terreur. Une perte de contrôle. Si en ce moment les plus hautes autorités de l’Eglise politico-médiatique tournent hystériques, si les Karoline Fourrée, Edwy Joffrin et autres Laurent Plenel sont fébriles comme jamais, si les petits despotes du gouvernement se mettent à insulter et à gazer leurs administrés les plus dociles, c’est qu’ils sentent avec effroi que quelque chose leur échappe. Que l’immense chape de propagande qu’eux ou leurs clones ont érigée depuis plusieurs décennies, et sur laquelle reposent leur pouvoir et leurs privilèges, commence à se craqueler. Que l’on commence à voir à travers. Et que ce n’est pas joli.
Tant que les conséquences de leurs exactions n’étaient pas trop visibles, que les atrocités engendrées par leurs délires idéologiques pouvaient rester méconnues du plus grand nombre (il suffisait de les reléguer hors-caméra), ces rentiers du crétinisme et de l’ignorance organisés jouissaient goulûment de leurs prébendes. Il faut dire qu’il savaient s’y prendre : leurs avancées les plus abominables étaient toujours présentées dans de jolis paquets cadeaux sur lesquels on pouvait lire égalité, tolérance, solidarité, diversité, fraternité, respect, amitié entre les peuples, non au racisme, autant d’offres qu’on ne peut pas refuser. Ainsi, tout le monde ou presque récitait bien docilement leur catéchisme, tout repu de fierté et de bons sentiments. Oh, il y avait bien quelques réfractaires au dressage ; mais les journalistes, ces êtres mi-flics mi-larbins qui tirent d’on ne sait où leur prestige et leur pouvoir d’intimidation, actionnaient alors la machine à dénigrer. La terrifiante colleuse d’étiquettes. Fasciste, raciste, réac, collabo, machiste, homophobe, islamophobe, divise, discrimine, stigmatise, amalgame : ceux qui avaient l’impudence de flairer l’imposture, d’aller voir en coulisses, de discerner la haine de l’homme et la soif de chaos à l’œuvre derrière le pathos des humanistes autoproclamés, étaient implacablement châtiés. Excommuniés. Médiatiquement pour les plus connus ; socialement, familialement pour les autres. On ne discutait pas les évangiles médiatiques. Révéler que l’antiracisme institutionnel, façon Sauvons-le-racisme, est une escroquerie destinée à mettre hors de portée de la critique les politiques d’immigration massive et le développement corrélatif du communautarisme, vous valait une imputation de racisme. Comme de s’émouvoir du cynisme d’élites qui, pour s’enrichir toujours davantage, n’hésitent pas à utiliser l’immigration massive pour faire baisser les salaires (c’est qu’eux n’ont pas à subir les conséquences sociales, humaines et sécuritaires de cette immigration largement non-assimilée, et peuvent donc continuer à prodiguer des leçons de tolérance qu’ils seraient les premiers à renier si un jour ils se frottaient au réel). Critiquer l’Europe divine des technocrates bruxellois et leur eurolâtrie, c’était s’opposer à une Europe forte, une Europe de Croissance et de Paix (les tensions entre les pays d’Europe n’ont jamais été aussi vives, ni leurs économies autant en faillite que depuis que les merveilleux experts de Bruxelles sont aux commandes). Rappeler qu’un enfant, pour son bien-être psychique, a besoin de l’ordre symbolique que constitue le couple père-mère, vous donnait droit à un certificat d’homophobie. Interpréter les taux insolents de réussite au bac non pas comme une preuve que le niveau monte, mais au contraire qu’il s’effondre, vous faisait passer pour un réactionnaire grincheux. Expliquer l’explosion des trafics d’armes et de prostituées par l’abolition des frontières intra-européennes vous faisait passer pour un fou. Ne pas hurler de joie en entendant le mot « mondialisation », mais évoquer le chômage qu’elle engendre ici et l’esclavage qu’elle crée là-bas, vous collait une image d’affreux rabat-joie. Etc.


