mardi 23 juin 2015

CSP+

« Les gens riches et heureux ne deviennent jamais rien. »
Baudelaire

Notre époque abonde en crétins, en incultes, en défaits de la pensée. C’est en vain qu’on chercherait une lueur d’intelligence dans ce troupeau de ruminants approbateurs qu’est devenue l’humanité occidentale. Bovin torpide, consentant à tout, prêt pour l’abattoir — qui ne saurait tarder, et qui sera halal — , l’Occidental ne vit pas ; il existe, tout au plus. Et encore, très lamentablement. Vautré dans son confort matériel et, plus encore, intellectuel, farci de propagande, de poncifs, de contrevérités, il ignore absolument tout sur absolument tout. Et il est très content. Très satisfait de lui. Que du bonheur, comme il dit brillamment. Ne pas se prendre la tête, voilà son but dans l’existence. Il faut vivre avec son temps, voilà sa devise. Devise de capitulard. De collabo. Vie d’automate, servile et formaté.
Eternellement en friche, son cerveau ne produit jamais une pensée personnelle (pléonasme) ; sa vie intellectuelle, si l’on peut dire, se borne à répéter comme un perroquet les évangiles médiatiques. Ayant abdiqué tout sens critique, il est devenu à la longue une pauvre besace inconsistante, une créature vide et idiote dénuée de toute possibilité de comprendre ce qui se passe. Incapable d’étonnement, curieux de rien, ne lisant jamais, sa seule nourriture intellectuelle est la diarrhée médiatique, qu’il biberonne alors avec une belle voracité. Miam miam ! Slurp ! Bien fermement rivé au cloaque médiatique, il en aspire voracement toutes les déjections, se laissant copieusement conchier par la minable caste journalistico-politique ; inlassablement il récite sa propagande, colporte ses mensonges, rampe devant ses injonctions, se soumet à ses mots d’ordre. Les publicitaires de l’Elysée lui intiment d’être Charlie ? Allez ! Banco ! Va pour Charlie ! Et le voilà rebaptisé ! Quelle personnalité ! Quel tempérament ! « Je suis Charlie ! », se met-il donc sans délai à bêler. Et puis aussi : « Pas d’amalgame ! » Et puis quand même : « Liberté d’expression ! ». Mais bon quand même : « Pas d’amalgame ! ». Terrifiant spectacle que ce grouillement de sosies en transe, hagards, les yeux éteints, gueulant jusqu’à l’hypnose « Je suis Charlie ! Pas d’amalgame ! Je suis Charlie ! Pas d’amalgame ! » comme un mantra… comme les fidèles d’une énorme secte… Envoûtés, endoctrinés… déments… Parfaitement exempts d’esprit critique et de lucidité…
Tous ces couillons ont-ils bien compris ce qui se passait ? A quoi, précisément, ils participaient ? De quelle imposture ils se rendaient dupes ? Par qui ils se faisaient truffer ? Ont-ils seulement pris conscience de n’avoir été, une fois de plus, que des marionnettes hébétées entre des mains cyniques et malfaisantes ? Ont-ils pris la mesure de l’extrême docilité avec laquelle ils se sont laissé confisquer leur liberté de juger, d’analyser, et même tout simplement d’observer ? Ont-ils réalisé à quelle vitesse fulgurante la discussion riche, salvatrice qu’auraient dû occasionner ces évènements, s’est retrouvée réduite à deux mots d’ordre : « Je suis Charlie » et « Pas d’amalgame » ?
Comme un tour de passe-passe, sans que personne ne bronche, les incantations ont remplacé les explications. Les réflexes ont congédié la réflexion. Les intimidations ont étouffé la libre expression. Vous pensiez qu’enfin on allait se mettre à table ? Que l’électrochoc suscité par ces évènements allait enfin nous ouvrir les yeux ? Nous sortir du déni ? Mettre fin à l’aveuglement volontaire ? Encore raté. Chassez l’angélisme, il revient au galop… De ces évènements, nous n’avons appris que deux choses :
1)      que nous nous appelons désormais tous Charlie ;
2)      qu’il ne faut pas faire d’amalgame — ni même savoir avec quoi un amalgame pourrait être fait (six mois après les évènements, on peut mesurer avec quelle extrême docilité cette consigne a été appliquée : la lâcheté est à son paroxysme, le débat totalement asphyxié, la moindre évocation du « sujet » générant d’extraordinaires crispations d’épouvante ou de haine)…
De là à en conclure que nos super potes Charb et Tignous sont morts pour rien…
Il faut dire que cette fois encore, l’armada médiatique s’est surpassée dans la dénaturation, la falsification des faits, le bombardement de propagande. Soumettant les esprits à un pilonnage odieusement pervers d’injonctions contradictoires (« sentez-vous libres de vous exprimer » ; « ne faites pas d’amalgame » ; « nous sommes tous frères et tous égaux, riches de nos différences » ; « soyez Charlie ou allez au diable »), un Blitzkrieg monstrueux de flatteries et d’intimidations, d’éloges et de menaces, un feu incessant de contrevérités, de mensonges péremptoires, d’occultations délibérées, d’analyses tortueuses et d’éditos pâteux, elle obtint assez vite la reddition de l’esprit critique, et la désintégration de toute cohérence intellectuelle. Ainsi put-on voir des gens, dans un même mouvement, défendre la liberté d’expression et approuver la censure, encenser l’irrévérence et prôner la soumission, exalter la dissidence et se plier à des mots d’ordre, glorifier le courage et se mettre à plat ventre, appeler à la résistance et conseiller l’abdication. On vit l’émotion suscitée par des assassinats commis aux cris de « Allah Akbar ! » et « Nous avons vengé le Prophète Mahomet ! » mise au service d’une gigantesque campagne contre l’islamophobie… Syndrome de Stockholm à très grande échelle (il faudrait d'ailleurs parler spécifiquement de syndrome Charlie, tant ce qui s'est passé est sans exemple, sans précédent)… Tout en affirmant, menton haut et verbe ferme, que le terrorisme ne gagnerait pas
Foule sentimentale, chantait Souchon il y a vingt ans. Il s’en est produit, entre temps, des assauts contre l’entendement : c’est aujourd’hui « foule schizophrène » qu’il faudrait dire. Ou « foule débile mentale », si l’on tient à respecter les syllabes et la rime — sans rien perdre du sens.

Dans cette foule schizophrène, les plus manipulés ne sont pas ceux qu’on croit. Car bien sûr, ces bataillons hystériques de néo-Charlie ne comptaient pas que des gogos : certains — une minorité — savaient très bien contre quoi ils manifestaient, et ne se laissaient pas intimider par les pressions des petits flics médiatiques. Indifférents à leurs tentatives d’intoxication, hermétiques à leurs enfumages, ils ne se laissaient pas embrumer l’esprit par leurs baratins nébuleux et leurs doubles discours. La plupart de ceux-là, maintenant qu’est passé le temps de l’émotion et qu’est venu celui de la réflexion, regrettent amèrement d’avoir participé à cette mascarade. Ils réalisent qu’ils ont, à leur corps défendant, contribué au succès d’une des plus gigantesques manipulations de masse qui ait jamais été. On ne les y reprendra plus.
Ces repentis, pour l’essentiel, ne sont pas de grands diplômés. Leur intelligence n’est pas socialement certifiée. Ils n’ont pas fait HEC ni Sciences-Po ni l’ENA, ils ne sont pas experts, ni spécialistes de rien du tout, ils n’ont pas de diplôme ni de titre ronflant, ils ne font pas de phrases ampoulées pour ne rien dire, ils n’ont pas l’instinct du politiquement correct — qui n’est qu’un mot poli pour « lâcheté » — , ils ne savent pas faire du chiqué devant une caméra. Ils n’auront donc jamais droit aux séances de lèche-fondante que les larbins des médias réservent à leurs sosies et à leurs idoles en neige. Tout au contraire : ils font partie de ces provinciaux débiles, analphabètes, ayant « un faible niveau d’éducation » et votant Front national que les journalistes, tout pénétrés de leurs leçons de tolérance et de fraternité, passent leur temps à dénigrer et à stigmatiser à coups de reportages infects, de caricatures odieuses, de Petit journal (la grand messe du prêt-à-penser), d’études sociologiques partisanes et autres chefs-d’œuvre de racisme social.
Et cela n’est hélas pas près de cesser. Car ces beaufs, ces salauds, ces Dupont Lajoie n’ont pas les moyens de se mentir. Ils ne peuvent pas se payer le luxe du déni. Ils ne peuvent pas se pavaner dans l’angélisme et les abstractions idéologiques. Ils ne peuvent pas se contenter de s’installer en terrasse, de lire leur Libé et de se dire que tout va bien. Ils ne peuvent pas poser à l’humaniste et chanter les charmes de l’utopie ; car ce sont eux qui en vivent, au quotidien, les conséquences cauchemardesques. Dans toute leur âpreté. Dans toute leur violence. Chômage, précarité, frictions communautaires, pressions religieuses, agressions, viols, insultes, humiliations, détresse, voilà pour eux le visage de la mondialisation hideuse. Les délices du vivre-ensemble (pour employer les expressions atroces dont notre époque a le secret), ils les vivent tous les jours, dans leur chair, leur psychisme et leur identité ; ils ne les apprennent pas dans les pages iréniques du Monde ou de Philosophie magazine. Ils n’ont pas, eux, les moyens de la frontière avec l’Autre : ils savent donc que tout ne se réglera pas par des incantations et des formules magiques (car qu’est-ce que « Je suis Charlie », sinon une incantation ? Une formule magique ? Une variante de « Abracadabra » ?). Ce sont des rabat-joie. Des briseurs d’illusions. Des empêcheurs de rêver. Ils doivent donc être rendus invisibles. Inaudibles. Ou, à défaut, abondamment calomniés. Raillés, ridiculisés, salis sans répit.
Seuls ont droit à la parole les vrais Charlie, ces pitres ébouriffés qui croient encore qu’ils sont entrés en résistance ce jour béni du 11 janvier et qui, tombant dans tous les panneaux, tiennent des discours épatés sur les délices de la mondialisation, les merveilles du libre-échange, les charmes de la libre-circulation, l’enchantement du multiculturalisme, le bon fonctionnement du vivre-ensemble, les chefs-d’œuvre de l’art contemporain, la bonté infinie de l’islam (et l’abjection sans égale du christianisme), l’immense progrès que représente l’homoparentalisme, les excellents résultats de l’éducation nationale, et autres articles de foi du catéchisme progressiste.
Oui, le vrai Charlie est ainsi : un dévot du Moderne. Un fantassin du Bien. Un humaniste abstrait. Qui exalte la diversité mais ne fréquente que des sosies. Qui célèbre le vivre-ensemble mais ne pratique que le vivre-entre-semblables. Qui, du haut de son immeuble à cinq digicodes, fustige l’apartheid et le repli sur soi. Qui prône l’ouverture à un Autre qu’il ne fréquente, ni même ne côtoie jamais. Un Autre chimérique, une figure théorique dont il ne connaît rien à part le pathos sirupeux des articles du Monde et l’angélisme béat de Libération. En effet, assez curieusement, ce contempteur du séparatisme ne porte jamais ses choix résidentiels — et plus encore scolaires — sur les quartiers regorgeant de cet Autre qu’il aime tant. On aurait pu penser, pourtant, qu’un si fervent apôtre de la tolérance se serait au contraire précipité dans ces quartiers pour nous montrer l’étendue de ses aptitudes au vivre-ensemble. Qu’un si ardent défenseur de la mixité sociale aurait vu là l’occasion d’assouvir son goût pour la diversité, et de satisfaire sa passion pour le sacro-saint métissage des cultures. D’autant que dans ces quartiers enchanteurs, le mètre-carré est autrement plus abordable que rive gauche… Oui, il est étonnant qu’un si fier contempteur de la peur et des préjugés se montre soudain si prudent, si hésitant devant cette occasion rêvée de pratiquer intensivement l’ouverture d’esprit dont il se réclame (tout en augmentant significativement sa surface habitable — bonus aux belles âmes). Pourquoi tant de méfiances et tant de réticences ? Qu’est-ce qui le retient, notre grand philanthrope ? Notre humaniste exemplaire, notre magnifique ami du genre humain cacherait-il des pensées inavouables ? Aurait-il des idées reçues ? Serait-il travaillé par la détestable tentation du repli sur soi ? L’immonde, l’infâme serait-il sujet aux réflexes séparatistes qu’il reproche à l’ignoble beauf ? Tout cela laisse perplexe… dubitatif… Mais après tout il est vrai qu’à bien y regarder, notre Charlie les chocottes s’exonère assez facilement des conseils de tolérance qu’il professe pour les autres… Face à la contradiction, par exemple, son amour de la diversité se fait bien discret… son sens de la fraternité se rabougrit bien vite… il en vient presque immanquablement à déserter le terrain des arguments et du dialogue pour investir celui des intimidations et des insultes ; et finit presque toujours par traiter son objecteur de fasciste. La routine… C’est que n’ayant jamais bien réfléchi au sens des mots qu’il emploie, il ignore que l’essence du fascisme, c’est précisément le refus de la discussion au profit des mots d’ordre. La substitution des slogans à la réflexion, des incantations aux explications. Le recours non pas à l’argumentation, mais à l’intimidation, à la terreur intellectuelle pour combattre les opinions divergentes. Il ne sait pas non plus que Churchill l’avait déjà vu venir, lui et ses clones antifascistes : « Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. »
Il ne sait rien de tout ça, et il s’en fout. Perpétuellement satisfait de lui-même, la remise en question n’est pas dans ses fonctions ; son mode de fonctionnement exclut l’autocritique. La critique tout court, d’ailleurs : même quand il semble critiquer, c’est encore par suivisme, par mimétisme (et il ne faudrait pas confondre ses indignations moutonnières ou ses rébellions dans le sens du vent avec des critiques authentiques : comme tout le reste, elles ne procèdent pas d’un examen lucide des conditions d’existence ou du discours qui en est fait, mais d’une répétition scolaire et servile des contestations certifiées conformes ; autrement dit, elles sont là encore de l’ordre de la parodie et du dressage). Comme un animal, il ne prend jamais de recul ni ne cherche à comprendre : comme un animal, il est programmé pour approuver. Toute son existence il ne fera que ça, approuver.
Il approuve donc l’oligarchie bruxelloise qui respecte les peuples et le suffrage universel, il approuve l’euro qui nous protège, il approuve l’art contemporain qui prouve bien que l’art n’est pas mort, qu’il est même en pleine forme, il approuve la globalisation ultralibérale et sa concentration inouïe de richesses, il approuve le libre-échange dérégulé, ses chômeurs et ses esclaves, il approuve l’abolition des frontières, et donc la libre circulation des armes et des prostituées, il approuve l’immigration massive utilisée pour enrichir une infime minorité de riches (dont lui) et effacer la civilisation millénaire des peuples d’Europe, il approuve l’imputation de racisme à ceux qui s’y opposent, il approuve le dénigrement des catholiques et l’interdiction d’examiner l’islam, il approuve l’égalitarisme crétinisant, il approuve la chance pour l’enfance que représente l’adoption pas les couples homosexuels, il approuve l’indifférenciation sexuelle, il approuve le féminisme héroïque des Femen et autres radasses de magazines féminins obsédées par l’essentiel partage des tâches ménagères, il approuve tout ce qui est certifié citoyen, convivial, antiraciste, paritaire, égalitaire, fraternitaire, diversitaire, tolérant, humaniste et solidaire. Tout ce qui est conforme à la bonne pensée. A la bonne morale.
Ce bigot qui s’ignore passe son temps à fustiger la morale judéo-chrétienne et ses insupportables conditionnements, mais il n’y a en réalité pas plus moral que lui ; seulement, sa morale n’est pas judéo-chrétienne : elle est politico-médiatique. On a la morale qu’on peut…
Seuls comptent pour lui la bénédiction de l’Eglise médiatique, et les applaudissements des bigots de son entourage. La pertinence de ses opinions, il la mesure à l’applaudimètre. A la gratification sociale qu’il en tire. Et, plus encore, aux récompenses financières qu’il en reçoit. Oui, le vrai thermomètre de sa légitimité se nomme salaire. Le montant de ses revenus le conforte dans ses choix, dans ses « idées », dans la conduite qu’il a de son existence. Il gagne de l’argent ? Mais alors pas de doute, c’est qu’il a raison ! Qu’il pense ce qu’il faut ! Qu’il est dans le vrai ! Sur le bon chemin ! Ce grand gagnant de la mondialisation ultralibérale se fout éperdument des dévastations que celle-ci produit sur l’immense majorité des hommes, entre chômage et esclavage, précarité et inégalités, submersion migratoire et criminalité, ruine des identités et vide spirituel, multiculturalisme et destruction du lien social, tensions communautaires et guerre civile larvée…
De tout ça, notre humaniste de salon s’en colle. Il est à l’abri, épargné par l’enfer, bien avachi dans son confort, ses sottes certitudes et son sale fric : rien ne le fera sortir de sa torpeur satisfaite. Il sera jusqu'au bout un laquais du système, un complice du désastre ignare et fier de lui. Un bobo collabo. Un collabobo.

