dimanche 18 août 2013

De la bébélâtrie à la barbarie





« Je me souviens fort bien que quand j’étais enfant, j’étais un monstre »
Delacroix

« Le caractère infantile est en général facilement porté à la cruauté, car la capacité de compatir se forme relativement tard. »

Freud


Ce monde n’est plus qu’une gigantesque nursery. Un énorme grouillement de poupons dans des corps d’adultes. Un pullulement d’êtres indifférenciés, asexués, impuissants et colériques. Partout, nous sommes cernés d’invitations à redevenir des bambins, à renoncer aux turpitudes de la vie adulte pour renouer avec l’enfant qui dort en nous. L’âge adulte est disqualifié comme jamais, tandis que l’état d’enfance est présenté comme l’ultime félicité vers laquelle nous devrions tous tendre. Pour faire quoi, une fois revenus à ce point de départ ? Quelle glorieuse destinée, quel épanouissement sommes-nous ainsi supposés atteindre ? Voilà ce qu’on ne nous dit pas. Personne, d’ailleurs, ne pose jamais la question. Et il ne vaut mieux pas.
Toujours est-il que la puérilisation de l’humanité est achevée. Plus personne, je dis bien plus personne n’est pris d’un fou rire quand il voit un cadre sup’ filant solennellement sur sa fière trottinette (spectacle qui aurait fait se fissurer de rire n’importe quel humain d’il y a un siècle). Plus personne ne semble même en mesure de comprendre en quoi ce spectacle est comique (quand c’est évidemment le contraste entre cette trottinette piteuse, et la conviction inébranlable qui habite son passager d’être élégant). De même, personne ne se demande pourquoi les constructeurs automobiles ne produisent plus que des voitures dodues aux allures de gros jouets. Plus personne, non plus, ne s’étonne de la tyrannie des bébés prescripteurs dans les publicités (« Et toi, tu les emmènes où, en vacances, tes parents ? » ; « Papa, achète-moi une Scénic ! ») ; personne n’est pris d’une envie de fracasser son poste de radio à force d’entendre des jingles et des pubs saturés de gazouillis idiots et autres vagissements. Personne, quand il entend un de nos écrivains contemporains déclarer tout frétillant qu’écrire est une enfance, ne juge urgent de ne plus lire une seule ligne de ce désaxé (imagine-t-on Céline, imagine-t-on Molière déclarer qu’écrire est une enfance ?). Au contraire, ce sont ces bouquins involontairement comiques que les gens lisent sur la plage avec un sérieux épouvantable, quand ils devraient tous être en train de se tordre de rire.

Mais les bébés ne rient pas. Au mieux, ils sourient. Or tous ces gens sont des bébés. Ou tout au moins des aspirants-bébés. Ils font tout ce qu’ils peuvent, ils ne ménagent aucun effort pour ressembler à leur idole : Sa Majesté Maître Têtard. Comme lui, ils sont totalement dénués de pudeur et se livrent à un exhibitionnisme féroce, ne voyant rien d’anormal à rompre par téléphone dans une rame de métro bondée ni à rendre publics, sur leur profils Clonebook par exemple, les moindres détails de leur glorieuse existence (« super soleil aujourd’hui, ça va être cool !!! » ; « durs, durs, les lendemains de cuite », et autres révélations palpitantes). Il faut dire qu’ils sont bien payés de cet exhibitionnisme : exactement comme des bébés dont tout le monde s’émerveille sans qu’ils aient fait quoi que ce soit (ce qui en l’occurrence est compréhensible), les drogués de Clonebook s’encensent mutuellement sans véritable motif. Leurs éloges en haut débit se ramènent pour l’essentiel à se féliciter d’exister. Ce qui est légitime à l’égard d’un jeune enfant, mais devient cocasse entre des « adultes ». Compliments compulsifs… réciproques… Echanges de bons procédés…
Investissant l’apparence à proportion de leur inconsistance, ces grands bébés n’existent plus que par l’ostentation perpétuelle et sans contenu. Ce refus de l’intimité, cette frénésie de tout partager, de tout collectiviser, de se diluer sans réserve dans une communauté anonyme procède de cette disposition d’esprit que les psychologues nomment « égocentrisme enfantin », et qui est l’incapacité pour l’enfant de percevoir les frontières entre lui et le monde extérieur en raison de l’ignorance de sa vie intérieure. La vacuité appelle l’exhibitionnisme, et vice-versa.

