mardi 25 février 2014

Beethoven


« Il s’en est fallu de peu que je ne mette fin à mes jours. C’est l’art, lui seul, qui m’a retenu.
Il me semblait impossible de quitter ce monde avant d’avoir donné tout ce que je sentais germer en moi. »
Ludwig van BEETHOVEN
 


Je voudrais exprimer ma gratitude. Mon infinie reconnaissance pour certains hommes qui, lors de leur fugace vie terrestre, embellissent à jamais le monde. Ils lui insufflent leur vigueur, l’augmentent de leur esprit, le rehaussent de leur grâce. Par leur habileté et leur persévérance, ils enrichissent les siècles des trésors de leur âme. Maillons précieux, irremplaçables, ils sont les rares dont on peut dire, en s’en réjouissant : « Après lui, rien ne sera plus comme avant ». L’humanité qui vécut avant eux est donc à plaindre, privée qu’elle fut des merveilles qui jaillirent de leur inspiration.
Pour être tout à fait juste, ces êtres d’exception font bien plus qu’embellir le monde : ils sauvent l’humanité. Ils la sauvent de la laideur, de la tristesse, de l’accablante routine de la médiocrité. Ils mettent en échec la paresse et l’ennui. Ils terrassent la mesquinerie, triomphent de la bassesse et de la fatuité. Avec eux tout est grand, tout est beau, tout est noble.
Respirent-ils encore, à l’heure où nous parlons ? Ou nous ont-ils précédés il y a bien longtemps ? Peu importe, à vrai dire : leurs œuvres sont les preuves vivantes, là, sous nos yeux, dans nos oreilles, dans nos cœurs, que la vie humaine, cette lutte harassante et absurde contre le malheur, peut être victorieuse. Que la beauté et la grâce peuvent l’emporter sur l’amertume et la douleur. L’énergie, la ferveur qu’ils opposent — ou opposèrent — à la lancinante tentation du laisser-aller, de l’engourdissement,  de la prostration, sont tout entières passées dans leurs œuvres. Et donc à la postérité. Voilà, grâce à eux, c’est prouvé, l’homme n’est pas voué au néant. Par l’attention, par l’effort, par leur curiosité insatiable et leur soif d’exprimer, ils ont transmis la vie à leurs œuvres. Ils sont la victoire de la vie sur la mort.