Tout cela est en train de changer. Petit à petit, les yeux se dessillent. Après des décennies de torpeur et d’approbation molle, les consciences se réveillent. C’est que la réalité n’a plus besoin de caméras ni de journaux pour être connue : elle crève les yeux. La mondialisation est un cauchemar. Le multiculturalisme un enfer. L’euro un désastre. L’Union européenne la pire ennemie de l’Europe. Changer de smartphone tous les six mois ne rend pas heureux. Le féminisme est une guerre à l’érotisme. L’égalitarisme, cette haine jalouse pour les talents individuels et la grandeur de l’homme, engendre un monde insipide, banal et sans saveur (sans parler de la catastrophe que représente pour chaque individu l’atrophie de ses facultés). La classe politique, dans son immense majorité, méprise ses mandataires et ne cherche plus qu’à cumuler à leurs frais prestige et train de vie (en quoi elle est bien pire que la noblesse d’Ancien régime qui, si elle s’en mettait plein les fouilles, défendait au moins son pays, quand les prétendues élites actuelles le trahissent en toute occasion). Elle les méprise tellement, ses mandataires, elle les prend tellement pour des buses que quand un des siens finit par se faire poirer pour fraude fiscale ou détournement de fonds, elle s’imagine « regagner leur confiance » en lançant une miséreuse opération vérité ou autre quinzaine de la transparence. Grands moments de vérité, en effet, où l’on apprend que d’anciens premiers ministres détiennent un patrimoine de smicard. Avec ça, c’est sûr, la confiance remonte.
Tout cela est docilement relayé par les journalistes, dont c’est un truisme de dire que nombre d’entre eux sont liés à des politiques, soit intimement, soit par militantisme, soit parce que la survie de leur journal dépend des subventions publiques — en d’autres domaines on parlerait de conflits d’intérêts, mais chut. La fastidieuse affaire DSK est à cet égard significative : qu’on se souvienne de la vénération, de la dévotion quasi-religieuse dont Dominique Strauss-Kahn faisait l’objet avant ledit scandale du Sofitel. Rappelons-nous de la myriade d’articles élogieux à son sujet tandis qu’en sa qualité de patron du FMI, il provoquait des ravages d’une gravité incommensurable avec celle de ses frasques intimes. Souvenons-nous de tous ces journalistes, de tous ces politiques prosternés qui le voyaient déjà à l’Elysée. Et réalisons qu’ils savaient. Cela est si vrai que dans les rédactions, la consigne circulait de ne pas laisser une femme seule interviewer Monsieur Strauss-Kahn. Cela est si vrai qu’on ne compte plus les sms douteux échangés entre DSK et ses amis politiques (dont des membres de l’actuel gouvernement). Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici d’emboîter le pas des puritains médiatiques et de faire le procès de la libido. La vie sexuelle de DSK ne devrait regarder que lui — du moins tant que ses partenaires sont consentantes. Il s’agit de souligner la formidable hypocrisie et l’infinie lâcheté de journalistes qui, pendant tant d’années, ont tu ce qu’ils savaient, puis se sont lancés dans un lamentable simulacre d’indignation une fois la vérité révélée par les médias américains. Il s’agit de mettre en exergue la violence inouïe du lynchage que DSK eut à subir de la part de ses ex-« amis » (quoiqu’il serait plus idoine de parler de « complices »). Cette extraordinaire violence en dit long : elle était à la mesure de l’enjeu. Et l’enjeu était colossal. Il s’agissait en effet pour les journalistes de se désolidariser à toute force du « Perv ». De faire croire qu’ils n’avaient rien à voir avec lui. De faire oublier que quelques semaines auparavant, ils l’encensaient sans mélange. D’effacer tout soupçon de collusion. Il s’agissait de crédibilité. C’est-à-dire, pour des journalistes, de survie. Par chance, cette énième intoxication semble avoir elle aussi fonctionné. Magie du pilonnage médiatique… et de l’union sacrée des journalistes, qui atteignit ici son paroxysme.