Plus emblématique encore de leur régression anthropologique, le « langage » des bipèdes actuels n’est plus qu’un magma de monosyllabes, onomatopées, interjections et cris de bêtes, beaucoup plus proche du babil de bambin que du langage articulé propre à l’humain. Lol ! Oh ! Ah ! Hi hi !!!!!!!!! MDR !!! jt1 grav a toa ! tu vi1 ? chui ouf !!! !! tro koooool !!!! Leurs phrases idiotes et dévastées, d’où tout souci de la syntaxe et de l’orthographe a disparu, farcies de points d’exclamation et de suspension en remplacement des mots qu’ils ne connaissent pas, sont des signes patents de la disparition du langage articulé, et donc du retour de l’homme au stade infantile de son développement. Quand on sait que le langage est père de la pensée, on ne s’étonne plus de l’état de cette dernière… Qui ne maîtrise plus le langage se retrouve en effet à la merci des plus grossières manipulations sémantiques, des plus délirantes propagandes ; n’importe quelle sottise, n’importe quel sophisme lui rentre dans le cerveau comme dans du beurre. Ainsi endoctrinable à souhait et dans tous les sens, un être privé de langage se retrouve également incapable de résoudre les conflits autrement que par la violence : le langage, qui permet entre autres de canaliser les pulsions et d’attaquer, blesser et tuer symboliquement, ne joue plus ce rôle de dérivatif. Il ne faut pas trouver trop subtil le lien entre démantèlement du langage et ensauvagement du monde ; ce n’est peut-être pas un hasard si les auteurs si les auteurs de coups de poignard pour un regard de travers, de lynchages pour un refus de cigarette et autres incivilités, ne font pas spontanément penser à des émules de Flaubert. Pas un hasard, non plus, si l’on voit de plus en plus de gens aigris, hargneux, fébriles exploser de rage à la moindre contrariété, et s’aboyer dessus pour des futilités sans nom.
C’est que ces poupons géants ne supportent plus rien. Entièrement assujettis au principe de plaisir, toute entrave à l’assouvissement immédiat de leurs caprices, de leurs désirs, de leurs exigences leur est tout simplement inconcevable. Leur désir doit faire loi, implacablement. Or la vie en société suppose l’intériorisation d’un minimum de contraintes et d’exigences, sans quoi elle devient un télescopage d’ego ultra-brutal. Autrement dit, la vie en société devient impossible quand ladite société n’est plus composée que de bébés, dont la psychologie est inaccessible aux notions d’interdit et d’altérité. Pas étonnant que le concept de « vivre-ensemble » soit d’invention récente ; il fait partie de ces mots qui apparaissent au moment précis où meurt ce qu’ils désignent (et dont la meilleure preuve de santé était justement qu’on n’en parlait pas, tant leur délitement semblait alors inenvisageable). Ainsi de la « laïcité », de « l’identité nationale » et de tant d’autres vocables dont la classe médiatico-politique nous rebat les oreilles pour mieux masquer la disparition du signifié qu’ils recouvrent. De plus en plus, les mots remplacent les morts. L’invocation du vivre-ensemble correspond ainsi à une tentative désespérée (car dépourvue de diagnostic) de rétablir une relative harmonie sociale au moment précis où disparaissent les dispositions humaines à cette harmonie, dispositions que l’on peut regrouper sous l’appellation d’« âge adulte ».
L’adulte, en effet, est l’être construit sur la défaite du principe de plaisir au profit du principe de réalité, qui a compris et accepté que tous ses désirs ne pourraient être assouvis et que la vie était faite, en plus de joies et de plaisirs, d’insatisfactions et d’épreuves. L’adulte est également l’être qui, sous l’effet d’une éducation adéquate (et non spontanément, jamais spontanément), a développé une capacité à dompter ses pulsions et à compatir à la douleur d’autrui. La psychologie enfantine, à l’inverse, est absolument impropre à la compassion. Cela ne signifie aucunement qu’il faille en vouloir à l’enfant, qui n’y est évidemment pour rien de passer par cette phase nécessaire, inévitable de son développement ; en revanche, il peut être judicieux d’œuvrer à dépasser ce stade, et non de s’y maintenir ou d’y revenir… Toute grande civilisation, d’ailleurs, procède de cette volonté de fuir l’enfance ; toutes les grandes créations humaines sont avant tout des œuvres adultes. Quoi qu’il en soit, les Khmers rouges avaient bien perçu le potentiel de cruauté de l’enfance, qui enrôlèrent dans leurs troupes d’innombrables enfants et en firent leurs plus redoutables soldats. Aujourd’hui, le flambeau a hélas été repris par les enfants du Burundi, du Congo et de l’Ouganda… Est-ce parce que, comme nous le rappelle Baudelaire, « l’enfant, en général, est, relativement à l’homme, en général, beaucoup plus rapproché du péché originel ? » J’entends déjà, à l’évocation du péché originel, les gloussements des dévots du Progressisme, les ricanements de ces piteux qui s’imaginent plus malins que l’humanité qui les a précédés. Ces imbéciles ingrats tiennent ce dogme pour un archaïsme obscurantiste, quand il est au fondement d’une vision de l’Homme dont ils profitent sans le savoir. Mais qu’importe. Que l’on souscrive ou non à l’idée de péché originel, on ne peut qu’être frappé de la convergence entre les conceptions théologique et psychanalytique de l’enfance, les différences entre les deux n’étant finalement que terminologiques : la « barbarie intime » que Freud prête à l’homme, les disposition à la « perversion polymorphe » qu’il décèle chez l’enfant ne sont que des avatars de ce « péché originel ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si catholicisme et psychanalyse sont aujourd’hui attaqués avec la férocité qu’on sait : leur conception de l’homme, créature intrinsèquement portée à faire le mal mais capable, par un effort incessant de refoulement, de s’élever vers la grâce et d’accomplir les actions les plus nobles, n’est pas vraiment raccord avec les évangiles infantolâtres de notre époque qui voient le bébé comme un archétype d’innocence et de pureté. Il est vrai qu’il est beaucoup plus flatteur pour l’ego de se décréter des origines immaculées que d’admettre sa nature originellement et définitivement contradictoire, horreur et beauté mêlées. C’est une consolation narcissique, une délicieuse déresponsabilisation que d’imaginer, façon Jean-Jacques, que tous nos déboires viennent de l’extérieur, que tous nos échecs sont imputables à une méchante société corruptrice — et jamais, en aucun cas à nous-mêmes. Hélas, ce genre d’idées mène très souvent à la recherche effrénée de coupables à son malheur, puis à leur châtiment. Les carnages, les bains de sang engendrés par certaines idéologies du siècle dernier s’expliquent essentiellement par cette conception de l’homme erronée, par une foi en un « homme nouveau » totalement purifié des vices, des contradictions, des tortuosités inhérentes à la nature humaine. L’image qu’on se fait aujourd’hui du bébé, en somme… Feuille blanche, table rase, bébé, toujours le même fantasme de pureté… Cet homme chimérique n’existant pas, ne pouvant exister, l’élimination de ceux qui sont identifiés comme « dépassés » ou s’opposant au « progrès de l’humanité » ne connaît pas de fin. Et voilà comment l’amour d’un homme idéal mène à la haine des hommes concrets. Pour le dire autrement : ne pas croire au péché originel, c’est croire que l’enfance est synonyme d’innocence, et c’est en conséquence tendre vers cette enfance. Ce qui pose problème si cette pureté n’est qu’un mirage…