Avides de sentir, d’observer, d’exprimer, il semblent sans limite pouvoir se déployer. Ils n’en ont jamais fini avec l’expression. Avec la forme. Avec les formes… Eternelle insatisfaction du génie. Eternelle voracité, aussi. Jamais rassasiés, ces observateurs frénétiques examinent, scrutent, contemplent, jugent, critiquent, se réjouissent, se révoltent, rien ne les laisse indifférents, tout à leurs yeux est digne d’attention. Rien ne leur est plus étranger que l’inertie, la passivité, l’approbation bovine du cours des choses. Constante effervescence. La fièvre est leur état naturel. Leur vie une ivresse permanente. Grâce à cette prodigieuse attention au monde, eux voient. Ils voient ce que le commun des mortels ne remarque même pas, car ils ont conservé intacts ce sens du détail, cette curiosité, cette capacité d’étonnement que tant d’humains abandonnent en même temps que leur enfance (si l’on peut dire : en vérité, la plupart se débarrassent volontiers de cette rare qualité de leur enfance, mais en conservent les innombrables défauts). Leur acuité d’observation, leur sens exquis du Beau les font remettre en cause les plus solides consensus, hurler de choses qui ne choquent personne, et s’indigner quand tous se résignent — est-il besoin de préciser que leur indignation n’a rien à voir avec l’indignation moutonnière des rebelles homologués façon Hessel le Résistant Sanctifié ? Ils sont la clairvoyance, ils sont la lucidité, mais voir ne leur suffit pas : ce qu’ils voient, ou plutôt ce qu’ils ressentent en voyant, il faut qu’ils l’expriment. Désir irrésistible. Devoir impérieux, serait-on même tenté de dire, si l’on ne craignait de verser dans le stéréotype romantique de l’art comme sacerdoce…
Quoi qu’il en soit, ces esprits enflammés ne cessent de chercher — que dis-je, ils trouvent, ils ne cessent de trouver — la forme adaptée à l’expression de leurs émotions et de leurs pensées. Mais « adaptée » n’est pas « parfaite » : ils le savent. Mieux que quiconque. Mieux que quiconque ils connaissent l’imperfection humaine. Mieux que quiconque ils savent qu’aucune forme ne les satisfera jamais ; que tant qu’ils vivront, telle émotion, qu’ils avaient domptée par tel chef-d’œuvre, reviendra les assaillir ; qu’il leur faudra de nouveau relever le défi de l’expression ; de nouveau dire, traduire, transcrire, transposer, répéter, ré-exprimer ; et de nouveau gagner, bien sûr.
Leur vie est une guerre sans fin dont ils remportent toutes les batailles. Une guerre dont chaque victoire les fortifie, enrichit leur arsenal technique, renforce leur puissance d’expression, et affine encore leur sensibilité. Une guerre ? Oui, une guerre. Notre époque d’affadissement niais, d’édulcoration frénétique, d’euphémisation enragée peut bien détester ce mot, comme elle déteste toute formulation un peu vigoureuse de la réalité, peu m’importe sa réprobation : c’est bien d’une guerre qu’il s’agit. D’un antagonisme radical avec le réel. D’une insatisfaction permanente envers le cours des choses, et d’une volonté vivace et tenace de les changer. Sans les esquiver. Différence essentielle entre l’artiste et l’enfant (quel que soit son âge…) : confronté aux vexations de la réalité, ce dernier choisit la fuite et les chimères consolatrices (à moins qu’il ne décide tout simplement de se venger en la détruisant) ; l’artiste les dépasse. Il ne se dérobe pas : il regarde la réalité en face, l’intègre et la surmonte. Aux inévitables déceptions du réel, il oppose sa lucidité et son imagination, quand la plupart des bipèdes se réfugient dans le déni et l’utopie (les deux ferments des grandes catastrophes). Contrairement au sourd désir qui, plus ou moins consciemment, travaille les adultes infantilisés de notre époque, sa volonté n’est pas de supprimer le réel et ses contrariétés : c’est de le vaincre. D’être meilleur que lui. De prouver par ses créations qu’on peut faire mieux. Par son refus obstiné de consentir à l’ordre du monde — tout en en acceptant les règles du jeu — il l’augmente et l’embellit. Ce faisant, il ne s’oppose pas à Dieu, bien au contraire : il le prolonge, bien humblement. « Dieu semble les produire afin de se prouver », disait d’ailleurs Théophile Gautier des artistes, des vrais… Pour le dire autrement, ce que le véritable artiste oppose au réel, ce n’est pas le « non » capricieux et dévastateur de l’utopiste, encore moins le « non » stérile et moutonnier du rebelle de plateaux-télé ; c’est le « non » fécond du créateur. Négation = création. Son insatisfaction vis-à-vis du réel, il ne l’exprime pas vainement par l’aigreur, la colère ou la violence ; il la résout par l’effort, la persévérance et surtout le talent. A la lassitude, à la confusion du monde, il oppose son sens acéré de l’observation, son imagination ardente, et son habileté sans limite pour l’expression. Par sa ténacité et sa puissance, il imprime au réel son sens du sublime : s’il le change, ce n’est que pour le magnifier, jamais pour le rabaisser. L’art est un témoignage de la grandeur de l’homme. A notre époque de sécheresse d’invention, où tout un tas de merdeux impuissants tiennent le haut du pavé et font passer leur stérilité pour le nombril artistique du monde, il est donc plus que jamais vital. Sans art, en effet, sans cette preuve que l’homme est capable de grâce, il n’y aurait plus beaucoup de raisons d’espérer. Mais heureusement, ils sont venus, ils ont vaincu, nous les avons rencontrés, nous sommes sauvés.
Puisque j’en suis à évoquer notre époque de nains, j’en profite pour balayer un lieu commun que l’anthropoïde moderne, ce fier ennemi de tous les stéréotypes, de toutes les idées reçues et de tous les préjugés, radote pourtant avec une belle docilité. Il y a en effet de nos jours un consensus de fer pour dire que Rubens, Rembrandt, Raphaël, Le Corrège, Le Pérugin, Le Titien, Tintoret seraient des grands noms de la peinture classique. De même Beethoven, Mozart, Chopin auraient fait de la musique classique. Baudelaire serait un auteur classique. Et Molière, alors ? Ultra-classique !
Je ne sais pas vous, mais moi, quand j’entends « classique », je n’entends pas vraiment un compliment. Surtout à notre époque, où rien ne vaut que ce qui est réputé atypique, décalé, novateur, subversif, dérangeant, sortant des sentiers battus. Quand j’entends classique, j’entends banal, académique, conformiste, impersonnel, insipide, rébarbatif, plat. Rien de très séduisant. Tout se passe comme si l’on voulait faire accroire l’idée que les plus grands génies que la Terre ait portés, les hommes les plus originaux, les plus accomplis, les plus individués qui aient jamais existé ne formaient qu’un troupeau uniformisé de pauvres types un peu désuets. D’ailleurs, un autre cliché bien ancré dans les cervelets contemporains est que tout art âgé de plus d’un siècle serait un art pour vieux (au sens péjoratif, évidemment, que notre fraternelle époque donne à ce terme). Les Beaux-Arts ? Des croûtes pour vieux ! La musique classique ? De la musique de vieux ! Et en effet, on ne peut que constater que Mozart est mort à l’âge vénérable de 35 ans. Que Raphaël, peintre sénile, a poussé jusqu’à 36 ans. Et ne parlons pas de Chopin, pianiste mort gâteux à l’âge de 39 ans. Ah, non, j’oubliais, Baudelaire pousse encore plus loin, lui qui s’en est allé à l’âge de 46 ans. Quant à Chassériau, ce petit vieux est parti à 37 ans… Et Géricault, alors ? A 33 ans, enfin, il s’en est allé !…
Alors pourquoi ? Pourquoi ces stéréotypes ? Pourquoi « classique » ? Pourquoi ce qualificatif dépréciateur pour désigner les productions les plus enivrantes du génie humain ? Car qu’y a-t-il, en vérité, de moins classique que la musique classique ? De moins conformiste, de moins académique ? Qu’y a-t-il de moins impersonnel que ces jaillissements de fougue, ces explosions d’ivresse, ces sanglots déchirants ? Qu’y a-t-il, au contraire, de plus original que les tempéraments de feu qui s’expriment dans ces chefs-d’œuvre ? Qu’y a-t-il, je vous le demande, de plus radical que ces vies intérieures d’une densité inouïe ? Oui qu’y a-t-il, si l’on tient vraiment à utiliser les adjectifs galvaudés de notre époque, de plus créatif que leurs inventions ? De plus novateur que leurs ouvrages ? De plus fantaisiste que les fruits de leur imagination ? Qui, mieux qu’eux, est sorti des sentiers battus ? Qui a plus innové ? Inventé ? Créé la sensation du nouveau ? Mais ce sont eux, bon sang, les vrais créatifs ! L’originalité, la vraie ! Ah, c’est sûr, pas l’originalité mimétique des bobos à bérets et autres moutons à lunettes carrées ! Pas celle des sosies à chapeau format Télérama, ni des clones à grosse barbe invités sur Nova ! Pas l’originalité d’emprunt de ces bataillons de castrés à lavallière qui, tout en se plagiant mutuellement, sont persuadés d’être dotés d’une riche individualité. Les artistes, les vrais, n’ont rien à voir avec ce ramassis de cabotins, de courtisans serviles, lèche-cul de producteurs ou larbins d’éditeurs n’existant que par l’amplification médiatique qui est faite de leur néant. Ils n’ont rien de commun avec ces morveux infatués qui confondent leur déjections narcissiques avec des productions artistiques ; rien de commun avec ces porcs impuissants que sont la quasi-totalité des prétendus « artistes » d’aujourd’hui — j’excepte bien sûr Amy Winehouse et quelques autres miracles. Ils sont l’antithèse même de ces personnalités délavées, de ces produits ultra-marketés qui disparaîtront dès que le système cessera de soutenir leur imposture. Les artistes dont je parle tiennent tout seuls. Par eux-mêmes. Par leur puissance. Par la consistance de leurs créations. C’est ce que tous les artistes à chapeau, tous les petits génies en CDD de notre époque ne peuvent supporter. L’existence de grands artistes est un affront à la prétention de ces vaniteux indécrottables. La comparaison avec eux une implacable humiliation. Il faut donc s’employer à les dissimuler. En parler le moins possible. Les enfouir dans le passé. Organiser méthodiquement leur méconnaissance en les figeant dans une réputation bien ronflante ; ou, à défaut, les dénigrer au maximum. Disqualifier leur existence, rabaisser la portée de leurs œuvres.
C’est de cette haine jalouse que procèdent les médisances du nain Sartre contre le géant Baudelaire. C’est elle qui est à l’œuvre dans les attaques de tant de roquets ineptes contre Céline. C’est elle encore qui s’exprime quand dans les plus belles églises de Venise, des « artistes » contemporains stériles et déprimés imposent aux visiteurs leurs chefs-d’œuvre de vacuité, et tentent de les mettre en équivalence avec les trésors d’humanité environnants. Enfin, on ne m’empêchera pas de penser que c’est cette même fièvre débineuse qui sous-tend l’emploi de vocables dévalorisants pour évoquer les ouvrages des grands maîtres.
Tout objet, en effet, est déjà préjugé par les termes dans lesquels on nous le présente. Le choix des mots n’est jamais anodin. Ces derniers conditionnent notre perception, notre opinion, notre jugement. Puissance redoutable de la sémantique. Il n’y a pas de langage neutre. Ainsi, qualifier de « classiques » les productions d’un artiste, c’est nous en donner un a priori assez peu bandant. Comme si on allait avec lui se coltiner de longs développements fastidieux, des platitudes sans fin, de longues minutes navrantes et soporifiques. C’est d’ailleurs à ce cliché que s’arrêtent la plupart des gens. Et se privent ainsi de plaisirs sensationnels. Mais après tout ça les regarde.