On croyait pourtant naïvement que les journalistes étaient habités par « la vocation de l’information », comme ils le proclament régulièrement avec cette emphase absolument pas narcissique. On avait bien lu, bien écouté, bien retenu leurs émouvantes campagnes d’autocélébration où il n’est question que de « liberté de la presse » et de « devoir d’informer ». On avait en tête leurs combats héroïques pour une « information sans concession ». On se souvient de ces émouvants « reporters sans frontières » — comme ils se désignent avec cette modestie qui les caractérise — qui prétendaient ne servir qu’une cause : celle de la vérité. Force est de constater que certains d’entre eux chérissent d’autres causes. Et ont des frontières. Des bien étroites, de surcroît. Un journaliste du service public en fait actuellement la douloureuse expérience, contre qui une procédure disciplinaire a été ouverte suite aux pressions exercées sur sa direction par le Syndicat national des journalistes. Ses chers confrères estiment en effet qu’il a « sali » le métier de journaliste. En faisant quoi, l’immonde ? Quel crime a-t-il commis qui déshonore sa profession ? Quel sommet d’ignominie a-t-il atteint pour que les plus vibrants défenseurs de la liberté d’expression en viennent — une fois n’est pas coutume, nous sommes rassurés — à exiger des sanctions ? Eh bien cette petite charogne a révélé l’existence, dans les locaux du Syndicat de la magistrature, d’un panneau intitulé « mur des cons » sur lequel figurent des photos de sacrés cons, en effet : des pères de filles violées et assassinées. Chez des magistrats. Comprenons bien que ce qui est abject, dans cette histoire, ce n’est pas que des hommes et des femmes chargés de rendre la justice pouffent de rire à l’évocation du père d’une fille violée et poignardée à 34 reprises. Ce qui est odieux, ce n’est pas que des rousseauistes enragés poussent des cris à vous lézarder le cœur quand il s’agit de disculper des violeurs multirécidivistes, mais traitent de « cons » des parents de victimes. Tenez-vous le pour dit : le seul scandale, dans cette affaire, c’est qu’un journaliste se soit cru autorisé à en parler. Qu’il ait ressenti l’impérieux devoir d’informer les citoyens de ce phénomène pour le moins paradoxal : des juges qui se paient la tête des parents de victimes. Curieux sens de la justice chez ceux qui sont censés la rendre… Espérons que la chaîne de service public qui emploie cet affreux journaliste sanctionnera avec la plus grande sévérité son « entorse à la déontologie » (dixit le décidément impayable Syndicat national des journalistes). Qu’elle fera un bon exemple, afin que plus un journaliste ne s’aventure à évoquer les attitudes pour le moins insolites de certains magistrats… Faute de quoi les gens pourraient commencer à faire des raccourcis dangereux. A s’expliquer l’absurdité de certaines dispositions pénales par l’entrisme du Syndicat de la magistrature. A voir dans certains jugements aberrants le reflet de la mentalité de certains juges. A s’imaginer mieux comprendre pourquoi tant de drames, tant de viols de joggeuses impliquent des multirécidivistes condamnés à des peines non seulement dérisoires, mais quasiment toujours « aménagées ». Quelques esprits farfelus, enclins à la psychologisation de comptoir, pourraient même aller jusqu’à penser que certains magistrats n’ont choisi ce métier que pour assouvir leur soif de barbarie et de chaos ; que par leurs jugements iniques, ils éprouveraient le triple plaisir sadique de briser un peu plus la victime, de renforcer le sentiment d’impunité du bourreau, et d’attiser l’ensauvagement du monde. Il faut évidemment empêcher ces extrapolations saugrenues. Protéger coûte que coûte les juges de ces odieuses calomnies. Préserver leur respectabilité. Ce qui serait certes plus facile si les magistrats auteurs de ce « mur des cons » faisaient sinon leur mea culpa, du moins profil bas, plutôt que d’exploser de rage et de donner une fois de plus raison à ceux qui les accusent de sectarisme et d’arrogance. Mais il est vrai qu’il doit être extrêmement agaçant, quand on a l’habitude de l’impunité, de se retrouver mis en cause…

On le voit : pour les flics médiatiques, les politiques robotisés, les philanthropes de salon, les tolérants à sens unique, c’est la grande débandade. La vache déconfiture. Les masques tombent. Les bisounours ont des sales gueules de monstres. Hideux, difformes, le teint vert et pustuleux, ils n’en reviennent pas d’avoir été si facilement confondus. Après tant de décennies d’impostures ! Tant d’années de terreur idéologique ! A criminaliser toute critique de leurs destructions, à couvrir d’insultes et de sarcasmes ceux qui avaient le culot de braver leur autorité ! Tout ça, disparu ! D’un coup, pffuit ! Ils en sont fous. Ils en perdent la tête. Ils froissent la tronche, hurlent, gueulent, vocifèrent, explosent en anathèmes, se raidissent comme jamais. Que vont-ils devenir, si les escroqueries sur lesquelles ils fondaient leur pouvoir deviennent connues comme telles ? Que vont-ils devenir, maintenant que leur credo progressiste n’est plus qu’un ramassis de poncifs ringards ? Que vont-ils devenir ?