Quoi qu’il en soit, pour cette raison et bien sûr pour beaucoup d’autres, l’offensive anti-catholique n’est pas près de cesser. Pas plus, même si c’est incommensurable, que les attaques contre Freud. Très régulièrement, pseudo-experts et philosophes de poche (façon Onfray le faux-calme) se succèdent pour administrer un bon coup de pied de l’âne à cet homme qui, il est vrai, n’a pas exactement tout fait pour être aimé de notre époque infantolâtre et sexophobe. Outre qu’il rétablit sur l’enfant quelques vérités insupportables à l’oreille contemporaine, ses considérations sur les rôles parentaux et l’importance capitale de la différence des sexes ne sont pas faites, non plus, pour plaire aux perroquets des médias et autres pigeons du progressisme. Quoi de plus horripilant pour ces suiveurs effrénés, pour ces approbateurs frénétiques de tous les changements, que des mots comme « dualité structurante » ou « ordre symbolique » ? Quoi de plus urticant pour ces dupes de toutes les abstractions idéologiques que de s’entendre rappeler cette vérité toute simple : la différence des sexes est la condition de toute vie humaine, tant biologique que psychique. La complémentarité des sexes joue un rôle décisif dans la structuration psychique de l’enfant : c’est par l’identification de son sexe à celui d’un de ses parents que l’enfant découvre sa spécificité et accède symétriquement à la conscience de l’altérité, base de la compassion. Plus importante encore, la notion d’interdit est elle aussi primitivement sexuelle : dans la foulée de la découverte de son sexe, l’enfant intègre l’interdit de l’inceste, qui conditionne son esprit à intérioriser d’autres contraintes et exigences, à dompter ses pulsions, permettant ainsi une vie individuelle et collective relativement fluide.
Les discours actuels de négation de la différence des sexes, en particulier via la ringardisation des rôles parentaux différenciés, mènent bien sûr à la ruine de ce processus essentiel pour la structuration psychique de l’enfant. Les experts appointés du Monde qui encouragent papa à pouponner plus que maman, les équipes de chercheurs qui établissent scientifiquement que le père peut intégralement, et sans dommage pour l’enfant, se substituer à la mère, les membres honoraires du Charlatans Institute of Toronto qui révèlent que la sexualisation des rôles n’est qu’une théorie misogyne destinée à promouvoir une société patriarcale heureusement en voie d’extinction, tous ces apparatchiks du néo-matriarcat contribuent à maintenir les humains en enfance. L’adoption par les couples homosexuels, qui fait hurler tant de papas-poussette, n’est en définitive que l’aboutissement logique de cette entreprise d’effacement de la division des sexes. Elle est le point culminant d’un travail de disqualification des rôles parentaux qui ne date pas d’hier… Elle est le coup de grâce porté à une figure paternelle déjà détruite depuis longtemps, bien souvent avec la complicité objective de ceux qui soudain s’en affolent.
En effet, nombre de ceux qui applaudissent depuis des années à la disparition du rôle spécifique du père, qui s’enchantent qu’un nombre croissant de pères au foyer se substituent littéralement à la mère, qui s’extasient de la multiplication des papas-kangourous solitaires, nombre de ceux qui en somme approuvent de toutes leurs forces l’indifférenciation sexuelle des parents, voient en revanche d’un mauvais œil que deux hommes se voient confier l’éducation d’un enfant. Au nom de quoi, au juste ? Puisque à leurs yeux la différence des sexes ne compte pas, puisque une distinction nette des rôles des parents selon leur sexe n’a aucune importance dans le développement de l’enfant, puisque un homme peut tout à fait être une mère comme les autres, quelle raison valable ont-ils de refuser à deux hommes le droit de materner un enfant et de le faire dormir entre eux ? Certains objecteront peut-être que l’adoption homosexuelle bafoue le besoin pour l’enfant de connaître sa filiation. C’est vrai ; mais quel est-il, ce besoin, en regard de celui de percevoir sans ambiguïté la différence des sexes ? Comment peut-on s’épouvanter, à juste titre, de la disparition de la filiation, mais accepter sans broncher la confusion des rôles des parents ?
Il est grand temps de réaliser que le règne des papas-poussette n’était que le prélude à l’avènement des papas-gays ; que le relativisme professé par le premier faisait le lit du second. Grand temps de comprendre que ceux qui nient que la confusion des rôles parentaux soit pour l’enfant la source d’une grande souffrance, et ceux qui souhaitent éperdument l’adoption par les homosexuels, se battent du même côté. Il est grand temps de prendre conscience qu’on ne peut à la fois se féliciter du saccage de la figure paternelle, et se plaindre que sur ses ruines prolifèrent les revendications des lobbies homosexuels. Ou encore, pour paraphraser Bossuet : on ne peut chérir les causes et abhorrer les conséquences. Il faut tout prendre, ou tout laisser.