Les régimes communistes avaient, eux aussi, leur lot de gagnants du communisme : des jeunes premiers bien lisses, bien éduqués, bien incolores, issus des meilleures écoles et formatés pour servir le Parti. Des petits larbins brillants et ambitieux pressés de faire leurs preuves, et d'empocher les avantages matériels de leur soumission au système. De bons techniciens, de bons bureaucrates bien dressés, bien sages, récitant servilement la doctrine du Parti, structurellement incapables de la contester. Cette élite se foutait éperdument de savoir à quoi elle collaborait, ni quelles horreurs elle cautionnait, du moment qu’elle en tirait prestige et train de vie. Elle constituait une caste de privilégiés, séparée du peuple, épargnée des conséquences cauchemardesques de l’utopie : elle vivait dans des quartiers séparés, dans un confort matériel presque indécent au regard des conditions d’existence du reste de la population. Toute ressemblance avec la situation actuelle, où 15% des Français vivent sous le seuil de pauvreté et où les richesses n’ont jamais été aussi concentrées (50% des richesses sont détenues par 1% de la population — même l’Ancien régime était plus équitable) est, évidemment, purement fortuite…

Mais trêve d’esquisses : le temps est maintenant venu de brosser le portrait exhaustif du collabobo. Ou du CSP+, si vous préférez une appellation plus académique : une fois n’est pas coutume, la sociologie a inventé un concept pertinent pour désigner mon objet d’étude. Je l’emploierai donc. Cet acronyme, « CSP+ », recouvre en effet assez bien la réalité du personnage que j’aspire à dépeindre, ce cyber-connard à l’esprit aride, aseptisé, domestiqué jusqu’à la moelle, conformiste à en crever d’ennui. Cet esprit sec, sans ampleur, purement matérialiste, gros cerveau puissant mais sans délicatesse, rempli de préoccupations vulgaires et de certitudes d’ignorant.
Certains m’objecteront que tous les CSP+ ne sont pas ainsi ; et ils auront raison. Qu’ils se rassurent, je ne fais pas d’amalgame, et je sais bien qu’il est « plus aisé de connaître l’homme en général que de connaître un homme en particulier ». Mais un portrait nécessite une dose de caricature ; et puis, quiconque a les yeux ouverts conviendra que dans l’immense majorité des cas, la réalité est plus caricaturale que tout ce qu’on pourrait écrire… Comme dirait l’autre, la nature imite l’art… et, en l’occurrence, le dépasse allègrement… Oui, on peut dire qu’en général, et dans tous les domaines, le CSP+ n’a aucun mal à forcer le trait
D’autres trouveront que je suis bien cruel, de m’en prendre ainsi au CSP+ sanctifié. Et je leur répondrai que ce dernier peut bien, pour une fois, passer sur le grill, lui qui ne cesse de caricaturer en toute impunité le beauf franchouillard, de le dépeindre en affreux raciste, en esprit moisi, simpliste, demeuré, en crypto-fasciste et autres amabilités. Cette inversion furtive des rôles ne peut pas lui faire de mal… être éreinté, à son tour, brièvement… juste pour voir ce que ça fait… Se retrouver bousculé, une fois, juste une fois… Prendre enfin conscience de ce que c’est, que d’être victime du racisme social auquel lui-même s’adonne sans vergogne, souvent sans même s’en apercevoir…
Mais ma vraie raison, ma raison suprême, est que je me sentirais éminemment coupable de ne rien dire du CSP+. De passer à côté de ce personnage emblématique de notre temps, ce pitre prétentieux qu’aucune autre « civilisation » n’aurait pu produire, et qui en dit tant sur l’état actuel de l’humanité… Philippe Muray a écrit que « les pires catastrophes ne deviennent désastreuses que si personne ne prend la peine de les observer au millimètre, puis de les raconter en détail ». Le CSP+ est une catastrophe. Il faut donc que quelqu’un l’observe au millimètre, puis le raconte en détail. Et, ce faisant, raconte notre époque. Car c’est en vérité toute notre époque, dans sa vulgarité, sa médiocrité, son autosatisfaction, sa bêtise triomphante et sa prétention délirante, qui s’incarne dans le CSP+. Cette créature sans précédent, ce mutant inouï est à la pointe, comme il aime à le dire, à l’avant-garde de l’écroulement de l’humanité. Il est le visage du désastre. Il n’y a donc plus à hésiter : à nos pinceaux ! 

Physionomie

Physionomie horripilante d’autosatisfaction. A gifler. Mélange parfaitement agaçant de prétention et de sottise. Toujours frétillant, épaté de lui-même. La stupidité et le rengorgement d’un pigeon, ou plutôt d’une grosse oie, hautaine et idiote.
Il est tout le temps en représentation, à plastronner, le menton rentré, la mâchoire serrée, à prendre des petits airs inspirés façon « Je suis très subtil, je suis philosophe » mais on voit bien l’inconsistance, l’esprit étriqué, l’insondable connerie derrière les chichis. Simagrées.
Impassibilité sidérante, insensibilité militante. Désespérément modéré, pondéré, « réfléchi ». Raisonnable. Et il s’en glorifie. Il pense que n’être jamais agité d’une passion est une qualité ; il confond calme et insensibilité. Indolence typique de l’humanoïde qui n’a jamais rien vécu, jamais rien senti, jamais souffert. Indifférence bovine au monde qui l’entoure. Comme un animal, approbation frénétique de tout. Incapable d’étonnement : il n’observe rien, ne remarque rien, ne critique rien. Tout s’émousse à son contact ; rien ne l’affecte. C’est un bloc. Un gros bloc morne et bête. Propre, sage, sans relief, épargné par les vicissitudes de l’existence.
Par conséquent le charisme d’une limace.

Compense sa vacuité par un esprit de sérieux épouvantable, un parler pontifiant, des airs graves et pompeux et des poses de penseur, aussi crédibles que Thuram avec ses lunettes d’intello. Incapable de fantaisie, et surtout d’autodérision. Ne rit jamais : confond gravité et intelligence. Mais « la gravité est le dernier refuge des gens sans profondeur », avait déjà diagnostiqué Oscar Wilde…
C’est encore dans le métro qu’il atteint les sommets du comique involontaire : il faut le voir alors, avec cet air buté qu’il imagine sérieux, le regard vide, hypnotisé par son smartphone, en train de faire défiler les news en harcelant son écran avec son gros pouce imbécile ; il faut voir sa grosse gueule prétentieuse ingurgiter la diarrhée médiatique, biberonner gloutonnement ce magma de sottises et de foutaises en serrant la mâchoire et en plissant les yeux façon « regardez, mon cerveau fonctionne ». Comme s’il pouvait se trouver quelque chose d’exigeant à lire dans Le Monde, Le Figaro ou Libération. Simulacres de profondeur, parodie d’intelligence.
Mais il y a plus hilarant encore : c’est quand cet ahuri se retrouve face à un panneau d’information public — conçu pour être déchiffré par le premier chimpanzé venu — et qu’il prend ce visage strict, solennel, œil sévère, front plissé, maxillaires contractées, comme s’il était à l’extrême limite de ses capacités intellectuelles, que son cerveau était poussé dans ses ultimes retranchements, au bord de l’apoplexie, quand l’information qu’il traite est du style « Le prochain train à destination de Bordeaux partira voie 22 ».
Bref, il ne sort jamais de l’ostentation ; il ne vit qu’à travers le regard des autres, il le recherche éperdument, tout en affectant l’indifférence, l’indépendance d’esprit. Comédie de l’individualisme.


D’un point du vue vestimentaire : c’est un coquet couillon, qui achète très cher des habits fabriqués en Chine. Il multiplie les signes extérieurs de servitude, mais ne s’en aperçoit pas. Suivisme effréné autant qu’inconscient. Mimétisme dans la façon de se distinguer.
Originalité d’emprunt, excentricité moutonnière : persuadé d’afficher une personnalité forte en cumulant les marqueurs vestimentaires de conformisme. Croit qu’il deviendra original, atypique, décalé en suivant strictement la mode promue par ses magazines « masculins » pour castrés narcissiques. Il ne lui vient pas à « l’esprit » que des centaines de milliers d’imitateurs serviles lisent le même magazine, suivent les mêmes conseils que lui, et sont tous convaincus d’être uniques. Comme lui.
Il s’affirme en imitant ; se différencie en plagiant. Il exprime sa personnalité (du moins le croit-il) en se conformant à des modèles. Ainsi révèle-t-il sans le savoir son esprit de conformité frénétique, son incapacité de faire quoi que ce soit par lui-même, souverainement, de sa propre initiative.
Il aime beaucoup porter des t-shirts à messages, vulgaires et stupides à souhait, mais grâce auxquels il croit démontrer qu’il est drôle, spirituel, irrésistible, pas comme les autres (il est tellement égocentrique qu’il ne remarque pas que des milliers d’autres portent le même t-shirt). Il ne semble pas réaliser qu’assigner à un t-shirt un rôle d’affirmation de sa personnalité, c’est signer son absence totale de personnalité… Le paroxysme du chaos mental étant quand il arbore un t-shirt revendiquant fièrement son indifférence au regard d’autrui… Autrement dit, quand il gesticule tapageusement pour attirer l’attention puis, une fois cette attention obtenue, déclare qu’il se moque d’attirer l’attention… Quand il implore l’aumône d’un regard en criant «  Je vous en supplie, regardez comme je me fous de votre regard ! ». Voilà, en substance, le message de ces t-shirts… L’indifférence ostentatoire, donc… nouveau concept… comprenne qui peut…
Le dimanche, arbore son uniforme de décontraction (ce bon petit soldat est toujours en uniforme) : Converse aux pieds et jean à ourlets. Et lunettes de soleil, pour exacerber son expression de suffisance naturelle. Ce petit vieux (car il ne faut pas se payer de mots : le jeune cadre dynamique est avant tout un petit vieux) en pleine crise de jeunisme, s’imagine ainsi cool et insouciant, lui qui vit pétrifié d’angoisse par les futilités de son boulot. Il ne voit pas qu’il est entouré de miroirs, de tous ses petits potes retraités de naissance qui s’adonnent au même simulacre de légèreté que lui, affublés du même uniforme de faux cool, des mêmes lunettes de soleil arrogantes.
Bref, l’aspect extérieur du CSP+ est le reflet de son esprit : mimétique, conformiste et sans saveur. D’une fadeur affligeante, dénué de toute personnalité, et bouffi d’autosatisfaction. Inconsistant mais imperturbable.
Un mouton hautain.