Certains, en douce, ramassent discrètement leur masque et le remettent, espérant qu’on ne les ait pas vus. Coup d’œil à gauche… droite… Tout va bien ! C’est reparti ! Et les voilà qui reprennent sans attendre leur glorieuse épopée de chasse aux places, aux honneurs, aux électeurs.
Ainsi de ces députés et de ces partis qui espèrent se refaire une santé en vampirisant la Manif pour tous. On a beau leur expliquer que ce mouvement est apolitique, que la récupération du mouvement par les publicitaires de l’UMP horripile un nombre croissant de manifestants, rien n’y fait : leur prurit électoraliste est plus fort que tout. Tout, même les combats les plus désintéressés, doit être ramené à leurs considérations électoralistes. C’est leur manie, leur addiction : dès qu’ils flairent un intérêt électoral, ils en deviennent tout fébriles, s’en pourlèchent les babines, piaffent, frissonnent, trépignent, entrent en transe, impossible de les retenir. Des électeurs ! Des électeurs ! Miam ! Ainsi voit-on à chaque manifestation les responsables des principaux partis républicains se succéder en tribune et débiter leur boniment électoral, leur petit coup de pub gratos à grosse audience. Et pendant ce temps, la loi progresse… Le spectacle de l’énervé Mariton lançant ses incantations postillonnantes est à ce titre un grand moment d’atterrement. On a envie de lui dire qu’avant d’aller plastronner sur scène, il ferait bien de travailler en coulisses à obtenir l’unité de son parti dans ce combat prétendument essentiel qu’est la lutte contre l’adoption par des couples homosexuels. Quand on le voit, tout épaté de lui-même, s’essayer aux échappées grandiloquentes, on se demande s’il est au courant que c’est à cause des votes et abstentions des parlementaires de son parti que la loi est passée… sur le fil... On a envie de l’informer que l’unique porte-parole de campagne de son champion Nicolas Sarkozy s’est courageusement abstenue. De lui rappeler que c’est le ministre de l’éducation de son champion Nicolas Sarkozy qui a introduit l’enseignement de la théorie du genre, idéologie sous-jacente aux revendications d’adoption par les couples homosexuels. On a envie de lui faire savoir que sans être particulièrement adepte de la discipline de parti, on s’étonne quand même qu’aucune mesure n’ait été prise pour inciter à l’unité sur un sujet aussi important que le bien-être des enfants à venir ; de lui faire remarquer que son parti transige moins quand il s’agit de former un « front républicain » contre le FN. Mais l’enjeu, alors, est sûrement plus important…
Cyniques, opportunistes, hypocrites jusqu’au délire, les récupérateurs ont au moins un mérite : ils ont compris que le vent tournait, et tentent tant bien que mal de regonfler leurs voiles. Tous n’ont pas cette sagesse, ni cette habileté. La plupart des médiatiques et des politiques s’entêtent encore à décrire le monde dans le langage d’automates qui leur tient lieu de pensée depuis 30 ans. Ils sont trop paresseux, trop encroûtés dans leur confort intellectuel et dans la tiédeur de l’entre-soi pour réaliser que leurs concepts archaïques ne décrivent plus rien. Que leurs analyses scolaires, leurs baragouins d’experts, leurs tribunes verbeuses, leurs discours pontifiants, leurs débats sans contenu, leurs gros livres imbéciles ne débouchent que sur le néant. Plus rien ne rentre dans leurs grilles d’analyse obsolètes et grotesques. Leur clivage gauche-droite ne veut plus rien dire. Leurs discussions retardataires ne mènent nulle part. Leur lexique imposé, leurs tabous médiatiques leur interdisent de voir ce qui se passe ; ils sont pour ainsi dire pris au piège de leur propre propagande. Pendant tant d’années, ils sont parvenus, par un pilonnage médiatique intense, à embrigader les gens, à leur faire répéter leurs âneries, à leur interdire de dire ce qu’ils