Nous savons bien, en l’occurrence, quelle voie a été prise. Notre société a choisi de tuer le père, donc l’interdit structurant de l’inceste ; elle a choisi de maintenir l’humanité en enfance, donc en barbarie. Il faut être aveugle pour ne pas en voir les effets : nous vivons désormais dans une société où règne sans partage le principe de plaisir. Une empoignade ultra-violente entre des êtres incapables de renoncer à la satisfaction de leurs pulsions, et à la capacité de compatir atrophiée. Nous vivons aussi, nous vivons surtout dans un monde où on ne rit pas : l’illusion de toute puissance qui habite les néo-bambins leur interdit toute possibilité d’autodérision. C’est même à cela qu’on les repère : ils ne peuvent pas ne pas se prendre au sérieux. Affichant toujours une gravité épouvantable, toute remarque, tout début de critique à leur encontre les plonge dans des fureurs noires. La moindre contrariété est vécue par eux comme une agression, comme un insupportable désaveu de leur fantasme de toute puissance. Fantasme qu’exploitent et exacerbent d’ailleurs tout un tas d’organisations pétries de bonnes intentions, la plus remarquable étant le journal intime public bien connu sous le nom de Clonebook. Clonebook, en vérité, dessine un portrait extraordinairement fidèle de l’humanoïde contemporain. Il en condense de manière étonnante les caractéristiques essentielles : narcissisme, exhibitionnisme, égocentrisme standardisé, mimétisme dans la façon de se distinguer, crétinisme illimité, analphabétisme militant. Il est le reflet de l’incapacité croissante des gens à vivre par eux-mêmes, pour eux-mêmes, sans l’approbation de la collectivité. L’illustration de leur addiction au vedettariat, concomitante à leur perte de consistance. Clonebook est aussi l’expression la plus aboutie à ce jour de l’uniformisation des existences et des modes de « pensée », de la disparition progressive des individus au profit d’un collectif nivelé et indifférencié — infantilisé, si vous préférez. Il éclaire d’une lumière particulièrement crue l’égocentrisme délirant, et d’essence infantile, de la nouvelle humanité.
Etre applaudi sans avoir rien fait, célébré pour s’être connecté, glorifié pour avoir étalé les détails les plus futiles de son existence, voilà qui rappelle furieusement le traitement normalement réservé aux jeunes enfants (à juste titre en ce qui les concerne). Pas étonnant que toute critique de Clonebook donne lieu aux dénégations féroces qu’on sait ; que tant de gens, passés maîtres dans l’aveuglement volontaire, s’obstinent à radoter que Clonebook n’est qu’un outil, « un simple outil pratique pour retrouver ses amis et organiser des soirées ». Rien de plus compréhensible que ces réticences à regarder en face l’image à la fois risible et terrifiante de la nouvelle humanité que nous renvoie Clonebook. Rien de plus naturel que de contester toute remise en cause de ce dont on est devenu dépendant…