Ambition et valeurs

Bien qu’il ne pense qu’à son nombril, le CSP+ n’a aucune ambition personnelle. Tous ses critères de réussite lui sont dictés par des instances extérieures. Il ne peut être heureux par lui-même, selon ses propres moyens.
Il a fait de hautes études, c’est d’ailleurs son seul accomplissement dans l’existence. A 40 ans, il en est encore à rappeler incessamment qu’il a fait Polytechnique ou HEC. Il faut dire que depuis cette consécration, il n’a plus rien fait. Il capitalise sur son diplôme. Il barbote, il végète, il encaisse son fric. Le restant de ses jours n’est qu’un avachissement de plus en plus vautré dans le confort matériel et intellectuel, dans l’abondance financière et le désert spirituel.
Son obsession ? Etre dans la fourchette haute des classements de salaire de l’Obs. « Etes-vous bien payé ? », voilà la plus grande question existentielle qu’il se soit posé. Alors il épluche avec frénésie les dossiers « Spécial salaire » de ses torche-pétard favoris, et exulte en apprenant qu’il se situe dans le premier tiers. Il en tire un immense sentiment de gloire. Comprenons-le : n’ayant pas grand chose en propre, aucune qualité véritablement distinctive, aucun talent particulier, il ne lui reste que ce genre de chiffres pour se distinguer. Le seul étalon de sa valeur, c’est son salaire. Voilà pourquoi il s’aime tant.

Il a tellement peu de vie individuelle, personnelle qu’il définit ses objectifs avec son manager. Autrement dit, il décide du contenu de son existence avec une personne qui ne connaît rien de lui.
Il est tellement assisté, tellement conditionné qu’il assigne à son travail de le stimuler intellectuellement. « Je veux un travail stimulant intellectuellement », voilà le poncif qui revient sans cesse dans la bouche du CSP+. Comme si les véritables stimulants intellectuels n’étaient pas partout, sauf dans les trivialités de son job. Comme s’il n’y avait pas des centaines de livres, des milliers d’œuvres d’art susceptibles de lui offrir une stimulation intellectuelle de bien meilleure qualité, bien plus dense, bien plus enivrante que les fadaises de son métier. Plus simplement, s’il tient vraiment à se stimuler intellectuellement, il pourrait commencer par exercer son esprit critique sur le récit médiatique du monde, il peut me croire, ça vaut toutes les « stimulations intellectuelles » du monde… Mais le CSP+ a l’esprit trop formaté pour envisager d’autres stimulations intellectuelles que celles qu’on lui indique comme socialement valorisantes.

Dévotement soumis à la Modernité, il se croit très malin à suivre les conseils des magazines féministes — pardon, féminins —lui recommandant d’être un bon papa kangourou poutous, un papa sans autorité, un papa castré. Une maman bis. Il est content, il est fier, il est dans le vent (il sera bientôt dans la tempête, mais il ne le sait pas encore). A mesure qu’il grandit, son rejeton devient de plus en plus tyrannique, hurleur, ingérable, mais le CSP+ ne comprend pas. Il ne comprend pas le rapport entre son refus de jouer son rôle spécifique de père, et l’incapacité dans laquelle se trouve son mioche d’accepter des limites à ses caprices. Oh bien sûr il est un peu soucieux, il se renseigne, il lit des articles pour comprendre, mais rien n’y fait : chaque jour qui passe voit son mioche devenir de plus en plus indomptable. C’est que ce qu’il lit provient toujours de la même source : les évangiles modernistes. Il ne peut donc en aucun cas s’y trouver la clef. Il ne peut en aucun cas s’y trouver de condamnation radicale de l’indifférenciation sexuelle promue par l’époque. Il ne peut en aucun cas y être rappelé cette vérité toute simple, que les rôles du père et de la mère sont distincts, que l’enfant a besoin de ces deux figures différenciées pour apprendre à canaliser ses pulsions et se construire harmonieusement. Exhumer de telles évidences, qui ont construit des générations d’hommes accomplis, maîtres d’eux-mêmes, serait un crime de lèse-Modernité. Le CSP+ s’y refuse donc catégoriquement. Il n’écoute pas, bien sûr, ce que disent les pédopsychiatres sur la construction du psychisme infantile, et sur les déstructurations terribles qu’ils constatent depuis une ou deux décennies chez les enfants « élevés » selon les théories modernes ; il écoute encore moins les considérations de Freud sur la dualité structurante ou l’ordre symbolique que constitue le couple père-mère. Tout ça lui est égal. Beaucoup plus crédibles à ses yeux sont les poncifs moderniste des journalistes de Biba, ces grandes penseuses de la nature humaine. Il faut dire que les journalistes de Biba sont modernes, actuelles, paritaires, égalitaires ; face à tant d’illustres qualités, ce vieux con misogyne de Freud ne fait évidemment pas le poids. Ce fossile réactionnaire, obtus, dénué de toute finesse dans l’analyse du psychisme humain, et mort il y a près d’un siècle (c’est dire s’il est ringard !) n’a rien à nous apprendre sur le désastre en cours. Voilà ce que pense le CSP+. Il croit qu’il n’y a pas d’invariants anthropologiques ; que les lois qui régissent la psychologie humaine sont flottantes, s’adaptent au goût du jour ; que les enseignements tirés de l’étude des humains d’il y a cent ans n’ont donc plus aucune valeur. Il pense qu’un enfant qui naît aujourd’hui se soucie des modes et des dogmes qui façonnent son époque. Qu’il a donc à cœur d’être moderne. Que sa priorité est de lutter contre les stéréotypes sexistes, de faire éclore de nouvelles normes culturelles. Qu’il aspire par dessus tout à ne pas se laisser assigner son identité sexuelle par la société. Qu’il désire ardemment goûter aux délices de l’indétermination sexuelle. Qu’il souhaite avoir non pas un père et une mère, mais deux parents. Indifférenciés dans leur rôle, et si possible dans leur sexe. L’ordre symbolique ? La dualité structurante que représentent deux parents de sexes différents ? Foutaises freudiennes ! A la poubelle ! Freud n’est pas cool ni branché ! L’autorité c’est dépassé ! A bas le patriarcat !
Par son allégeance aux délires éducatifs contemporains, le CSP+ fera de son enfant un monstre d’égoïsme, esclave de ses caprices, hermétique au principe de réalité, incapable de contrôler ses pulsions. Il en sera la première victime : son gosse ne lui témoignera aucun respect, et évidemment aucune gratitude d’avoir été si cool avec lui. Qui sème le laxisme récolte le mépris. De bon toutou des féministes, le CSP+ sera devenu bon toutou de son enfant. Belle trajectoire. Mais il n’identifiera jamais les causes des conséquences qu’il déplore, pour paraphraser Bossuet : l’entêtement à ignorer, et à encenser les causes des désastres est l’une des principales caractéristiques du CSP+. A plus forte raison quand l’examen de ces causes impliquerait une sévère autocritique, et le deuil de bien des illusions…


Rapport au langage : les élites illettrées

« Dans les époques de décadence, le langage devient l’ennemi »
Philippe Muray

Nous abordons là un sujet capital. Le sujet essentiel, à vrai dire. Celui par lequel se révèlent de la manière la plus cruelle — et la plus incontestable — la déshumanisation de l’humanité, et sa régression galopante vers l’animalité.
Oscar Wilde, en effet, se trompe rarement ; et surtout pas quand il écrit que « ce n’est que par le langage que nous nous élevons au-dessus des animaux — ce langage qui est le parent et non l’enfant de la pensée. » C’est toujours avec cette citation bien en tête, de préférence assortie de celle-ci : « Les gens ne sont jamais aussi insignifiants que quand ils se prennent très au sérieux », qu’il convient d’écouter s’exprimer le CSP+. Armé de ces deux phrases, on peut discerner avec une rare acuité le désastre anthropologique qu’incarne le CSP+ ; mais aussi — consolation —se réjouir de disposer ainsi d’une source inépuisable de comique involontaire.
C’est cela, le langage du CSP+ : une tragi-comédie permanente. Dès qu’il ouvre la bouche, on est pris d’une irrésistible envie de pleurer devant ce carnage linguistique, et en même temps la curiosité nous pousse à souhaiter qu’il poursuive ses exactions pour découvrir tous les numéros de cirque verbaux dont il est capable.
Et il faut bien reconnaître que dans ce domaine, il est extrêmement créatif. Extrêmement novateur, pour reprendre des termes qu’il trouve flatteurs. Son irrespect pour la langue, sa désinhibition totale face à ses règles, ses contraintes, son raffinement, sa beauté, le font défigurer sans vergogne cet édifice sublime. Comme un nouveau riche, un gros porc qatari qui s’installerait au château de Versailles et referait l’aménagement avec des meubles Starck et des « œuvres » de Buren, il se vautre sans complexe dans la magnifique langue française et la revisite, la balafre, la dévaste avec son mauvais goût infaillible. Mais cette destruction s’effectue dans une telle atmosphère de bouffonnerie inconsciente qu’elle en devient presque drôle. En effet, de même que les prétendus artistes contemporains, malgré la hideur révoltante de leurs « œuvres » et l’affligeante vacuité de leur « esprit », suscitent au final davantage le rire que la colère — tant est cocasse le contraste entre leur prétention et leur nullité — de même le CSP+, ce porc qui se croit paon, ne peut que provoquer des fous rires par le sérieux obtus et l’assurance indécrottable qu’il affiche en enfilant les perles linguistiques. Il faut l’écouter attentivement, se délecter de chaque mot — toujours inapproprié — qui sort de sa bouche ou de son clavier, savourer ce charabia pâteux, ce jargon de mutant, ces bafouillages entortillés, ces circonlocutions ronflantes, puis se poser la terrible question : « Qu’a-t-il voulu dire ? ». Et surtout : « Pourquoi l’a-t-il dit comme ça ? Pourquoi n’a-t-il pas fait simple ? Est-ce par sadisme ? Par snobisme ? Pour donner l’impression, en tortillant ses phrases, d’être supérieurement intelligent ? » Sûrement un peu pour toutes ces raisons.
Mais l’essentiel de l’explication tient surtout au fait suivant : le CSP+ est l’anti-artiste par excellence. Pas un atome de sens esthétique ne l’habite. En conséquence, chaque phrase qu’il produit est pesante, visqueuse, mal-foutue, absconse. Et infiniment prétentieuse. Doué d’une extraordinaire faculté de compliquer ses propos, de tortiller à l’infini, de rendre incompréhensibles les informations les plus triviales, ce contorsionniste pathologique éprouve une profonde jouissance à obscurcir le sens de tout. Cela donne, par exemple (et je n’invente rien ; il s’agit d’une retranscription fidèle et authentique du bafouillis d’un de ces maniaques) : « Ce que je retiens, suite à cette réunion, c’est ce point à creuser, et aussi également le pourquoi d’avoir retenu ce schéma, et est-ce que ce pourquoi est toujours d’actualité. » Broum. On pourrait passer des heures à contempler ce chef-d’œuvre de haine de la langue française. Après, bien sûr, s’être remis de la sidération dans laquelle il ne peut que plonger tout homme normalement constitué. Puis, une fois retrouvés ses esprits, on pourrait tenter de l’analyser. On pourrait, pour commencer, essayer de se représenter l’opération consistant à creuser un point. Que fait-on, exactement, quand on creuse un point ? Comment cela se passe-t-il ? Avec quel genre de pelle s’y prend-on, pour creuser un point ? A quoi ressemble la scène d’un creusage de point ? J’aimerais qu’enfin on me l’explique car j’ai beau chercher, mon dictionnaire ne semble pas avoir envisagé une telle opération.
Et puis surtout, quel est ce point mystérieux dont nous assomme le CSP+ ? Oui quel est-il, ce point qu’il évoque au moins cent fois par jour ? Ce fameux point dont il truffe toutes ses phrases ? « Si je comprends ton point » ; « Tu lui feras un petit point à notre ami Christophe » ; « Je vois ton point » ; « J’entends ton point » ; « Je peux développer mon point ? » ; « Ton point est intéressant » ; « Expose-nous ton point » ; « Nous avons effectué une analyse sur ce point » ; « J’ai investigué ton point : je voudrais te faire part de quelques points ». Tout se passe comme si ce grand diplômé qui lit avec ostentation du Malraux dans le métro (pas du Céline, bien sûr ; du Malraux bien académique et bien sage, bien net, bien propre sous tous rapports) ne connaissait aucun synonyme du mot « point » — le comble de l’imprécision. Comme si, malgré ses diplômes et ses longues études, il ne possédait qu’un vocabulaire extrêmement limité, un maigre éventail de quelques mots-clefs stéréotypés auxquels il recourt en toutes circonstances.
Et en effet, quand on l’écoute attentivement, on ne peut qu’aboutir à ce constat : le CSP+ est un analphabète surdiplômé. Un éminent représentant des élites illettrées, ces créatures monstrueuses et ridicules engendrées par trente ans de bourdieuseries, d’expérimentations pédagogistes, de méthodes globales, de choix éducatifs calamiteux suivis avec une belle constance par tous nos ministres de la Crétinisation nationale depuis trente ans (le dernier en date, la très médiocre et très constipée Najat Vallaud-Belkacem, subit d’ailleurs des attaques personnelles assez injustes et surtout inopérantes, puisqu’elle ne fait que poursuivre une œuvre de destruction qui avait commencé bien avant elle, et se poursuivra quand elle sera retournée au néant d’où elle vient). Le sabir pseudo-savant, les coquetteries vulgaires, les ornements dégueulasses dont le CSP+ farcit ses phrases ne doivent pas nous tromper : ce ne sont que des cache-misère, un maquillage grotesque destiné à masquer une pauvreté de langage inouïe. Derrière ses airs hautains, ses discours pontifiants, ses palabres ronflants, le CSP+ ne maîtrise qu’un vocabulaire miséreux, un lexique indigent qui se borne à quelques locutions standardisées. « Je reviens vers toi » ; « Je fais suite à ton mail » ; « Nous comptons défendre cette posture » (il veut dire « position », mais il ne connaît pas ce mot ; il utilise donc « posture » qui ne veut rien dire, mais ses sosies disent aussi « posture », alors…) ; « Nos parts de marché ont connu une hausse importante » (il veut dire « substantielle » ou « conséquente » ou « significative » ou « considérable », mais il ne connaît que le banal et très inadéquat « important » ; notez d’ailleurs que « important » et « point » sont les deux piliers de son langage : 90% de ses phrases comportent au moins un de ces deux mots) ; « L’année 2015 commence avec un nombre de visiteurs plus important que l’année dernière » ; « On constate un écart important entre les coûts et les recettes » ; « C’est une hypothèse de croissance importante ».