Moi, en tout cas, je ne suis pas près de vivre loin de ces mondes de voluptés suprêmes, d’émotions surpuissantes et de beautés renversantes qu’ont créés les génies. Pas près de passer une journée sans leur art, cette ivresse dont on ressort grandi. Pas près de décliner leurs perpétuelles invitations à la folie, qui sont aussi et avant tout des incitations à grandir, à s’élever, à prendre de l’ampleur. Non, ce n’est pas demain que je me priverai du réconfort de ces hommes qui redonnent foi en l’homme.

Parmi ces êtres glorieux, ces sommets de puissance et de délicatesse, il en est un qui dépasse tous les autres, tous modes d’expression confondus : c’est Ludwig van Beethoven. Plus grisant, plus émouvant encore que les quelques prodiges offerts par les siècles, Beethoven est l’artiste suprême — c’est-à-dire, avant tout, un homme profondément imparfait. Tempérament brûlant, impétueux, à la fois brutal et immensément sensible, capable de la plus folle élégance comme de la désinvolture la plus abrupte, cet homme miraculeux a tout vécu, tout ressenti, tout exprimé. De la détresse la plus lugubre à la joie la plus radieuse. Du plus sombre abattement au sentiment de triomphe le plus grandiose. Il suffit d’écouter ses morceaux, ces tourbillons de joie, ces flambées d’euphorie, ces explosions d’ivresse auxquels succèdent brusquement des sanglots craintifs, des gémissements anxieux, des élans sombres et tourmentés… A la fois vulnérable et surpuissant, tour à tour euphorique et désespéré, sujet à des variations d’état d’âme vertigineuses, il y a néanmoins une chose qui, en lui, n’a jamais failli : la grâce. La puissance d’exprimer. Quels qu’aient pu être ses tourments, ses obstacles, ses difficultés, Beethoven n’a rien créé qui ne soit éblouissant. Jamais on ne le sent se négliger, ni rechercher l’effet, encore moins verser dans la vanité ou le cabotinage. Chez lui aucun chichi, aucun chiqué, aucune simagrée ; tout ce qu’il crée est grandiose, époustouflant, reflet d’une vie intérieure d’une ampleur inouïe. Son œuvre tout entière est saturée de sentiment et de beauté. Pas une minute, pas une seconde n’y est à jeter. Une œuvre débordante d’émotions, c’est entendu, et aussi de virtuosité, c’est bien le moins pour le plus grand génie de tous les temps. Mais attention, pas la virtuosité aride et désincarnée que tant de maniaques confondent avec l’art ; pas les entortillements fastidieux de ces fausses avant-gardes, de ces enragés de la musique atonale, de ces jazzmen pour FIP qui prennent leurs numéros de cirque pour des œuvres d’art. Non, la virtuosité de Beethoven est vivante, ardente, fougueuse, fécondée par une âme et un caractère hors du commun. Une virtuosité dénuée de snobisme, d’envie de plaire, entièrement dévouée à sa sensibilité extrême ; une virtuosité intégralement subordonnée à l’expression de la vie humaine, de ses douleurs, de ses tragédies, de ses victoires, de ses triomphes.
Avant d’être des prodiges de technique, ses œuvres sont des déferlantes d’émotions. C’est ce qui rend ce géant si touchant. C’est ce qui fait que tout individu un peu sensible se sent spontanément proche de ce génie absolu. Car ce qu’il fait vibrer en nous, plus encore que notre soif d’admirer, c’est notre humanité profonde. Ce qui distingue Beethoven de tant d’autres artistes — déjà admirables et jouissifs, là n’est pas la question — c’est qu’il ne se contente pas de nous épater : il nous bouleverse.  Ce ne sont pas nos oreilles qu’il caresse, c’est notre cœur qu’il prend en tenaille. Nietzsche a dit que « sans musique, la vie serait une erreur ». Il aurait pu ajouter, me semble-t-il : « Sans Beethoven, la vie serait une erreur ».
Plus j’avance dans la vie, en effet, et plus s’épaissit cette énigme : comment peut-on vivre sans Beethoven ? Comment peut-on passer une seule journée loin de lui ? Comment peut-on accepter d’être orphelin de ce géant alors qu’il est là, tout près, disponible, et qu’il est si facile de l’écouter, ne serait-ce que dix minutes par jour ? Comment peut-on délibérément se priver de ses trésors de sensibilité, de fougue, d’enthousiasme, de réconfort ? Comment peut-on ne pas succomber à cette addiction sans risque ? A cet excitant sans descente ? A cette griserie sans gueule de bois ? Le dopage permanent et immodéré à Beethoven me semble la condition sine qua non d’une vie réussie. Mais ça n’engage que moi. Vivre une ivresse perpétuelle, des remous permanents, un tourbillon d’émotions, tout ressentir en plus intense, en excessif, aller de vertige en vertige, rire, souffrir, pleurer, exulter, fuir comme la peste la modération, ce poison pour l’âme, voilà ce qu’offre Beethoven. Ca ne se refuse pas… Entrez en dépendance, vous ne le regretterez jamais ! Vivez Beethoven, vibrez Beethoven, respirez Beethoven, pensez Beethoven, ça ne peut que vous faire du bien ! Devenez accro, il n’y a aucun risque ! Au contraire, tout à gagner !