Une erreur, cependant, serait de crier au complot. D’imputer à Clonebook et consorts la régression anthropologique qui se déroule sous nos yeux — ouverts ou non. Il n’y a pas de complot. Certes, nombre de forces politiques, médiatiques et économiques ont intérêt à la puérilisation du monde, et ne se gênent pas pour l’aggraver. Certes, ces forces prospèrent d’autant mieux qu’elles ont à leur disposition un réservoir d’humains mous, indécis, spongieux, aux personnalités floues, aux cervelets anémiques, bien perméables aux plus connes idées. C’est à cette condition qu’elle peuvent sans effort leur faire avaler leur diarrhée médiatique, et leur farcir le crâne de leurs idées stupides ou dégueulasses. C’est aussi, autre avantage, le meilleur moyen de les alléger de leur pognon, puisque ces populations ahuries croient alors dur comme fer au bonheur par les vacances, le cinéma et les renouvellements de téléphone portable. Mais il n’y a pas de complot. Tout au plus une convergence d’intérêts, une alliance objective entre des entités tirant toutes profit de la crétinisation de l’humanité ; mais de complot, nullement. La vérité est que les gens veulent ce qui leur arrive. Ils veulent être ramenés en enfance. Ils veulent être débarrassés de la responsabilité, de l’autonomie, de l’initiative personnelle propres à la vie adulte, et synonymes de difficultés et d’efforts. Ils veulent être affranchis du libre arbitre et de ses tourments. C’est avec un immense soulagement qu’ils utilisent la possibilité qu’on leur donne de déposer le fardeau de leur liberté. « Délivrez-nous de la liberté ! », voilà au fond leur seule revendication. Ils sont servis.
Il va donc falloir s’habituer. S’habituer à la folle élégance de ces dégénérés montés sur trottinette. S’habituer à ces statues de Goldorak dans les appartements. S’habituer à ces campagnes publicitaires chaque jour plus ignominieuses, à ces slogans hallucinants de crétinisme (« Faites du fruit ! »), à ces mascottes idiotes, à leur atroce convivialité factice. Se faire aux emballages qui disent « Bonjour ! ;-) » (notez bien l’ignoble smiley), et aux smoothies « 0% de matière grasse, 100% d’amour :) ». Se résigner à la ruine du langage articulé, à la déferlante de sonorités rudimentaires et autres monosyllabes de gazouillis d’enfants — Kangoo, Kobo, Njut, Zoé, Zaoza, Wahou etc. Et, si l’on en est capable, prendre le parti d’en rire.
Se rendre à la FNAC, par exemple, un samedi après-midi, rayon tablettes, et savourer ces faces bovines, ces yeux éteints, ces gueules d’envoûtés devant les jolies couleurs qui jaillissent des écrans. Ne jurerait-on pas, alors, qu’on se trouve dans une crèche ? N’a-t-on pas l’impression qu’un gros « Areuh ! » va bientôt sortir de ces tronches épatées ? Puis aller faire un tour au rayon consoles de jeu. Se délecter du sérieux obtus de ces grands poupons qui, harnachés de capteurs, multiplient les contorsions absurdes pour gagner 30 000 points. Plus drôle encore, déguster dans le métro le spectacle d’un forcené agitant comme un dingue ses doigts sur son iPhone pour détruire je ne sais quel vaisseau spatial (enjeu majeur, s’il en est, pour un homme de 35 ans). On pourrait poursuivre ainsi pendant des pages : la liste des occasions de rire qu’engendre l’infantilisation est infinie. Et c’est encore, c’est toujours la meilleure réaction qu’on puisse avoir face à la débâcle de l’humanité : rire. Rire pour rester vivant. Rire pour rester humain. Alors rions. Rions de ces poupons qui s’ignorent, rions de leur sérieux, rions de la fierté délirante de ces grands hébétés. Rions, rions encore, même si ce n’est qu’en tremblant : il faut en effet être aveugle pour ne pas voir, derrière leur bouffonnerie, poindre la barbarie.