En vérité le langage du CSP+ n’est pas plus élaboré que celui d’une racaille. Certes, il connaît un peu plus de mots, et une plus grande variété de tournures (ce qui, vous en conviendrez, n’est pas bien difficile) ; mais son expression est au final aussi stéréotypée. Comme une racaille, le CSP+ ne crée jamais de locution personnelle, autonome, neuve. Comme une racaille, il ne fait que recycler indéfiniment une poignée de formules toutes faites et d’énoncés standardisés. Comme une racaille, ce ne sont pas des phrases, encore moins des pensées qu’il produit : ce sont des juxtapositions d’expressions stéréotypées. Des agrégats rudimentaires de quelques vocables qui reviennent constamment, quel que soit le sujet. L’un et l’autre, racaille et CSP+, n’ont dans la tête qu’une terminologie sommaire, un idiome très succinct qu’ils emploient à tout propos. L’un et l’autre sont d’un conformisme à pleurer ; l’un et l’autre, quand ils s’expriment, ne le font que par poncifs. L’un et l’autre sont les archétypes d’un formatage, d’un nivellement par le bas non seulement de leurs comportements sociaux, mais de cet élément crucial entre tous qui nous distingue des animaux, êtres programmés, et nous permet d’accéder à la pensée, à l’esprit critique, et donc à la liberté : le langage. L’un et l’autre, racaille et CSP+, sont les deux faces d’une même médaille, les deux incarnations ultimes de l’uniformisation occidentale des personnalités, de leur abdication de toute spécificité, de toute distinction, de toute saveur. Racaille et CSP+ sont l’avant-garde de l’animalisation des humains, de leur retour vers l’univers a-langagier de la préhistoire.
Mais ne digressons pas davantage, et achevons l’analyse de notre chef-d’œuvre. Citons-le de nouveau, pour rappel et pour le plaisir : « Ce que je retiens, suite à cette réunion, c’est ce point à creuser, et aussi également le pourquoi d’avoir retenu ce schéma, et est-ce que ce pourquoi est toujours d’actualité. » Arrêtons-nous un instant sur le splendide pléonasme « aussi également » : tous les CSP+ sont atteints de cette étrange pathologie, la pléonasmie aiguë, cette manie de saturer ses phrases de pléonasmes. « Mon collègue et moi, on a collaboré ensemble » ; « Vu d’aujourd’hui, on voit une part de marché qui baisse de plus en plus » ; « On fait du sur-mesure en fonction du client » ; « C’est exactement la même chose aussi » ; « Ca se déroule progressivement dans le temps » ; « On note notamment une forte baisse des ventes sur ce segment » ; « Il faut qu’il y ait un intérêt mutuel des deux côtés » ; « Plus on avance dans le temps plus c’est croissant » ; « On va ajouter une partie supplémentaire » ; « Elle serait honnête et franche ça irait beaucoup mieux » ; « Les clients ont le choix entre deux options possibles » ; « La concurrence fait baisser les prix vers le bas » ; « Il faut mettre en œuvre ce qu’on a décidé collectivement ensemble » ; « On se source à la source » ; « Il faudrait une hausse plus haute de nos prix de vente » ; « Faut que je demande l’autorisation pour si on peut avoir le droit de diffuser ces informations ou pas » (notez bien le « ou pas », aussi beau qu’indispensable, et le magnifique « autorisation pour si ») ; sans oublier, bien sûr, l’emploi obstinément fautif du mot « alternative » (« On a le choix entre deux alternatives… »), ni l’immonde, l’atroce, l’impardonnable et toujours impuni « Au jour d’aujourd’hui ».
Cela dit, la pléonasmie aiguë n’est pas le seul trouble langagier du CSP+, loin s’en faut. Il manifeste, par exemple, une forte propension à la substantivation. Pur ennemi de la beauté, le CSP+ substantive à tour de bras. Peu lui importe qu’existent des dizaines de substituts à ses infects choix lexicaux : ayant l’instinct de la laideur, il opte systématiquement pour la solution la plus disgracieuse, la plus dissonante, la plus atroce. En l’occurrence ce taré n’a pas hésité à substantiver l’adverbe « pourquoi ». « Le pourquoi ». « Le pourquoi d’avoir retenu ce schéma ». Pourquoi, en effet ? Pourquoi tant de laideur ? Pourquoi tant de haine du langage ? Notre Victor Hugo d’open space ignore-t-il que la langue française met à sa disposition, pour exprimer la causalité, une kyrielle de substantifs très accessibles, plus jolis et surtout plus appropriés que cet infâme « Le pourquoi » ? « La cause », entre autres. Ou « la raison ». Ou encore « La justification ». Et encore bien d’autres mots. Mais manifestement ce grand intellectuel n’en connaît aucun. Place donc à « Le pourquoi ». « Le Pourquoi » en majesté. « Le Pourquoi de », même : tant qu’à parler n’importe comment autant que le désastre soit complet. Allez, deux substantivations dégueulasses ! « Le pourquoi » et « Le avoir » : « Le pourquoi d’avoir retenu ». On attend impatiemment « Le Pourquoi du Comment d’avoir retenu ».
Comment un cerveau humain peut-il accoucher d’une telle monstruosité ? De quel esprit de maniaque, de timbré, de désaxé faut-il être doté pour tourner les phrases d’une manière aussi disgracieuse ? De quelle passion de la dissonance, de quelle haine de l’harmonie faut-il être habité pour dégueuler spontanément des horreurs pareilles ? Quel traumatisme majeur faut-il avoir vécu pour bafouer si obstinément la langue française ? Lui faire autant de mal ? De quelle difformité mentale faut-il être affecté pour produire systématiquement ces phrases bancales, titubantes, odieuses ? Non mais quel détraqué ! Quel dégénéré ! Quelle insulte à l’humanité ! Comment le CSP+ ne s’enterre-t-il pas de lui-même, après avoir dit des horreurs pareilles ? Pourquoi, au minimum, ne se flagelle-t-il pas ? Bon sang, mais c’est quand même la moindre des choses ! Quand on commet de tels méfaits !
Mais non. Au contraire. Toujours frétillant, ravi, épaté de lui-même, ce Trissotin infernal non seulement n’éprouve aucun remord à massacrer la langue française, mais en tire un immense plaisir — et une immense fierté. Entièrement sous l’emprise de son principe de plaisir et de son illusion infantile de toute puissance, ce fossoyeur de la langue française est persuadé d’être un grand lettré ; il trouve élégants son verbiage ronflant, ses tournures pompeuses, ses phrases boursouflées. Il prend un pied suprême à s’engluer dans des phrases ampoulées, bouffies, dégoulinantes de circonlocutions inutiles et de mots incongrus. Il s’enivre de termes rares, de contorsions syntaxiques imbuvables ; moins ses phrases ont de sens, plus elles sont monstrueuses, enflées, hideuses, plus il jouit. « Il y a un risque rémanent » ; « Ne visons pas une pseudo-forme d’exhaustivité dans l’objectivation de la marge prévisionnelle » ; « Le principe est acté, c’est la date qui fluctue » ; « C’était en sous-jacent la question de mon point ». Et là il mouille son caleçon. Relisez bien cette phrase : elle ne veut littéralement rien dire, elle est de surcroît d’une laideur révoltante, mais le CSP+ en frémit de satisfaction : il a placé le mot « sous-jacent », qu’il croit très rare et donc très raffiné, et le sempiternel mais toujours aussi fautif « point ». « C’était en sous-jacent la question de mon point. » Répétez-vous cette phrase en boucle, tout en imaginant qu’elle sort d’une tronche bien solennelle, sentencieuse, sûre d’elle-même ; le fou rire vient immanquablement.
Le CSP+, pédant parmi les pédants, éprouve une volupté sans pareille à patauger dans le jargon, les acronymes, les anglicismes, les néologismes ignobles. « Y a intérêt à ce que le DFL soit positif, sinon y a du PNL » ; « Là je crois que tu as mis ton forward en backwardation » ; « Je vous envoie le save-the-date asap » ; « On va regarder comment ça peut s’architecturer » ; « Il faut recadencer la semaine » ; « On a méchamment challengé le process » (belle allitération) ; « As-tu pu objectiver la qualité des données ? » (évidemment personne ne relève le désopilant « As-tu pu ») ; « Ce changement de process va impacter toute la chaîne » (impacter !!! il faudrait impacter systématiquement de trente coups de fouet toute personne employant ce verbe) ; « Nous allons digitaliser la relation client » (qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’ils vont leur mettre des doigts ?) ; « On est en train de finaliser un livre blanc dans le cadre d’un think-tank. C’est un think-tank qui a une bonne écoute auprès des politiques » (« c’est… qui », très à la mode aussi chez les analphabètes anaphoristes du monde politique : « Cette réforme, c’est une réforme qui… »).
S’exprimer dans ce langage codé l’enfle d’extase, lui donne l’impression d’appartenir à une élite, un monde à part, un cercle d’initiés ; mais ce n’est que le cercle des illettrés. Le cercle des poètes analphabètes. Il croit que son sabir bureaucratique le distingue ; il ne fait que signer son illettrisme et son absence catastrophique de goût. « Est-ce que ce serait possible que tu solutionnes ce problème au plus vite et si oui, est-ce que ce serait possible que tu le fasses avec un certain degré de priorité ? Merci. ». Il pense probablement que c’est être diplomate et très subtil que de noyer ses questions dans un verbiage visqueux.
Remarquez au passage que cet homme de goût raffole du néologisme ignominieux « solutionner », que seul un ennemi fanatique de la beauté peut entendre sans être saisi de nausée ; il faut l’observer, en réunion, prononcer ce mot ; être attentif au frisson de délectation qui le parcourt alors. Il faut aussi sentir la jouissance qu’il éprouve à empeser ses phrases de l’élégant et indispensable « Est-ce que ». Et de « Est-ce que…que ». Et de « Est-ce que… que… que… que ? Est-ce que ? ». Sa satisfaction est proportionnelle au nombre de « que ». Ses phrases en sont constellées. « Est-ce qu’à ton avis tu penses qu’il serait possible que tu fasses ce qu’il est possible pour que ce problème soit solutionné afin que j’envoie le fichier asap ? ».
Il aime agrémenter ses e-mails lourds et spongieux de coquetteries ridicules — mais qu’il croit élégantes —, d’expressions supposées distinguées qu’il est cependant infoutu de reproduire fidèlement tant sont atrophiés son sens de l’observation, son attention aux mots, son amour de la langue. Cela donne par exemple : « Je vous serais gré de solutionner ce problème au plus vite » ; « Autant pour moi » ; « Il y a un groupe de travail qui s’est constitué sous l’égide d’Hélène » (noter aussi le « il y a… qui » bien lourd et bien superflu) ;  « ça continue de croire de plus en plus » (au lieu de « croître » ; remarquer également le beau pléonasme « croître de plus en plus » : le CSP+ est toujours généreux quand il s’agit de massacrer la langue) ; « des cas comme ça on en a une pléthore » ; « Je te laisse le temps de t’accaparer le sujet » (il voulait sans doute dire « approprier », mais manifestement il ne s’est pas encore accaparé ce verbe…) ; « Il faut imaginer tous les cas possibles et inimaginables ». Bref, il revisite toutes les expressions avec son inculture et sa prodigieuse inattention aux mots.
Il aime aussi beaucoup poser au latiniste ; il se croit alors très distingué. Evidemment il ne peut pas s’empêcher de se planter : ainsi, au lieu du pluriel « scénarios », il tient obstinément à employer « scenarii », mais il écrit « scénarii ». Avec un accent. Sacré latiniste.
Cela dit n’essayez pas de lui faire comprendre qu’il n’a aucune crédibilité. Que le contraste entre son illettrisme et ses minauderies langagières l’entraîne vers les sommets de ridicule. Ce serait vain. Son amour de lui-même est tel que n’ayant jamais lu quoi que ce soit, utilisant couramment environ 0,005% des mots de la langue française, et s’exprimant comme un robot, il s’imagine très lettré. Et puis il est BAC+5, n’est-ce pas ? Alors ne le critiquez pas.
Laissez-le plutôt achever tranquillement son travail de destruction de la langue française. Il est en bonne voie. Ses phrases ampoulées, jargonneuses, vaniteuses, tout en tortillages et boursouflures, sont les formes tératologiques que prend une langue malade juste avant de mourir. Ce sont des symptômes qui ne trompent pas. Des signes infaillibles que la mort est proche. Imminente. Ces phrases monstrueuses, informes, méconnaissables, sont comme mutées. Métastasées. Le langage du CSP+ est le cancer de la langue française.