Des preuves ? Vous voulez des preuves ? Mais il n’y a que ça, des preuves ! Choisissez n’importe quel morceau de Beethoven, écoutez-le, et puis voilà, le tour est joué ! Vous êtes amoureux pour toujours ! Encore plus sûrement si vous l’écoutez seul, et surtout attentivement. L’attention, la clef de toutes les voluptés… la clef de tout, en vérité… Oui, être attentif pour mieux se figurer le tourbillon de sensations, d’émotions, de pensées sublimes qui s’agita sous son crâne et rendit possibles pareils miracles. Que peut-il se passer, dans la tête d’un homme qui donne naissance à de telles beautés ? Quelle pression gigantesque y règne-t-il, sous les effets conjugués de sa sensibilité à fleur de peau, de sa passion d’exprimer et de ses infinies possibilités techniques ? Quel bouillonnement incessant, quelle formidable déferlante de sensations, d’émotions et d’intentions un tel homme dompte-t-il en permanence ? Prendre conscience de l’énergie phénoménale déployée. Réaliser la voracité nécessaire pour mener à bien de tels chefs-d’œuvre, la capacité de délire et, simultanément, de lucidité que supposent ces prodigieux mélanges d’ivresse et de maîtrise de soi. S’abandonner à la tristesse, se laisser envahir par la douleur tout en sachant qu’on est entre de bonnes mains, des mains humaines et bienveillantes et que bientôt, très bientôt, viendront la joie, la ferveur, la frénésie de vivre, d’autant plus délicieuses qu’on aura au préalable consenti au tragique…  Oui, accepter d’être bouleversé, de ressentir des émotions démesurées, de monter aux extrêmes, et que tanguent nos cardiogrammes ordinairement si plats…

Un exemple ? Bon, si vous insistez… La sixième symphonie, alors. Dernier mouvement. Je ne sais pas si on peut parler de meilleur morceau de Beethoven, puisque tout ce qu’a créé Beethoven est merveilleux ; c’est toujours le vin du même tonneau, pour le dire trivialement. En tout cas, si un lecteur a réussi à me supporter jusqu’ici, il sera largement récompensé par ce conseil : écoutez le dernier mouvement de la sixième symphonie de Beethoven. Et les trente dernières secondes de l’avant-dernier. Le tout par Karajan, bien sûr.
L’orage vient de passer. La tempête est finie. Cependant une sourde anxiété persiste ; des élans sombres, inquiétants, comme des échos des tourments récents viennent alourdir l’atmosphère. Une réplique ? Une nouvelle attaque ? Un nouveau cataclysme ? Que va-t-il encore se passer ?… Non, ça va, cette fois c’est bien fini. La terreur se dissipe. Nous ouvrons les yeux. Désolation. Tout est détruit. La peur laisse place à la douleur. A l’accablement. Sanglots timides, gémissements pathétiques. On croirait des créatures ingénues et vulnérables qu’on aurait battues sans raison, et qui demanderaient pourquoi. Des innocences brutalisées, saisies par l’incompréhension et la prostration. Ah, non, quand même, une tonalité aussi émouvante mais plus légère, plus insouciante, comme une sorte de sifflotement se fait entendre. Quelques secondes de soulagement… de réconfort… Avant d’entrer dans l’un des plus beaux morceaux de musique que l’imagination humaine ait créés… Fin du sifflotement. Nous y voilà. Bienvenue dans une apothéose de grâce et d’émotion.
Entrée majestueuse, grave, solennelle. Nuances de tristesse, notes mélancoliques. Soupirs. Le tout baigné dans une harmonie sensationnelle. Une élégance inouïe. On resterait des heures à se laisser bercer par ces élans amples et somptueux. Mais Beethoven en décide autrement. Sans attendre, il les agite, les excite, les fait frémir, frissonner. Effervescence. Tout s’accélère. La fièvre gagne, monte, enfle, palpite, ça s’embrase, ça explose ! Ivresse ! La charge est fulgurante, nous sommes passés en quelques secondes de la douleur au délire. Puissance éblouissante. Accents triomphaux. Impulsions nobles, majestueuses. Suivies d’attaques mordantes, nerveuses, furieuses, mais toujours harmonieuses. Miracle de Beethoven : marier la brutalité à l’harmonie. Ses ruées les plus fougueuses, ses assauts les plus foudroyants sont toujours en même temps des modèles d’équilibre. Et saturés d’émotion, bien sûr : tout Beethoven procède d’émotion. Rien de gratuit, rien de superflu dans son œuvre ; chaque seconde de sa musique est habitée, dense, consistante. Mais trêve de digressions : écoutons. Où en étions-nous ? Les attaques vives et fébriles ? Les échappées grisantes ? La transe étourdissante ? Remarquez que depuis une minute et demie que le morceau a commencé, nous sommes déjà passés par mille états distincts, mélancolie, grandeur, noblesse, ivresse, sentiment de sublime… Qui dit mieux ? Qui fait plus dense ? Et ce n’est pas fini ; le plus fou est à venir. Je passe sur cette flambée de délire, cette montée au firmament vers 1’35 (par Karajan, j’insiste) suivie d’une retombée soudaine, brusque et pourtant onctueuse. Je n’insiste pas sur la facilité, sur la rapidité avec laquelle Beethoven nous fait passer de l’euphorie à la mélancolie. Je ne fais pas remarquer ces variations incessantes d’amplitude, ces flux et reflux vertigineux, ces remous suivis d’envolées aussi farouches que grisantes. J’avance, puisqu’en musique, on ne peut pas tout dire, tout décrire : dix secondes de Beethoven mériteraient des pages d’éloges et puis, de toute façon, la langue est bien impuissante à traduire la musique. Les deux seules excuses qu’un homme puisse avoir à écrire sur de la musique, avec les risques inévitables de ridicule que cela comporte, c’est de ressentir le besoin obsessionnel 1) de nommer ce qu’il entend ; 2) de dire merci. Désirs singuliers, étranges mais qui, quand ils vous possèdent, exigent d’être assouvis… Tout l’enjeu est alors de le faire avec le moins de maladresse possible…
Je disais donc que j’avançais. La preuve : je vais directement à la fin de ce dernier mouvement. Début de la sixième minute. Assaut virulent, puissant mais bref : dernière répétition, derniers réglages avant la charge ultime… dans moins d’une minute le miracle sera accompli… 6’18 : élans gracieux et émouvants… 6’35 : rupture. Palpitations un peu pompeuses, qui s’atténuent, s’éloignent, on les entend à peine, comme un reflux lointain… Avec Beethoven ce genre d’accalmies ne dure pas… un soupir… un gémissement candide… en contrepoint un commencement de folie… un mijotement fébrile qui très vite s’amplifie, tourne féroce, effervescent, non déjà ça bouillonne, que dis-je, ça explose ! Ca jaillit, ça s’élève ! Transe ! Démence ! Triomphe ! Et ça monte ! Encore ! Et encore ! Energie infinie ! Puissance foudroyante ! Torrent de joie, hurlement éperdu ! Ces impulsions brutales, toutes vibrées, tellement poussées à fond qu’elles en palpitent, personne ne fait ça (sauf peut-être Mozart dans les finale de ses dernières symphonies, et Beethoven lui-même, bien sûr, par exemple en dernière minute de l’ouverture et du finale de la troisième). Mélange de tragique et de folie, d’ivresse et de détresse, déferlante inouïe de puissance et d’émotions : l’ardent sanglot dont parle Baudelaire trouve ici sa plus grandiose illustration… Pantelants, effarés, bouleversés,  laissons Beethoven nous guider vers la fin de ce morceau… la fièvre retomber… Retour au calme… douce mélancolie… rare sensation de plénitude … sentiments grandioses, idées nobles… Avouons que ce n’est pas fréquent, de ressentir des choses pareilles…