2 commentaires:

  1. Bonjour, Monsieur Nicolas.

    Manquant de temps (j'exerce un métier très accaparant), je regrette beaucoup de ne pas pouvoir vous écrire plus longuement et répondre ou poser des questions lorsque vous publiez vos textes d'un grand intérêt. Je pensais vous dire que l'utilisation du terme "ultralibéralisme" me semble être une erreur comparable à celle qui consiste à employer le mot "islamophobie", forgé pour discréditer ceux qui s'aventurent à soupçonner quelque risque inhérent à l'expansion de l'islam. Cependant, je suis tombé sur une phrase de Marc Crapez qui me paraît définir ce que vous entendez sans doute par "ultralibéralisme" : « L’ultra-libéralisme est un libéralisme économique exclusif, qui néglige d’autres dimensions du libéralisme, cède au despotisme éclairé de son principe et tombe sous la dépendance de sa propre logique. »

    Je souscris à cette description et j'adhère à vos préventions à l'égard de cet ultralibéralisme-là, mais je crains qu'en majorité, les personnes que l'on pourrait interroger sur le sujet ne retiennent que le mot "libéralisme", qui sonne désormais comme "fascisme" pour le plus grand bonheur des ennemis de la liberté humaine.

    Au plaisir de vous lire.

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  2. Merci ; même si, comme disait Oscar Wilde, "Je n'écris pas pour plaire à des cliques : j'écris pour me plaire à moi-même", il n'est jamais déplaisant de se savoir (un peu) lu et apprécié.
    Concernant la confusion qui pourrait être faite (de plus ou moins bonne foi d'ailleurs) entre ultralibéralisme et libéralisme, je vous répondrai que ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas lire dans la nuance ce qu'ils ont sous les yeux, on ne peut pas grand chose pour eux.
    Bien à vous,

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