Vacances, sports et loisirs

Vouant un véritable culte à son nombril, le CSP+ se rend au moins trois fois par semaine à l’église — pardon, au Club Med Gym — pour le célébrer et lui présenter ses prières. Bien dévotement il s’y confesse pour ses excès de calories, d’acides gras et d’alcool ; il promet de ne plus succomber au péché de gourmandise, et de vivre enfin en conformité avec les Dix Commandements de la vie saine, athlétique et sportive (qu’il sait être la condition de son salut, bien qu’il ne soit pas du tout superstitieux). Ainsi escompte-t-il pouvoir prolonger très longtemps, cent ans au moins, son indispensable et terriblement excitante existence terrestre.
Comme tout le reste, son confessionnal revêt des apparences modernes : il peut prendre la forme d’un tapis roulant — façon hamster en cage —, d’un vélo d’appartement, d’un banc de musculation, etc. Peu importe la forme : ce qui compte, c’est qu’il souffre. Qu’il paie pour ses fautes. Qu’il expie. Inspiration, expiation. Alors il court, il sue, il se flagelle, se convulse, se mortifie, devient tout rouge, crache ses poumons, en espérant qu’ainsi lui soit accordée la miséricorde divine. Il ne s’aperçoit pas, lui qui ne cesse de fustiger la détestable culpabilité judéo-chrétienne, qu’il est travaillé par une mauvaise conscience bien plus obsédante (et bien moins métaphysique) : la culpabilité maniaco-hygiénique. Il s’imagine affranchi, moderne, émancipé des mythes et des obscurantismes, mais son esprit religieux est en réalité plus exacerbé que jamais. Farci de superstitions. En effet, si on les examine attentivement, nombre de ses actions relèvent du rituel superstitieux. Manger cinq fruits et légumes par jour. Courir au moins trois fois par semaine. Boire un litre et demi d’eau par jour. Marcher trente minutes par jour. Et ainsi la vie sera plus belle. Numérologie et pensée magique… Mais gare à celui qui tournerait en dérision ces foutaises puritaines ; malheur à celui qui soulignerait le caractère scolaire et infantilisant de ces prescriptions : il susciterait de très violentes crispations, et se verrait opposer une farouche animosité. C’est qu’on ne critique pas des dogmes ; on ne discute pas des articles de foi. Même — et surtout — s’ils sont édictés par les grands prêtres de Top Santé ou de Fitness Magazine. Qu’on se le tienne pour dit : la parole de ces autorités suprêmes est sacrée. Incontestable. Même s’ils changent d’avis tous les deux ans, même s’ils passent leur temps à se contredire, les coachs, les nutritionnistes et les éducateurs sportifs — ce nouveau clergé — doivent être révérés et obéis en toutes circonstances. Amen.
Ardent prosélyte, le CSP+ œuvre intensivement à la visibilité de sa religion : il organise très régulièrement des processions avec les fidèles de sa paroisse. Vous avez toutes les chances de le croiser au parc Monceau, accompagné de toute la communauté de la Sainte Eglise Hygiénique, en train de tourner en rond jusqu’à épuisement avec cet air rengorgé, ce sérieux obtus, cette gravité féroce propres aux dévots les plus fervents. Si vous le rencontrez, profitez-en pour admirer sa tenue de procession. Elle atteint des sommets d’élégance : écouteurs blancs qui déversent un flux continu de diarrhée auditive, survêtement vert fluo constellé de bandes réfléchissantes (pour maximiser les chances pour un automobiliste esthète de le viser et de l’écraser, même la nuit), short « cycliste » noir scintillant qui lui moulerait les burnes s’il en avait, et au travers duquel se devine un cul flasque et tremblant façon pudding, caractéristique d’une vie d’approbation hébétée, d’un « tempérament » désespérément lâche, soumis, sans nerf, sans vitalité. Fatalité : cet avachi perpétuel aura beau courir, se bouger, se prendre en main, se dépasser, cela n’y changera rien ; il demeurera une besace molle, ahurie, léthargique. La preuve ? Mais regardez-le ! Biglez-moi cette bonbonne ! Dirait-on qu’un tel veau court trois fois par semaine ? Qu’il a un abonnement à la salle de sport ? Bien sûr que non ! Et pourquoi ? Eh bien sûrement pas parce qu’il manque d’activité physique, puisqu’il est au contraire dépendant au dernier degré des rituels sportifs. Non, si cet étron mou n’en finit pas de s’affaisser, c’est uniquement parce qu’il manque de couilles. De nerfs. De caractère. Tout le problème est là, le reste n’est que baratin. C’est d’ailleurs pour ça qu’il court : pour compenser son absence de couilles. Pour se raconter, avec ses frères eunuques, qu’il est un héros, qu’il a de l’audace, de la volonté, le sens du dépassement. Le courage qu’il n’a pas dans la vie réelle, il en compose la parodie par ses misérables exploits sportifs. Et il se raconte qu’il est téméraire, qu’il se dépasse, qu’il vit des expériences extrêmes, des aventures formatrices, des sensations exceptionnelles, qu’il triomphe de ses démons. Tout ça parce qu’il sautille trente minutes au parc Monceau et respire comme un bouc en chaussures rose fluo. S’il court, ce n’est que pour se célébrer.
Qui douterait des motivations exclusivement narcissiques du coureur de base n’a qu’à observer les publicités pour les chaussures de running, et les annonces de courses et autres semi-marathons : elles exploitent toutes cette mystique du dépassement de soi, cette mythologie du coureur vaillant, héroïque, intrépide et… solitaire. Sommet de la publicité mensongère : si évidemment aucun des ces qualificatifs flagorneurs n’est vrai, le plus fallacieux est quand même le dernier : le coureur n’est jamais seul. Car à la messe, on n’est jamais seul… Le coureur ne peut pas être seul, sans quoi il perdrait sa raison de courir, qui est de ressentir l’ivresse narcissique en s’admirant dans les innombrables miroirs que constituent ses sosies coureurs. Ainsi réunis en troupeau, les joggers se confortent mutuellement dans leur illusion d’être des héros, des modèles de dépassement de soi. Chaque jogger trouve dans le grouillement des autres joggers l’approbation de sa conduite, la normalisation de son egomanie forcenée. En côtoyant des gens atteints de la même hystérie nombriliste que lui, celle-ci perd son caractère pathologique pour devenir la norme. Entre clones, ces égocentriques peuvent jouir sans entrave de l’image flatteuse qu’ils se donnent ; jouer leur comédie sans craindre qu’une voix dissonante vienne les tourner en ridicule.
C’est d’ailleurs le paradoxe général des délires narcissiques (dont le running n’est qu’un avatar parmi d’autres) : ils ne peuvent se déployer que dans un cadre collectif. Ils ne peuvent s’épanouir qu’en groupe. En masse.
Paradoxe apparent seulement : egomanie et indifférenciation vont en réalité de pair, comme l’explique très bien Freud dans ses études sur l’égocentrisme enfantin, et comme le démontre à chaque instant notre époque, où l’égoïsme et l’uniformisation des comportements vont de pair, se renforçant mutuellement.

Le culte de Saint Nombril, auquel s’adonne largement le CSP+, passe par l’accumulation d’amulettes, d’objets sacrés, de reliques, de porte-bonheur, et par la prière à ces saint objets. Seulement, les objets ont un peu changé : ils ont gagné en sophistication ce qu’ils ont perdu en profondeur. La montre connectée a remplacé le chapelet ; au missel a succédé l’appli santé. Par exemple, grâce à l’appli santé « Mon nombril et moi », le CSP+ peut faire ses cinq prières par jour, et même davantage : c’est en effet à tout moment qu’il peut contrôler ses statistiques les plus essentielles : combien de pas il a effectués depuis le début de la journée, combien de calories il a brûlées, combien de battements de cœur se sont produits, etc. Il sait ainsi que depuis ce matin, il a effectué 1765 pas, ce qui est évidemment d’une importance capitale. On se demande d’ailleurs comment, durant tous ces siècles, l’humanité a pu vivre heureuse sans connaître son nombre de pas quotidien. Terribles temps obscurantistes, où il était impossible de calculer son bilan-calories en temps réel ! Comment faisaient-ils, ces arriérés, ces infra-humains, pour ajuster leur nombre de pas et atteindre leur objectif quotidien ? On se le demande. Décidément ça ne fait plus de doute : nos ancêtres étaient de véritables brutes.

Voyages :
Le CSP+ adore voyager. Mais attention, pas n’importe comment. C’est un baroudeur. Un aventurier. Quand il voyage, il laisse de côté son confort, ses certitudes et ses idées reçues. Il s’ouvre à l’Autre et au Différent. Il ne conçoit pas le voyage autrement que comme une quête initiatique, une expérience humaine radicale de Rencontre de soi par l’Autre. Il veut de l’authentique, du dépaysement. Voyager, oui, mais à condition de vivre des sensations fortes. D’en tirer des leçons. D’en revenir grandi. Quitte à prendre des risques. La preuve ? Il choisit ses voyages dans la section « Audace » du catalogue Terres d’Aventure. « Réservé aux intrépides », ainsi que nous met en garde le texte publicitaire. Le paroxysme de l’audace, donc. Pour cet été, son choix s’est porté sur le Voyage initiatique en Inde (en hôtels cinq étoiles, avec guide francophone et assurance rapatriement « tous risques » — 95% de clients satisfaits). Il a longtemps hésité avec Aventure au Cambodge (5 800 € la semaine, trajets en car pullman et petit déjeuner continental inclus), mais il avait aussi un faible pour Le Népal hors des sentiers battus, grand programme de randonnée extrême avec sac à dos acheminé par camionnette et nuit en gîte climatisé avec connexion wi-fi — dépaysement garanti. Cet aventurier sans concession déplore que la planète s’uniformise, qu’elle s’aseptise. Il ne lui viendrait pas à l’idée que c’est précisément la prédation touristique qu’il exerce sans complexe qui détruit les spécificités culturelles, abolit les particularismes des pays qui ont le malheur de subir sa visite ; qu’il est le principal agent de l’uniformisation qu’il dénonce. C’est lui, avec son dépaysement sur-mesure, ses simulacres d’aventure, ses voyages faussement formateurs (mais vraiment formatés), ses caprices de diva et son addiction aux normes occidentales, qui remodèle le monde selon ses exigences d’Occidental gâté.
Pire qu’Attila, le touriste est l’essence même du destructeur. Le touriste CSP+ plus que tous les autres, puisqu’il peut s’acheter une bonne conscience en choisissant des voyages certifiés « éco-responsables », « éco-conscients », « écotouristes » et autres labels bidon mais hors de prix qui lui donnent l’illusion de faire une bonne action au moment même où il saccage la planète.
Rejeton tyrannique du tourisme d’antan, qui procédait de curiosité et d’émerveillement pour le monde, le despotisme touristique qui sévit aujourd’hui est un crime impuni. D’autant plus pervers qu’il se rend inattaquable en se drapant dans les grandes valeurs, en enrobant ses exactions de discours droits de l’hommiste et de pleurnicheries humanitaires (l’infernal Guide du routard et ses leçons de morale larmoyantes représentant dans le genre un sommet indépassable d’hypocrisie et d’abjection).
Mais que faire ? Empêcher le CSP+ de voyager ? Non, bien sûr que non, nous sommes tous libres de circuler, n’est-ce pas ? Essayer de le raisonner, alors ? Lui expliquer qu’étant incapable d’observation et d’étonnement, il n’apprendra rien de plus à sillonner le monde réacteurs au cul qu’à rester rivé à son Petit journal et à son Libé ? Lui citer La Rochefoucauld : « Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est illusoire de le chercher ailleurs » ? Peu de chances que ça le touche. Non, il faut s’y résigner : le CSP+ a la bougeotte, et son désir doit faire loi. Son idéal ? Son plus grand rêve ? Prendre une année sabbatique et faire le tour du monde. Oui, avant de mourir, le CSP+ tient à avoir imposé partout sa présence saugrenue. Il a l’argent pour le faire, et la conviction néo-colonialiste de répandre ainsi d’immenses bienfaits. Rien ne l’arrêtera. Jusqu’à la fin, il poursuivra ses déplacements absurdes et dévastateurs, tout en se glorifiant d’être un grand humaniste, un pourvoyeur de fraternité et de solidarité.