Mais vous préférez peut-être de la légèreté ? De l’insouciance ? De la joie sans mélange ? Un moment de pure ivresse ? Alors écoutez le dernier mouvement de la sixième sonate pour piano (par Claudio Arrau). Elle n’a que son nom de pompeux… Quatre minutes de délire ininterrompu. Pas une seconde pour reprendre son souffle. Rythme frénétique, tout en nervosité, accélérations vertigineuses et jaillissements de gaieté. Des notes espiègles, des accents facétieux, des couinements de joie qui parfois débordent en échappées hystériques et vous propulsent dans une transe aussi brève que délicieuse. Ca voltige, ça tourbillonne, ça pétille sans arrêt. Frémissements, élans vifs, nerveux, variations incessantes d’amplitude, tout cela est mené avec une facilité éblouissante. Grisante. Ce morceau rayonne d’une joie pure, d’une insouciance souveraine qui vous enivrent immanquablement. Démence. Ecoutez. Laissez la folie vous gagner.

A moins que vous ne souhaitiez de nouveau être remué par la sensibilité de Beethoven, bouleversé par son émotivité. Dans ce cas écoutez le concerto pour piano n°5. Deuxième mouvement. Arturo Benedetti Michelangeli au piano. Toute la grâce, toute la délicatesse de Beethoven se font entendre ici. Dès les premières notes, élans sombres et pathétiques, nous sommes happés par la mélancolie. L’abattement nous envahit. Puis les aigus prennent le dessus : la douleur s’intensifie. Les gémissements tournent aux sanglots. Plus tragiques, plus déchirants. Puis poignants encore quand la flûte intervient, candeur et fragilité… Timidité… Le plus renversant est pourtant à venir. Premières notes de piano. Miracle. Comment a-t-il fait, ce fou ? Comment a-t-il fait pour trouver ça ? Pourquoi ces quelques notes, même pas compliquées à jouer en plus, nous bouleversent-elles tant ? Je dis « pas compliquées à jouer », mais entendons-nous bien, c’est uniquement au sens où leur enchaînement ne demande aucune contorsion, aucune célérité particulière. Parce qu’elles le sont, ces notes, compliquées à jouer, malgré leur apparente simplicité. Peu de pianistes, en vérité, sont à la hauteur de ces notes, même parmi les plus virtuoses, ceux qui maîtrisent les combinaisons les plus diaboliques, les accélérations les plus vertigineuses. Jouer ces notes requiert en effet ce qui distingue le technicien, certes admirable, de l’artiste véritable : du sentiment. Un supplément d’âme, de sensibilité dont seuls les plus grands sont capables. Ce n’est pas par caprice que je conseille Arturo Benedetti Michelangeli… En musique comme partout, l’interprète est d’une importance capitale. Molière joué par Luchini, ce n’est pas pareil que Molière joué par le pitre Torreton, vous comprenez ? Eh bien c’est la même chose en musique. L’interprète a ce terrible pouvoir d’épanouir, d’affadir ou de détruire une œuvre. Bon. Poursuivons. Ecoutons ce toucher subtil, ces effleurements ciselés, cette délicatesse dans le contact des touches. Orfèvrerie… S’il n’a pas compris Beethoven, celui-là, je n’y entends plus rien, c’est le cas de le dire. Il faudrait être de pierre pour ne pas être transpercé par ces accents candides et souffrants. Se laisser bercer par la mélancolie… Puis savourer ces frémissements légers, cette brève parenthèse de fantaisie préfigurant le changement à venir… dernière plongée dans la langueur, dans la douleur majestueuse… Puis changement de ton. Subitement le piano se fait plus puissant, plus énergique, la touche plus vigoureuse. De la douce complainte, on passe aux impulsions robustes. La timidité s’estompe, laisse place à des accents affirmatifs, pleins d’aplomb. Les frémissements reviennent, plus longs, plus appuyés, grelots euphorisants. Petites bouffées délirantes. Suivies de notes copieuses, profondes, puis incisives. Le chagrin est toujours là, quand même, mais en arrière-plan ; ce n’est plus lui qui domine, la ferveur est en train de prendre le dessus, insensiblement… Puis les dernières notes du morceau s’égrènent, gouttes d’eau, ruissellement, délicatesse. En contrepoint les soupirs, toujours, mais l’atmosphère s’allège… Ah, non. Tout à la fin, on retombe dans la gravité… sourde inquiétude… accents sombres… menace larvée… Est-ce une rechute ? Suspense… Et vlang ! Paf ! Sans transition, la débauche de puissance ! Farouche, sauvage, impétueuse ! La ruée fulgurante ! Explosion de joie, euphorie ! Puis les rugissements d’ivresse en rajoutent une couche, suivis de ces élans virtuoses au piano, saturés de bonheur, libres, furieux, indomptables ! Cris d’euphorie, frénésie de vivre, Beethoven a complètement lâché la bride à sa folie, c’est merveilleux, c’est jouissif, source de joie intarissable. On peut l’écouter mille fois, on ne s’en lassera jamais.