vivaient, de décrire ce qu’ils voyaient, à faire passer pour fous ceux qui ne se déclaraient pas enchantés de l’enfer qui s’installait. Ils ont noyé l’esprit critique sous un flot incessant d’abstractions idéologiques et d’ignobles chantages au moderne, au progrès, à l’ouverture d’esprit. Mais ils y ont été si fort qu’ils ont fini par y croire eux-mêmes. Ils en ont perdu le sens du concret ; ce même sens du concret que les gens sont en train de recouvrer, et qui fait qu’ils les quittent, inexorablement. D’où leur désarroi. D’où leur fureur. D’où leurs pathétiques rappels à l’ordre, leurs injures de plus en plus idiotes, leurs intimidations de plus en plus violentes et inopérantes. Se croyant sans doute immunisé contre le comique de répétition, Libération titrait ainsi, au lendemain d’une manifestation contre l’adoption par les homosexuels, « L’homophobie ordinaire » (on a connu Libération moins indigné, en d’autres temps, envers la pédophilie ordinaire ; mais c’est une autre histoire, sans doute). Quant aux historiens de poche qui pullulent dans les rédactions, ils nous expliquent la vogue du Front National par leur sempiternel « retour des années 30 », s’imaginant peut-être que leur simulacre d’érudition conférera un vernis de sérieux à leurs analyses de perroquets. « Montée des populismes ! » bêlent d’autres moutons, guère plus inspirés. « Danger démocratique ! » assènent encore certains vigilants de profession. Mais ils ne disent jamais véritablement pourquoi. Même un ancien premier ministre, qu’on supposerait volontiers doté d’une surface intellectuelle conséquente, ne trouve rien de plus à dire que le premier éditorialiste venu : « le FN est en dehors des limites du pacte républicain ». Boum. Point final. On ne saura pas pourquoi. Un début d’explication se trouve peut-être chez la grande historienne Anne Hidalgo, qui nous apprend que ce parti, fondé en 1972, fut un parti de collaboration. Un parti raciste, aussi, si l’on en croit les spécialistes de l’extrême droite (et un brin schizophrène, alors, si l’on en croit le nombre de ses membres issus de la diversité, pour reprendre les magnifiques périphrases de notre époque). Pour de plus amples informations, on peut aussi allumer sa télé et écouter un ex-ministre en déroute, un certain Benoît Disparu, nous expliquer doctement que le Front National est « un parti dangereux ». Et pourquoi, selon lui, est-il dangereux ? Parce qu’il est populiste. Et pourquoi est-il populiste ? Parce qu’il est dangereux. Et de poursuivre dans sa transe tautologique : « le Front National est dangereux, car il est populiste, ce qui le rend dangereux, comme tout populisme, car il faut savoir que les populismes surfent sur les peurs (contrairement à lui, sans doute) et sont donc dangereux, or le Front National est populiste donc dangereux, comme tous les populismes, qui représentent un danger, et sont donc dangereux car populistes, etc. »
Quand on entend cela, on se dit qu’on aimerait être à la place du Front National pour se réjouir d’avoir de tels ennemis. Il se peut en effet qu’à force de se faire injurier sans raison, ce parti finisse par susciter la bienveillance, et le rejet symétrique de ses détracteurs… Lesquels seraient donc bien inspirés de remplacer leurs stéréotypes diffamatoires par de vrais arguments.
Ils  n’en prennent pas le chemin. Dans leur débâcle, ces défaits de la pensée bafouillent encore plus de sottises que d’habitude. Dans leur dégringolade, ils ne trouvent pour se rattraper que les branches mortes de leurs miséreux éléments de langage : « Celui-ci est fasciste, cet autre populiste. Celui-là stigmatise et celui-ci divise. » Devant tant de bêtise, on ne sait trop que faire, sinon souhaiter à ces colleurs d’étiquettes compulsifs de réaliser au plus vite que leurs étiquettes sont jaunies. Et collent de moins en moins.