Goûts artistiques

Dupe de toutes les impostures, le CSP+ l’est évidemment de la plus grossière d’entre elles : l’art contemporain. Ne remettant jamais en question le langage qu’on lui impose, il suffit qu’il voie écrit « art » pour croire qu’il a effectivement affaire à de l’art. Ainsi, il est convaincu que l’art contemporain procède effectivement de création artistique.
Totalement dénué de finesse et d’instinct, le CSP+ ne peut pas s’aviser que « l’art » expurgé de toute préoccupation esthétique, de toute consistance intellectuelle, de toute densité, de toute sensibilité, de toute virtuosité, de toute subtilité, de tout travail, ne relève plus de la production artistique, mais de la déjection narcissique. Cet inculte ne peut pas, quand il est confronté aux immondices des artistes contemporains, les éclairer des fabuleuses réflexions de Baudelaire qui, en creux, a défini ainsi l’artiste : « Peu de gens sont doués de la faculté de voir. Moins encore possèdent la puissance d’exprimer. » C’est peu dire qu’aujourd’hui, nos artistes autoproclamés ne possèdent ni la faculté de voir, ni la puissance d’exprimer… D’un conformisme atterrant, tout juste bons à radoter jusqu’à la nausée le catéchisme du progressiste, ces notables impotents n’opposent aucune force au cours des choses. Esprits anémiques et formatés, ils ne résistent pas à l’effondrement du monde : ils l’accompagnent. Ils l’accélèrent. Ils précipitent sa débâcle. Ce qui en fait les anti-artistes par excellence, tant il est vrai que le véritable artiste se caractérise précisément par son refus de consentir à l’ordre de son temps, par sa résistance à l’avachissement, par son attachement farouche à témoigner de la grandeur de l’homme. Mais c’est sans doute aussi pour ça que le CSP+ aime tant les artistes contemporains : ils sont comme lui. Ce sont ses sosies. Eux aussi sont des amis du malheur, des approbateurs frénétiques du désastre. Eux aussi sont des esprits ternes, uniformisés, aseptisés ; eux aussi sont des pédants impotents. CSP+ et artiste contemporain affichent la même vacuité, la même absence sidérante de talent, et la même fatuité. Avec les artistes contemporains, le CSP+ n’est pas dépaysé. Il est en famille… conforté dans sa nullité…
On peut donc le voir pâmer d’admiration devant des tas de parpaings rose fluo, d’immenses panneaux recouverts de sacs poubelle noirs, des aquariums remplis de détritus ou des pots de peinture rouillés. Ce snob indécrottable, ce couillon intégral lit avec recueillement, avec déférence même, des phrases ronflantes et vides du style « l’existence d’une imperceptibilité me fascine », « la notion de frontière apparaît comme un espace de connexion où des va-et-vient incessants se contractent », « la recherche de mouvement sans déplacement nourrit mes intentions »,  « j’aime les matériaux qui souhaitent transformer les formes physiques en métaphores », « je cherche à atteindre un entre-deux où des hiatus surgissent, où la dichotomie agit comme révélateur des écarts ambivalents de perception », « l’intégration plastique conceptuelle des mes œuvres invite à une subtile relecture du réel », « je retravaille les tensions, là où les choses collapsent ». Ces bafouillages absurdes et pontifiants feraient se tordre de rire toute personne douée d’un minimum de sens critique et de liberté de penser. Pas le CSP+, donc : ce gogo croit que parce qu’il ne comprend rien à ce qu’il lit, il a affaire à des esprits supérieurs, alors que la vérité est qu’il n’y a rien à comprendre, sinon qu’il se trouve face à du vide enveloppé d’un baratin pseudo-intellectuel destiné à intimider le lecteur, à tétaniser son esprit critique et à le forcer à respecter ce qui ne mérite, au mieux, que de la dérision.
L’artiste contemporain, cet impuissant devenu génie par un décret de son nombril, cherche en effet à masquer sa stérilité par un bombardement intense de mots abscons, de déclarations nébuleuses et de phrases sentencieuses. Il impose la reconnaissance de son génie par un odieux chantage à l’intelligence et à l’ouverture d’esprit. Vous n’aimez pas ses productions hideuses et déprimées ? Vous n’y voyez pas un atome de talent ? C’est que vous êtes étroit d’esprit. Replié sur vous-même. Fermé à la nouveauté. Conservateur. Réactionnaire. Facho. Vous êtes presque un épigone d’Hitler, qui comme vous stigmatisait « l’art dégénéré ».
Voilà en effet le niveau du débat ; voilà les intimidations auxquelles recourt l’artiste contemporain pour se mettre à l’abri de toute critique. Voilà comment il protège de tout examen les insultes permanentes au public, à l’humanité, à la beauté que constituent ses « œuvres ». Voilà ce que cet apôtre de la tolérance, si friand de dialogues inédits avec l’autre et l’ailleurs, oppose aux rares individus qui ont l’audace de ne pas ramper devant lui. Ce chantre de la transgression, de l’insolence, de l’irrévérence, de la provocation, n’aime pas du tout qu’on lui témoigne de l’irrévérence. Il exalte la liberté de se moquer de tout, mais gare à l’effronté qui s’aventurerait à le tourner en dérision : il serait immédiatement et implacablement caricaturé en esprit borné, moisi, crypto-fasciste.
L’artiste contemporain peut toujours se déguiser en rebelle, en esprit contestataire, dissident, subversif, dérangeant, en critique radical de l’ordre établi : la vérité et que l’ordre établi, c’est lui. Et il peut compter sur la complaisance et la crédulité du CSP+ pour le perpétuer, cet ordre établi. Le CSP+, cet éternel pigeon, s’enivre de la prose pompeuse et ampoulée de l’artiste contemporain, ce nouveau Trissotin, et grand analphabète devant l’Eternel. Il savoure son charabia pâteux truffé de mots pseudo-savants, de phrases entortillées, de propos vagues et prétentieux dont aucun sens n’émerge.
Embourbé dans son chaos mental, il ne semble pas réaliser que si le discours sur l’œuvre devient plus important que l’œuvre, c’est qu’il n’y a pas d’œuvre ; qu’un « artiste » n’est conduit à discourir sur ses intentions que dans la mesure où il n’a pas réussi à les transmettre à son œuvre ; autrement dit, dans la mesure où son œuvre est ratée. Car qu’est-ce qu’une œuvre d’art, sinon le moyen par lequel l’artiste exprime sa pensée intime ? Partant, que devient une œuvre si le discours censé l’éclairer devient prépondérant sur l’œuvre elle-même ? Si celle-ci ne peut pas exister sans celui-là ? Le grand Willy Ronis, qu’on peut créditer d’avoir quelques lumières sur l’art, disait très à propos : « Je me sens très méfiant vis-à-vis des images indécryptables sans la béquille des mots »…
Mais ce genre de questions n’intéresse pas le CSP+. Il préfère celles, autrement plus passionnantes, que lui posent ses artistes révérés. Par exemple celles de la notice accompagnant l’œuvre « Bâton » : « Bâton, un groupe de 17 bâtons, de 5 m de long et de 5 cm de diamètre, gainés de soie de couleurs différentes. On dirait des sucres d’orge géants. Mais [notez bien le « mais », prenez toute la mesure de la charge comique de ce « mais »] leur réunion et leurs proportions posent question. A quelle pratique rituelle servent-ils ? Peut-on les utiliser comme perches ? ». Ou encore, devant l’installation éphémère, plastique et littéraire d’un immense artiste, cette interrogation vertigineuse : « Peut-on être révolutionnaire et aimer les fleurs ? ». Sans compter cette question capitale, que chaque être humain devrait se poser au moins une fois dans sa vie : « Comment les déambulations et autres dérives artistiques constituent-elles une mise en récit du réel ? ». Et le CSP+ lit ces questions sans jamais se départir de son air grave, solennel… admiratif… Il faut se rendre une fois au moins au Palais de Tokyo ou dans n’importe quelle fondation pour l’art contemporain pour goûter à ce savoureux spectacle du CSP+ se faisant truffer en toute candeur. Observer cet air hautain, cette autosatisfaction magnifique du pigeon qui s’ignore…
Evidemment ce couillon frénétique ne rate jamais une édition du festival d’Avignon, où pour son plus grand plaisir de tartuffié il assiste à « des pièces théâtro-vocales composées d’exclamations, interjections et onomatopées, propices à une exploration des capacités figuratives du langage. » Ce qui, vous en conviendrez, est juste extraordinaire (comme il dit, cet analphabète, pour rendre compte à ses collègues des voluptés ressenties pendant son épopée de couillon).
Quand sur une notice d’art contemporain il lit la phrase « L’artiste produit peu, étant donné la complexité de ses conditions de recherche et de production », il ne se dit pas qu’il a affaire à un feignant cherchant à tourner ses défauts en qualités, à travestir sa sécheresse d’invention en profondeur de réflexion. De même quand il lit un artiste contemporain déclarer « Rien, c’est déjà beaucoup » ou « Etre artiste, c’est plus une façon de construire sa vie que de faire de l’art », il ne se dit pas qu’il est face à une forme particulièrement virulente de paresse, d’incompétence et de principe de plaisir infantile (« je suis un artiste, même si je ne produis rien ; mon désir doit faire loi, il me suffit donc de me proclamer artiste pour être un artiste »). Non. Pour ce dévot qui s’ignore, la parole de l’artiste contemporain est sacrée : il serait blasphématoire de l’examiner ; il faut seulement l’approuver ; et la glorifier. « Saint Jeff Koons, Saint Joseph Beuys et Saint Anish Kapoor, priez pour nous. Et pardonnez à nos contemporains qui méconnaissent votre immense talent. Ils ne savent pas ce qu’ils font. », voilà la prière qu’on peut entendre s’élever du CSP+.



Vie intellectuelle et opinions

«Si l'on me demande quel est le symptôme le plus général de l'anémie spirituelle, 
je répondrai certainement : l'indifférence à la vérité et au mensonge. »
Georges Bernanos

Esprit moutonnier. Formaté. Pétri de clichés, de stéréotypes, de contrevérités. Répète comme un perroquet les poncifs éculés de la non-pensée médiatique.
Ce n’est pas un cerveau qu’il a dans le crâne, c’est le dictionnaire des idées reçues.
Le CSP+ croit par exemple qu’il existe encore une droite conservatrice et une gauche soucieuse du sort des ouvriers, qu’il y a vraiment eu une alternance politique ces trente dernières années, que le droit de vote prouve la démocratie, que notre souveraineté n’a pas été intégralement abandonnée à l’oligarchie bruxelloise, que l’Union européenne est l’amie de l’Europe, que l’euro nous protège, que le bilan de l’Union européenne est globalement positif, que la mondialisation est heureuse, que l’immigration est une chance pour la France, que l’islam est une religion de paix, de tolérance et d’amour, que le multiculturalisme est une bénédiction, que les artistes contemporains font de l’art, que nous vivons dans une société patriarcale, que le machisme est exclusivement le fait d’hommes blancs, hétéros et aisés, que la sexualisation des rôles est une construction sociale résultant de processus de socialisation sexistes, que le partage des tâches ménagères est le nouveau ciment du couple, que la civilisation européenne se porte bien, qu’elle ne meurt pas, qu’elle évolue, qu’elle vit avec son temps. Et on applaudit bien fort.
Son niveau de réflexion sur l’époque est très bas : il n’exploite jamais pour autre chose que son métier les capacités intellectuelles — lesquelles sont indéniables — qu’il a développées durant ses études. Comme si, par paresse, conformisme ou lâcheté (ou les trois), il refusait d’exercer sa puissance intellectuelle sur les sujets qui fâchent, comme il dit très courageusement. Immense gâchis : s’il mettait autant d’énergie à affûter son sens critique qu’à peaufiner ses powerpoint, la vérité accomplirait un immense bond en avant. S’il consacrait ses facultés intellectuelles non pas seulement à assurer son augmentation de fin d’année, mais également à prendre du recul par rapport au récit médiatique, et à démonter les désinformations dont il est bombardé quotidiennement (ce disant je ne parle pas, bien sûr, de lire les prétendus « décodeurs » des faussaires professionnels du Monde ou de Libé), de nombreuses contrevérités n’auraient probablement pas cours… Mais le CSP+ semble structurellement incapable de ce travail de lucidité. Son cerveau est puissant, mais il n’est pas tous-terrains : il devient inopérant dès qu’il sort des sentiers battus et des cadres établis. Il n’est fait que pour évoluer sur les pistes lisses du conformisme… C’est un beau moteur, magnifique même, très performant, mais qui n’embraye jamais sur le monde concret. Et tourne donc à vide. Devant l’évidence, il faut s’y résigner : l’esprit critique n’est hélas pas corrélé à la puissance intellectuelle. Le sens du concret ne dépend pas du QI. Regardez Sartre, par exemple, Jean-Paul Sartre, ce gros cerveau plein d’idées fausses, farci d’utopies idiotes et de chimères criminelles. Personne, évidemment, n’irait contester l’intelligence du « ténia à lunettes », personne ne remettrait en cause sa puissance spéculative ; mais alors ses écrits, ses « pensées », quel amas de conneries ! Quel ramassis de foutaises que son existentialisme (traduction intellectualisante du fantasme de toute puissance infantile), ses abstractions idéologiques, ses illusions d’éternel enfant ! Eh bien voilà, le CSP+ est une sorte de mini-Sartre (si l’on me passe le pléonasme). Gros cerveau sans clairvoyance, c’est un être évolué, intelligent, jonglant au quotidien, dans le cadre de sa profession, avec des concepts complexes, des raisonnements sophistiqués mais qui, dès qu’il s’agit de penser le monde, retombe dans l’enfance de la pensée. Littéralement : son mode de réflexion est rigoureusement celui d’un enfant : mimétique, binaire et sans nuance. Marqué par une absence totale d’autonomie, un suivisme total, une crédulité sans limite, et un très fort manichéisme. « Le Pen = facho ; Poutine = salaud ; Che Guevara = héros ; islam = amour ; catholicisme = croisades ; prêtres = pédophiles ; euro = Europe = paix ; Union européenne = Europe ; immigration = chance pour la France ; Bachar el-Assad = boucher ; Etat islamique = émouvants rebelles ; Le Monde = journal objectif, neutre, impartial ; etc. »
Pour s’expliquer l’époque, le CSP+ ne construit jamais de raisonnement : il colle des étiquettes. Endoctriné jusqu’à la moelle, il ne cherche pas à comprendre, mais à rentrer au plus vite son interlocuteur dans une case. Bien docilement, comme Maman Journaliste le lui a appris. Hors de ces repères sommaires, il est perdu. Comme un jeune enfant, il ne supporte pas le flou, le vague, le paradoxe, l’ambiguïté, la complexité. Résolument hermétique à la nuance, il ramène irrésistiblement ce qu’il voit et entend à la phraséologie simpliste des médias.
Ainsi, toute personne remettant en question l’euro sera immédiatement étiquettée, dans son esprit tout en nuances, « partisan du Front national ». Comme si le CSP+ ne pouvait pas penser ce sujet, d’ordre purement économique, sans se référer à une obédience politique. Comme s’il était incapable de s’affranchir des enjeux politico-médiatiques pour enfin parler du réel. Comme si, par peur et par suivisme, il se privait volontairement de la liberté d’examiner ce sujet. Comme si les dizaines de prix Nobel, les centaines d’économistes qui préconisent depuis des années de mettre fin au désastre de l’euro le faisaient uniquement en soutien au Front national.
Mais le CSP+ est ainsi : il ne peut pas entendre un discours sans immédiatement le traduire dans le misérable idiome politico-médiatique, perdant ainsi l’essentiel du message. Puisqu’il ne lit rien, ne s’intéresse à rien, et est tétanisé à l’idée de déraper en pensant par lui-même, il rabaisse tout au niveau dérisoire de l’analyse politique et médiatique, son seul référentiel, sa seule source d’« information ».