C’est encore plus vrai pour le troisième mouvement de la 9ème symphonie (par Karajan, sans alternative possible). Notes graves, moroses… sanglots discrets… timides… puis plus aigus… plus pénétrants… Souffrance… L’intensité augmente… se stabilise. Fin du préambule. Développements lents, majestueux, empreints d’une profonde tristesse. Atmosphère sombre et sublime à la fois. Tragique et grâce mêlés. Harmonie et douleur… Se laisser à la fois bercer par cette élégance inouïe, et transpercer par ces notes pathétiques. Et remercier, remercier, remercier encore et toujours cet homme pour son inspiration miraculeuse (et avant tout remercier Dieu, qui bien sûr rend tout ça possible…). Le remercier d’avoir été aux confins de la douleur humaine et d’en avoir rapporté ces mélodies irrésistibles, instantanément bouleversantes. C’est à genoux, en vérité, qu’il faudrait écouter Beethoven, toujours. On ne le glorifiera jamais assez. Comment des constructions aussi grandioses germent-elles dans l’esprit humain ? Par quel mystère un homme en vient-il à concevoir des œuvres aussi sublimes ? « Il faut porter en soi quelque chaos pour donner naissance à une étoile qui danse » disait Nietzsche, qui savait un peu de quoi il parlait. Et un autre, aussi, qui avait quelques lumières sur l’art, un dénommé Charles Baudelaire…

Car j’ai de toute chose extrait la quintessence,
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