De la même manière, toute critique de l’immigration devant un CSP+ vaudra à son auteur une imputation immédiate de racisme. Condamnation morale, fin de la discussion. Grand classique : quand on n’a rien à opposer à la contradiction, on s’en prend au contradicteur.
Impossible donc d’expliquer au CSP+, ce grand ami du genre humain, que dès le XIXème siècle, Karl Marx avait analysé le recours par le patronat à une main d’œuvre étrangère pour exercer une pression baissière sur les salaires ; que cette analyse est aujourd’hui plus valable que jamais (tous les groupements d’intérêts de grands patrons — en France le MEDEF, en Allemagne la Fédération allemande de l’industrie, etc. — signent régulièrement des tribunes médiatiques réclamant l’intensification d’une immigration pourtant déjà colossale). Impossible d’évoquer la catastrophe que représente l’immigration massive pour les comptes publics (au contraire des profits privés…), mais surtout pour la cohésion sociale et, plus fondamentalement, pour la survie de la civilisation européenne. Impossible de rappeler la définition du racisme, et donc de faire valoir que celui-ci n’a rien à voir avec le souci bien légitime de préserver sa culture, son identité, et un relatif niveau de paix civile. Impossible d’expliquer aux roquets hargneux qui glapissent « Raciste ! » dès qu’ils entendent un discours critique sur l’immigration, qu’ils sont les idiots utiles du grand patronat le plus abject, et les complices des pires acharnés fossoyeurs de la civilisation européenne. Qu’ils drapent cette infâme complicité dans « l’humanisme » ou « les Droits de l’Homme » n’y change rien, au contraire : ce faisant ils déshonorent ces notions, si tant est qu’il se trouve encore des gogos aux oreilles desquels elles ne sont pas déjà totalement démonétisées… Mais de telles considérations sont inaudibles au CSP+. Il n’entend, n’approuve et ne répète que les discours certifiés conformes ; dans son esprit subtil, tout le reste est populiste, nauséabond, facho.
Le CSP+ n’a aucune réflexion personnelle. Aucun sens de l’observation. Esprit critique atrophié. Il ne regarde le monde qu’avec les lunettes médiatiques. Empêtré dans les grilles d’analyse obsolètes des médias, dans leurs débats retardataires et leur pensée réflexe, il n’a pas encore réalisé que le langage et les concepts que ces derniers lui imposent depuis quarante ans n’ont plus aucune puissance explicative (mais en ont-ils jamais eu une ?). Mais il se trouve bien comme ça, le cerveau sclérosé dans sa gangue de clichés, d’idées fausses et de prêt-à-penser.
Le faire changer d’avis en argumentant ? Autant essayer de réveiller les morts en hurlant. Aucun argument ne peut l’atteindre. Les faits ne l’intéressent pas. Il n’a pas le sens de la vérité. Il ne changera d’avis que quand ses prescripteurs et son entourage auront changé d’avis. Quand ses maîtres à « penser » lui indiqueront quels sont les nouveaux dogmes à ânonner. Alors là par contre il changera d’avis illico : rien ne le terrifie davantage que de rater le train du conformisme. C’est un mouton, qui ne peut « penser » qu’en troupeau. Plus généralement il ne peut rien faire sans l’approbation de la collectivité. Il est l’incarnation, le sommet de la collectivisation des esprits. Le rêve de tout tyran.

L’ignorance est le ciment de sa pensée. Sa vision du monde repose sur le vide factuel. D’où son recours autant systématique que tragi-comique au déni — dans le meilleur des cas — et à l’insulte — dans la plupart des cas — face à toute tentative d’incursion de la réalité dans son monde fantasmé, dans le ramassis de poncifs qui lui tient lieu de vision du monde.

Cela ne l’empêche pas de se prendre pour un esprit perspicace et lucide, de poser à la grande conscience, d’en appeler pompeusement au sens critique et à la vigilance citoyenne. Ce qui le rend très comique : il est toujours savoureux de s’entendre donner des leçons d’esprit critique par des gens qui, précisément, récitent les évangiles médiatiques sans le moindre recul critique. D’un air grave, sentencieux, il dénonce les enfumages, les manipulations, les désinformations, mais il ne lui a jamais traversé « l’esprit » qu’il puisse être lui-même manipulé. Désinformé. Victime de propagande. Il ne s’est jamais demandé, par exemple, d’où vient qu’il peut à la fois percevoir Poutine comme un monstre absolu, et faire l’éloge du tueur en série Che Guevara. Cracher sur Marine Le Pen, et porter un t-shirt à l’effigie de Lénine. Crier « F-haine ! » affublé d’un t-shirt « CCCP ». Il ne se demande pas pourquoi il s’étrangle de rage dès qu’il entend « Bachar el-Assad », mais trouve toujours le moyen de minimiser les exactions de ses ennemis qui décapitent, crucifient, violent, égorgent et mangent le foie de leurs ennemis. Ni pourquoi il est persuadé que les Noirs sont victimes d’un terrible racisme aux Etats-Unis, quand la vérité est qu’il y deux fois plus de Blancs tués par des Noirs que l’inverse, alors que les Blancs représentent 64% de la population et les Noirs 13%…
Il ne s’est jamais demandé pourquoi il ne manque jamais une occasion d’accabler l’Eglise catholique pour l’Inquisition et les Croisades (thèmes, il est vrai, d’une actualité brûlante), mais rugit « Islamophobe !! » à la moindre évocation des exactions de Mahomet ou de la teneur hautement belliqueuse — pour rester poli — de certains passages du Coran.
Il ne se demande pas pourquoi il est tout épouvanté en apprenant que « le nombre d’actes islamophobes a explosé en 2013 » (soit — accrochez-vous — 226 fait en un an), mais reste indifférent au fait que chaque jour en France aient lieu plus de 226 viols, dont la majorité reste impunie (mais on ne va quand même pas stigmatiser les violeurs, n’est-ce pas, et encore moins critiquer Sainte Taubira ni Sainte Rachida pour leur politique pénale si humaniste).
Il n’a jamais remarqué la contradiction qu’il y a à clamer son amour de la liberté d’expression, et à applaudir les campagnes médiatiques hystériques lancées régulièrement pour faire disparaître Eric Zemmour du paysage médiatique. Non. Il ne s’interroge jamais. Il répète, c’est tout. Il approuve. Ce qu’il pense, ou plus exactement ce qu’il croit penser, ne procède jamais de réflexion, mais de soumission. D’une adhésion moutonnière et routinière aux bonnes opinions, celles qui sont emballées dans un beau papier « Droits de l’Homme », « Diversité », « Ouverture à l’Autre », « Antiracisme », « Tolérance », « Parité », « Egalité », « Progrès », « Citoyenneté », « Vivre-ensemble », « Je suis Charlie » et autres locutions tartuffières. Ces étiquettes suffisent à le persuader qu’il défend des valeurs humanistes fondées sur l’ouverture à l’Autre et au différent, à rebours du populisme et du repli sur soi. Tout cela l’enfle d’extase narcissique. De la même façon, il achèterait et consommerait des excréments humains s’ils étaient emballés dans un beau papier indiquant « Bio, éthique & recyclable —un bel éco-geste pour la planète et les petits producteurs »…
Le CSP+ n’a pas de réflexion, il n’a que des réflexes. Il n’observe pas, il colle des étiquettes. Il ne pense pas, il récite le credo médiatique. Sans l’interroger.  Sans l’examiner. Sans se demander s’il dispose d’arguments qui pourraient justifier ses incantations bêlantes. Parfaitement dressé, peu lui importe de comprendre ce qu’il croit penser.
Faites le test : prenez n’importe laquelle de ses « opinions », et demandez-lui de la justifier. Il n’y parviendra pas. Il tournera en rond. Au mieux, il accouchera d’une tautologie. Mais aucun argument, aucun fait tangible ne viendra au soutien de ses affirmations. Essayez par exemple avec cette phrase qu’il adore trompeter avec emphase, qui lui permet de poser à bon compte au résistant héroïque : « Le FN est un parti fasciste qui capitalise sur la haine de l’Autre ». Qu’est-ce que ça veut dire ? L’auteur, ou plutôt le répéteur de cette phrase, peut-il seulement expliciter l’adjectif « fasciste » ? Définir le « fascisme » ? Expliquer ce que c’est ? Rappeler que le fondateur du fascisme fut un député socialiste italien répondant au doux nom de Benito Mussolini ? Peut-il citer un fait, un seul, qui justifierait de taxer le FN de fascisme ? A-t-il au moins une citation, un argument pour étayer son affirmation ? Non. Il ne peut absolument pas prouver ce qu’il avance, et pour cause…
Ce qu’il peut, en revanche, c’est traiter son contradicteur de fasciste, selon la logique tortueuse et très malhonnête : « Je décrète que le FN est un parti fasciste ; je ne peux pas le prouver ; si cependant tu n’en es pas convaincu, c’est que tu le défends, donc que tu es toi aussi fasciste. » Sur le même modèle il pourrait aussi dire : « J’affirme que François Hollande est un violeur d’enfants ; je ne peux pas le prouver ; mais si tu le contestes, c’est que tu le défends, donc que tu es favorable aux violeurs d’enfants (et de surcroît — plus absurde encore — à François Hollande). »
Procédé d’une rare perversité : accuser arbitrairement quelqu’un, puis en décréter complice toute personne demandant des explications à cette mise en accusation. Dans ce schéma, demander des justifications à une calomnie, c’est nourrir de la complaisance pour les imputations qu’elle renferme ; réclamer les preuves d’un crime, c’est le cautionner. Même s’il n’existe pas.
En l’occurrence Lionel Jospin, qu’on peut difficilement suspecter de nourrir une sympathie excessive envers le Front national, fit en 2007 — une fois retiré de la vie politique, pas fou l’animal — une déclaration qui sonne cruellement aux oreilles de tous les pigeons de l’antifascisme : « Avec le FN, nous n’avons jamais été face à une menace fasciste ; tout antifascisme n’était que du théâtre. » Voilà. C’est limpide, c’est univoque, et c’est dit par quelqu’un qui n’a aucun intérêt à défendre le Front national (mais qui a peut-être à cœur de défendre la vérité, du moins par bouffées). Cela n’empêche pas le théâtre de continuer, bien sûr : la fable du FN fasciste est au fondement de la « pensée » politique de nombre de Français (dont, évidemment, ces impayables CSP+) ; leur grille de lecture repose entièrement sur cette escroquerie. Que ce socle se fissure, et c’est toute leur vision du monde qui s’écroule. Et cela, vous pensez bien qu’il n’en est pas question. Ces grands adeptes de la nouveauté et du changement tiennent énormément à leurs repères. A leurs bons vieux repères. Ils aiment dire qu’il faut aller de l’avant, se remettre en question, se méfier des certitudes et des idées reçues. Ils font continuellement l’éloge de la souplesse d’esprit, de la flexibilité, de la capacité à s’adapter à un monde qui bouge. Ils adorent mettre gravement en garde contre les opinions tranchées et les idées arrêtées, qui empêchent d’avancer. Mais contester que le Front national soit un parti fasciste ? Pulvériser le dogme fondateur des Evangiles médiatiques ? Détruire la clef de voûte de la non-pensée contemporaine ? Mon Dieu, vous n’y pensez pas ! Vous imaginez la panique ?! Tous ces gogos qui, du jour au lendemain, se retrouveraient à poil, perdus, hébétés, ne comprenant plus rien (ce qui ne changerait à vrai dire pas grand chose, à ceci près qu’ils seraient dès lors privés de l’illusion de comprendre qui, actuellement, les conforte dans leur ignorance) ? Quel séisme, alors ! Quel tsunami (pour reprendre la façon dont les journalistes décrivent l’état de leur cerveau au lendemain de succès électoraux du Front national) ! Et puis surtout, quelle humiliation ! Avoir été si longtemps la dupe d’une si formidable imposture ! Avoir fondé toute sa vision politique sur une supercherie ! Avoir toute sa vie entonné contrevérité sur contrevérité, mystification sur mystification, stéréotype sur stéréotype, avoir été un bon moulin à propagande, une marionnette bien docile entre les mains des Tartuffe médiatiques, manipulée, truffée sans ménagement et sans répit, jusqu’à en perdre la plus élémentaire lucidité ! Quelle faillite ! Quelle honte !
Ils ne pourront évidemment jamais admettre qu’ils se sont fait à ce point enfler ; jamais reconnaître qu’ils sont les victimes d’une duperie si profonde, d’une escroquerie si fondamentale. Leur ego n’y survivrait pas.
Ces couillons sont donc condamnés à prolonger la comédie jusqu’à l’absurde ; à faire durer, dans une surenchère de plus en plus grotesque, leur misérable théâtre antifasciste. Ainsi espèrent-ils faire croire à l’existence de leur ennemi imaginaire, et sauver leur honneur. Mais c’est l’effet exactement inverse qui se produit… s’ils pouvaient se voir… Ringardise et gâtisme : les deux issues inéluctables des engagements fondés sur le déni de réel. Plus tôt on en sort, moins la blessure narcissique est cruelle — même si elle est inévitable. Si l’on s’obstine, en revanche, dans les chimères paranoïaques, on devient otage de son délire, ce qui peut mener loin, très loin, vers des sommets insoupçonnés de ridicule et de grotesque.
En l’occurrence c’est un ineffable délice d’observer ces héroïques soldats de l’antifascisme s’embourber chaque jour un peu plus dans le déni, refuser avec une aigreur croissante de voir ce qu’ils voient, accueillir avec une indifférence surjouée l’avalanche de faits qui contredisent leurs fantasmes, quand ils n’essaient pas de les falsifier par des baratins visqueux ou des sophismes imbuvables. Leur déroute est totale, la fessée monumentale, mais ils continuent de bomber le torse et, souverainement indifférents à la réalité, débitent imperturbablement leur bréviaire antifasciste : « Le FN est en dehors des limites du pacte républicain ». Boum. « L’antisémitisme et le racisme sont le ciment du FN ». Boum, boum. « Marine Le Pen fait la campagne d’Hitler ». Boum, boum, boum. Tout se passe comme si la confiance qu’ils nourrissaient envers leurs discours était proportionnelle à l’irréalité de leur contenu. Comme si, montés à l’envers, leur certitude d’avoir raison se renforçait des désaveux incessants que leur inflige la réalité. Comme si leur estime d’eux-mêmes était proportionnelle au nombre de leurs échecs.