Je crois que ces deux-là ont tout dit. Beethoven, en tout cas, ne les aurait pas démentis. C’est que la création artistique n’est pas du tout, mais alors pas du tout une affaire de garçons bien sages qui ne cassent rien. Elle ne procède ni d’innocence, ni de pureté, ni d’un retour à l’esprit d’enfance ou je ne sais encore quel niais stéréotype contemporain. Elle est bien plutôt le fruit d’un affrontement féroce. D’une tension permanente entre la propension de l’homme à la grandeur, et son attirance pour les bas-fonds. Créer, en vérité, c’est avant tout accepter les tortuosités, la part d’ombre, la boiterie fondamentale de l’homme. C’est plonger sans hésiter dans ses contradictions, ses vices, sa dissonance intime. C’est admettre le conflit éternel constitutif de l’homme, ce déchirement irrémédiable, cette postulation perpétuelle et contradictoire de l’homme vers les choses les plus nobles et les plus viles. Fatalité du génie : ce n’est qu’en consentant à son propre désordre qu’il peut espérer créer de l’harmonie. La beauté ne s’offre qu’après un détour par l’horreur. Mais peu de gens peuvent le comprendre ; moins encore peuvent l’accepter ; seuls quelques téméraires en tirent parti. Quoi qu’il en soit, un véritable artiste est avant tout quelqu’un de parfaitement lucide sur sa propre nature. Quelqu’un qui ne se raconte pas d’histoires, qui ne s’invente pas des origines immaculées, qui ne s’imagine pas qu’il est naturellement bon, gentil, citoyen, convivial, ami du genre humain ; quelqu’un qui a une conscience aiguë de sa dualité, de sa dysharmonie essentielle, et qui a compris que c’est d’elles que procèdent toutes choses… C’est cela, soit dit en passant, qui explique la stérilité, la vacuité et, disons-le simplement, la nullité de la quasi-totalité des « artistes » d’aujourd’hui : ils se prennent pour des anges. Ils s’engagent, font la morale, sont citoyens avant tout (il n’y a pas plus antithétique que « citoyen » et « artiste »), militent pour l’égalité, les droits de l’homme et de la planète, etc. Des anges, vous dis-je. Or imagine-t-on un ange peindre, écrire, composer ? Bien sûr que non. L’ange est trop pur pour ça… Et puis surtout l’ange n’a pas de sexe, voilà la racine du problème. Mais ne nous embarquons pas dans cette discussion ; nous n’en finirions pas, et nous risquerions, pour le coup, de vraiment nous mettre à dos toute l’époque… Nature sexuelle de l’énergie créatrice ? L’art comme sublimation de la pulsion sexuelle ? L’action créatrice comme détournement de la libido de sa finalité procréatrice ? Mais non, mais non, tout ça est ringard, macho, phallocratique, affreux. N’établissons surtout pas de lien entre l’émasculation de l’homme contemporain et le désert artistique qu’est notre époque. Ne prenons pas ce risque… Oublions…
Revenons plutôt à notre symphonie. Nous en étions à ces nappes lentes et somptueuses, baignées de mélancolie… Interrompues par ce petit soupir, humble et candide… Et quelques secondes plus tard, 01’08, la gravité qui s’amplifie, cette tonalité qui se fait plus poignante, et carrément déchirante quand l’intensité monte, vive, mordante, avant de retomber dans un gémissement… Le morceau se poursuit ainsi, alternance d’élans sombres et de soupirs pathétiques. Moments bouleversants de tristesse et de grâce… Puis 2’48, léger changement de tonalité. Inflexion dans la douleur. Les mouvements se font plus robustes, plus assurés… Plus solennels, un peu moins tristes… La gorge se dénoue légèrement… Une lueur d’espoir apparaît… Oh, très frêle, très précaire ! Les soupirs sont toujours là, bien sûr, en contrepoint, on ne se débarrasse pas si vite de ses tourments, on ne passe pas si vite de l’abattement à la félicité. Mais enfin, quand même, ces petites échappées vigoureuses, ces courts emballements, ces brefs frissons de fièvre sont peut-être les prémices d’une joie plus franche, plus souveraine… Nous verrons bien… Quoi qu’il en soit nous n’y sommes pas. Cette minute d’échappées radieuses s’achève sur un gémissement. Retour à la mélancolie. Mais quelque chose a changé. Cette mélancolie est moins lourde, moins despotique qu’auparavant ; si on tend l’oreille on perçoit de petites notes légères, embryons de gaieté… Puis viennent ces impulsions hypnotiques, étourdissantes, ces débuts de délire interrompus par des sanglots, mais qui à chaque fois reprennent de plus belle, pour finalement se libérer en envolées somptueuses. Insensiblement la joie gagne du terrain. Par paliers, couches successives. 2’48, 4’10, 6’30, 9’20…Chacune de ces étapes apporte un peu de vitalité. Gradation très progressive, très subtile, à notre insu pour ainsi dire ; c’est à peine si on s’en aperçoit. Et pourtant, si on écoute bien, que de chemin parcouru depuis la désolation du début ! De plus en plus fréquemment, de courts embrasements illuminent le sombre tableau initial. Feux de paille, certes, mais qui vivifient l’atmosphère… On sent bien que quelque chose se passe… Allons, n’attendons plus, rendons-nous directement à 6’30. Notes ingénues, qui mijotent, enflent, s’affermissent, tournent au grandiose ! Ah non, ça retombe, décidément… Déploration, morosité, lassitude… Ces hésitations incessantes entre l’ivresse et la tristesse cesseront-elles ? Je sais, avec Beethoven, la question ne se pose pas : c’est toujours la joie qui gagne. La preuve ? 9’20. Elans majestueux, assauts de gaieté, enthousiasme invincible, sublime, étourdissant. Ca bouillonne, ça s’excite, ça s’amplifie, ça s’embrase. Euphorie, enthousiasme, harmonie savoureuse. Des petites échappées sauvages, puis des emballements plus puissants, des sursauts d’ivresse, des remous intenses, et enfin cette élévation triomphale. C’est bon, c’est gagné, ce sont une fois de plus l’énergie, la fougue, la frénésie de vivre qui l’emportent.
Question frénésie de vivre, fougue, énergie, c’est quand même la troisième symphonie qui tape le plus fort. A l’ouverture et au finale. Les assauts les plus brutaux, les emballements les plus virulents, les ruées les plus sauvages, c’est là qu’on les trouve. Paroxysme de l’extase, basculements incessants dans la folie. Le deuxième mouvement est aussi un sommet dans son genre, tragique, pathétique, bouleversant, mais nous n’en parlerons pas, nous ne pouvons pas parler de tout. Concentrons-nous donc sur cette ouverture et ce finale, ces déluges de bonheur où l’abondance de vitalité le dispute à la puissance d’invention.
L’ouverture, d’abord. Deux coups brutaux, pour commencer. Sans préavis, bien péremptoires. Le ton est donné, on ne va pas se reposer. Ce sera âpre et viril. Puis le thème, sans attendre. Ce thème splendide et entêtant qui ne nous quittera plus, avec ses accents nobles, les idées grandioses qu’il suggère, les sentiments majestueux qu’il fait naître. Tellement beau, tellement simple en apparence qu’on se demande pourquoi personne n’y a pensé plus tôt… Mais « la simplicité n’est autre chose que le beau » disait Delacroix. Elle est donc ce qu’il y a de plus difficile à atteindre — comme ces morceaux de Mozart d’une unité parfaite, d’un équilibre prodigieux, tellement harmonieux qu’ils nous semblent aller de soi, être naturels pour ainsi dire, alors que seul un génie absolu pouvait leur donner naissance. Mais restons avec Beethoven, pour l’instant. Laissons-nous entraîner dans ces tourbillons d’ivresse, ces élans débridés, ces rugissements de joie. Prenons de front ces attaques cinglantes, ces embrasements, ces flambées d’euphorie qui montent, montent toujours plus haut et, une fois à leur sommet, palpitent encore. Laissons-nous envahir par l’hystérie, entrons en transe, devenons tout délire ! Le cerveau enflammé, savourons cette débauche d’énergie, ces élévations vertigineuses, impétueuses. Et surtout soyons attentif à 5’40 (toujours avec Karajan, ça va sans dire), après ces hurlements éperdus, changement de tonalité, l’atmosphère se teinte d’une certaine gravité. Gémissements, sanglots… Fragilité… Puis accents menaçants. Une minute plus tard, 6’46, accalmie, mais baignée d’inquiétude, on sent que quelque chose de prépare. Ca frémit toujours, en arrière-plan. Puis attaques franches, suivies de soupirs, élans sombres. Et là c’est extraordinaire. 8’06. On s’attend à un développement structuré, ça enfle doucement, un peu ronflant, on est certain que ça va se déployer harmonieusement, prendre son temps… Eh bien non ! Paf, rupture ! Un hurlement déchire ce commencement pompeux ! Beethoven n’attend pas ! Il nous prend par surprise, à contre-pied ! On croyait connaître la musique, depuis le temps, on s’attendait à se faire bercer par quelques élans équilibrés, par une transition bien ménagée, et puis vlang, uppercut ! Au moment où on est en confiance, où on pense avoir saisi comment le morceau fonctionnait, où on se risque à anticiper la suite… « Vous croyiez que j’étais prévisible ? Que vous voyiez clair dans mon jeu ? Eh bien prenez ça ! », voilà ce que semble nous dire ce facétieux de Beethoven. Rien n’est jamais prévisible avec Beethoven, jamais, tenez-vous le pour dit ! Quelle fantaisie, quelle fougue, quelle liberté ! Et le plus fou est encore à venir. Rendons-nous une minute quinze avant la fin de cette ouverture. Laissons-nous entraîner par ce mijotement, cette effervescence, cette fièvre qui monte, enfle, s’amplifie, ces palpitations, ces jaillissements de moins en moins domptables, cette euphorie portée à incandescence, et puis alors l’entrée franche dans le délire ! L’explosion nucléaire ! Le déchaînement ultime ! La puissance absolue ! Il lâche tout ! Tout ! Absolument tout ! Et encore plus ! Il est au sommet, il a dépassé toutes les limites, jamais un homme n’a été aussi puissant, hurlements d’ivresse, et pourtant perché si haut il trouve encore des ressources pour nous emmener plus loin, plus fort, plus intense, il nous envoie ces dix coups de tambour effrénés, miraculeux, ce bombardement suprême qui nous propulse aux confins de l’extase. Cardiaques s’abstenir. On sort de ce morceau sidéré, effaré, rincé, et heureux comme jamais.
Ensuite vient le deuxième mouvement, élans sombres et tourmentés, poignants… Puis, le troisième, rayonnant de joie, saturé d’énergie, de gaieté, d’insouciance. Et enfin le dernier mouvement, l’un des plus beaux morceaux de Beethoven, avec ces variations incessantes, ces changements brutaux de tonalité, ces successions vertigineuses d’atmosphères. Ivresse, étourdissement, puissance, attaques brutales. Petites notes facétieuses, espiègles, insouciantes. Frémissements, impulsions radieuses, pétillantes. Puis attaques franches, solides, copieuses, explosions de vigueur. Sons métalliques, cinglants. Accents triomphaux, énergie débordante, assauts nerveux, excitation, délire. Hurlements de bonheur, exultation, transe. Bombardement d’euphorie. Déferlante de joie. Vitalité radieuse. Et puis d’un coup, après ce déchaînement d’énergie inouï, ce triomphe que rien ne semble pouvoir arrêter, nous retombons brusquement dans l’amertume, la douleur, les gémissements pathétiques (6’27). Comment a-t-il pensé à cette rupture, et comment l’a-t-il menée si magistralement ? Miracle de Beethoven… Quoi qu’il en soit nous voici replongés dans l’abattement. Soupirs timides, poignants, déchirants, suivis d’élans plus graves, plus sombres. Accents de lassitude… de fragilité… La  tristesse monte… enfle… vagues successives… de plus en plus bouleversantes… Mais ça ne dure pas. Une minute dix de cette mélancolie sublime, de cette harmonie de tristesse, puis des petites notes ingénues viennent vivifier l’atmosphère… On sent au fond une effervescence, une excitation… Une fébrilité de plus en plus enivrante… Puis ça s’emballe, ça s’embrase ! Et voilà, deux minutes après l’entrée dans la détresse, le retour de la puissance ! Des assauts somptueux ! Impétueux ! Echevelés ! Ivresse, jubilation, extase ! Cris d’euphorie ! Victoire ! Puis brève retombée dans l’inquiétude… l’amertume… notes anxieuses, atmosphère lugubre… Que va-t-il se passer ? Angoisse… élans menaçants… effroi… Et puis non, mais non, pas du tout, ce n’est pas ça ! Aucun danger ! Vous avez eu peur, hein ? Mais Beethoven ne pouvait pas nous laisser comme ça, enfin ! C’est bien simple , il n’acceptera jamais qu’on le quitte déprimés. Paf, d’un coup il déchire ce tableau obscur, et fait place à la vigueur, à la puissance, à l’ultime déchaînement de la démence ! Il y va tellement fort, il accélère si brutalement que ses notes se chevauchent, se télescopent, c’est l’escalade du délire, le triomphe de la folie, le bombardement de bonheur. Si on évite la crise d’apoplexie, on sort de cette symphonie dans un état de félicité inouï.
Bon, nous n’allons pas passer en revue toute l’œuvre de Beethoven, c’est impossible. On pourrait revenir une infinité de fois sur chaque morceau, et toujours trouver quelque chose de nouveau à en dire. Beethoven inépuisable. Céline disait — il avait bien raison : « Il faudrait que je vive mille ans pour dégueuler tout ce que je pense de mes confrères ». Moi, il me faudrait mille ans pour dire tout le bien que je pense de Beethoven. Pas le temps, donc. Juste encore un morceau, alors, un petit dernier, un particulièrement remarquable par sa transition prodigieuse de l’angoisse à l’insouciance. Je veux parler de l’ouverture de la quatrième symphonie.
La toute première note, ce soupir angoissé, nous met immédiatement dans l’ambiance. Début lugubre, inquiétant… Lentes nappes ténébreuses. Une sourde anxiété nous gagne. Quelque chose menace. Quoi ? C’est indistinct, ça n’a pas de visage, mais ça s’installe… doucement… calmement… inexorablement… La lenteur, la majesté de ces mouvements sombres renforcent cette impression d’une puissance malsaine, et d’une catastrophe inéluctable. « Cependant des démons malsains dans l’atmosphère / S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire »…En parallèle, gravité, mouvement sombre, long sanglot craintif, interminable, insoutenable. Puis un développement un peu plus léger, oh, à peine. Toujours l’amertume, l’anxiété menaçantes. Puis rupture. Deux accents incisifs. L’amplitude augmente d’un coup. Charge brutale, colossale. Accents despotiques. Fureur. L’angoisse tourne à la terreur. L’assaut est violent, âpre, impitoyable. Plus d’espoir, c’est fini, c’est sûr, on va y passer. Deux coups de boutoir pour bien insister… Et là, miracle ! Les trois coups suivants sont plus rapprochés, plus enlevés, la tonalité change, puis on débouche sur des notes légères. Réconfort, soulagement ! La tension retombe tout à fait, petite mélodie enjouée, l’insouciance est à son comble. Et c’est parti pour une nouvelle moisson de joie et de vigueur ! Ca virevolte, ça tourbillonne, ça bondit. Allons, une fois de plus, suivons Beethoven dans sa chevauchée fantastique, dans sa réalité augmentée ! Laissons-nous entraîner dans ses délires mis en musique, celui-là et tous les autres ! Ne perdons pas de temps, il y a tant et tant à écouter ! Symphonies n°5, 1, 2, 7, sonate pour piano n°8, concerto pour piano n°5, n°4, tout, à vrai dire, toute l’œuvre de Beethoven doit être écoutée, ré-écoutée sans cesse, splendeurs inépuisables… Laissons-nous envahir par sa fièvre, sa vitalité, sa sensibilité renversante ! Entrons en résonance avec ses élans fougueux, impétueux, bouleversants… sa ruée éperdue vers le bonheur.

3 commentaires:

  1. Karajan, je veux bien… mais lequel ? J'ai personnellement opté, en ce qui concerne les symphonies beethoveniennes, pour son enregistrement de 1961, pour au moins une raison : c'est Gundula Janowitz qui chante, dans le finale de la Neuvième…

    Cela étant, je ne serais pas aussi exclusif que vous : d'autres versions méritent d'être écoutées ; celles de Carlos Kleiber, par exemple.

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  2. Texte de Nico L, encore une fois, merveilleux.
    Gresildor.

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