Ainsi en va-t-il sur une large diversité de sujets : moins ils comprennent, plus ils assènent. Plus ils sont ignorants, plus il sont tranchants. C’est sur les sujets qu’ils maîtrisent le moins qu’ils sont le plus catégoriques. D’autant plus affirmatifs qu’ils n’ont pas d’arguments… Pour compenser, sûrement… Pour donner le sentiment d’être très robustes, inébranlables, et ainsi décourager la contradiction…
Oui, prendre un ton d’évidence pour proférer des énormités est un moyen efficace, quoique assez banal, pour intimider son interlocuteur et le dissuader de nous entraîner sur le terrain glissant des faits et des arguments… Il faut être attentif à ces signes, au moment où le ton devient péremptoire, où les propos se font excessivement assurés, où l’attitude tourne inflexible, impérieuse, autoritaire : c’est paradoxalement le moment où s’ouvre une faille… où ils ne maîtrisent pas du tout leur sujet… où ils tentent d’esquiver la discussion. Où ils bluffent, quoi.

Prenez par exemple leur défense moutonnière et ignorante de l’euro. Un sujet sur lequel ils n’ont ni la moindre connaissance, ni le moindre doute : mais nous l’avons dit, leur assurance est proportionnelle à leur ignorance. Hasardez donc — ça marche à tous les coups — une phrase du genre « L’euro est un désastre ; il faut revenir au plus vite à des monnaies nationales » (et si vous voulez vraiment vivre un grand moment de conformisme agressif ajoutez-y une référence à Marine Le Pen) ; vous aurez immanquablement droit à cette réponse : « Ah ah ! Sortir de l’euro ?! Mais vous vous rendez compte ? Pure folie ! Ah ah ah ! ». Pure folie. C’est tout ce qu’ils ont en stock. Gloussements méprisants et attaques en miroir, voilà leur seule ligne de défense. Et en effet, ils sont bien infoutus de dire pourquoi il est si merveilleux d’être dans l’euro. Ils n’ont pas conscience, non plus, que leurs ricanements et leurs sarcasmes ne constituent aucunement un début d’argumentation… Mais tout cela leur est indifférent : ils ne font pas de l’économie, ils font de l’idéologie. De l’idolâtrie. Du mysticisme. L’euro est leur idole. Leur Dieu. Le pendant du FN dans leur démonologie. Dans leur conception quasi-religieuse et très nuancée des choses, le FN c’est le diable, l’euro c’est Dieu. On ne peut concéder la moindre qualité au diable ; il est blasphématoire de critiquer Dieu. Pour tous ces gens qui s’imaginent athées, incroyants, sans dieu ni maître, comme ils le proclament si fièrement et si fautivement, l’euro est une entité divine, une relique sacrée dotée de pouvoirs magiques. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter la façon dont ils en parlent, toute en extase grandiloquente : « L’euro permet d’unir les peuples européens » (comme si un quelconque instrument, et a fortiori un objet aussi débandant que l’outil monétaire pouvait être le fondement d’une quelconque union) ; « L’euro, c’est le Progrès » (le dieu Progrès) ; « L’euro nous apporte la paix, la prospérité, la croissance » ; « L’euro, c’est pour l’éternité » ; et surtout, cette phrase d’un (tragi-)comique achevé : « L’euro nous protège ».
En Grèce et en Espagne, plus d’un actif sur quatre est au chômage. Ce taux monte à plus d’un sur deux chez les moins de 25 ans — vous savez, les forces vives qui incarnent l’avenir. Plusieurs millions de familles ont tous leurs membres actifs en recherche d’emploi (bonjour l’ambiance). Le rythme des destructions d’emplois a plus que doublé depuis l’introduction de l’euro.
En France, le nombre de chômeurs a explosé de 75% en 7 ans, sans jamais montrer la moindre inflexion baissière : 84 hausses consécutives en 84 mois !
Mais cela crève les yeux : l’euro nous protège. Du chômage.
En France, 85% des embauches se font actuellement en CDD. Un record historique. Mais cela est le pur fruit du hasard. Cela ne s’explique pas. Cela n’est pas la conséquence de décisions politiques et économiques, mais non, enfin, quelle idée ! C’est comme ça, c’est tout ! Un phénomène inexplicable… C’est comme un séisme ou un tsunami, ça frappe d’un coup et sans raison. Quoi qu’il en soit n’en doutez pas : l’euro nous protège. De la précarité.
Un Portugais sur cinq survit avec moins de 400 euros par mois. En Espagne, un salarié sur trois touche moins de 750 euros mensuels. Mais il serait vraiment farfelu — que dis-je, il serait blasphématoire — d’établir un lien quelconque entre cette dépréciation inouïe du coût du travail, et l’inadaptation de l’euro aux économies de ces pays. On aggraverait encore son cas en suggérant que si lesdits pays disposaient de leur propre monnaie, ils pourraient retrouver de la compétitivité en dévaluant cette dernière plutôt que les salaires. Mais on ne rappellera pas ces principes économiques élémentaires, appliqués dans tous les pays du monde sauf en zone euro ; en effet, ils tendent à montrer qu’une monnaie adaptée aux réalités d’un pays se révèle sa meilleure protection. Or, ne l’oublions pas : c’est Saint Euro qui nous protège.
Quinze ans après la mise en place de l’euro, la production industrielle italienne a chuté de 20%, l’espagnole de 15%, la française de 12%. Entre 2000 et 2013, la France a vu le poids mondial de ses exportations divisé par deux. L’industrie française est ainsi revenue à son niveau d’avant de Gaulle et Pompidou. Elle n’est plus que quantité négligeable dans la compétition mondiale. L’Angleterre, quant à elle, avec sa monnaie propre, a vu sa production industrielle diminuer de 5%. Celle de l’Allemagne a bondi de 34%.  Mais n’y voyez pas la preuve que l’euro ne profite qu’à l’Allemagne, car taillé exclusivement pour les spécificités de son économie. Non, non, non, prenez votre chapelet et faites en trois dizaines : l’euro est fait pour tous les pays européens. Car l’euro est comme Dieu : il est universel. Et achevez votre prière par cette profession de foi : l’euro nous protège. De la désindustrialisation.
Depuis l’introduction de l’euro, les seuls taux qui augmentent sont ceux de chômage et de suicide ; la Grèce, dont le taux de suicide fut longtemps l’un des plus bas d’Europe, a vu celui-ci doubler depuis 2009. En avril dernier, un pharmacien retraité, après des décennies de bons et loyaux services, s’est tiré une balle dans la tête devant le Parlement grec, laissant ce message : « Je préfère mourir dans la dignité, plutôt que de vivre dans la honte de faire les poubelles pour survivre ». Et le taux de suicide poursuit sa croissance folle : + 43% pour la seule année dernière. Un record mondial. Mais l’euro nous protège. De la désolation, de la détresse, du suicide.
Valéry Giscard d’Estaing, pourtant fervent partisan de la « construction » européenne et de l’euro — c’est lui qui a écrit le texte de la Constitution européenne de 2005 — , vient d’admettre que la Grèce n’avait aucune chance de mettre fin à son cauchemar si elle conservait l’euro : « La question fondamentale est de savoir si l’économie grecque peut repartir et prospérer avec une monnaie aussi forte que l’euro. La réponse est clairement négative. » Il rejoint ainsi — enfin, mais probablement est-ce parce que ce grand courageux n’a plus rien à perdre — la communauté des économistes qui, depuis plus de vingt ans, hurle dans le désert qu’une union monétaire ne peut fonctionner qu’avec des économies raisonnablement homogènes (ce qui n’est pas du tout le cas des pays d’Europe) ; qu’a contrario, doter d’une même monnaie des pays aux niveaux de compétitivité trop divers conduit à l’asphyxie des pays les moins riches (en les empêchant d’opérer des dévaluations compétitives), et renforce les pays déjà les mieux dotés. Ce qui se passe grandeur nature sous nos yeux, pour qui les a ouverts, débarrassés des lunettes médiatiques…
Quand je parle de la communauté des économistes, je parle de ces centaines d’universitaires, de chefs d’entreprise, de professeurs, de prix Nobel d’économie qui expliquent pourquoi l’euro est un fléau, et que l’on n’entend jamais dans le débat public ; je ne parle pas, bien sûr, des perroquets à propagande qui viennent se prostituer sur les plateaux-télé, de ces économistes accrédités qui tapinent comme ils respirent, de ces experts d’appareil prêts à noyer la vérité en échange d’un gros chèque, de ces Lyssenko de la science économique chargés de draper dans leur aura de spécialistes les contrevérités les plus grotesques, de rendre indiscutables les plus odieuses mystifications, de conférer une crédibilité de fer aux théories les plus dévastatrices. Je ne parle donc pas, en particulier, de cet imposteur à crâne d’œuf dont je préfère avoir oublié le nom, ce prostitué qui vient débiter péremptoirement ses mensonges sur les plateaux-télé, disant ainsi l’exact contraire de ce qu’il écrit dans ses bouquins — moyennant une grasse rétribution pour ses bons et déloyaux services de salope. Payé au mensonge… millionnaire, sans doute, maintenant…
Mais nous sommes ici hors sujet. Pour le CSP+, en effet, l’enjeu de la vérité et du mensonge ne compte pas. Le vrai n’est pas dans ses critères. Seul lui importe d’identifier l’opinion dominante, et de s’y ranger. Sans l’examiner. Sans l’analyser. Sans la soumettre à la moindre critique, oh, là là, surtout pas, ça risquerait d’ébranler les certitudes qu’il se forge en deux minutes sur injonction médiatique. Sa seule boussole se nomme consensus. Le vrai et le faux n’ont aucune part dans la formation de ses « idées ». Il est l’illustration magnifique de la phrase de Bernanos : «Si l'on me demande quel est le symptôme le plus général de l'anémie spirituelle, je répondrai certainement : l'indifférence à la vérité et au mensonge ».
Le CSP+ ne veut pas comprendre, il veut croire. Il ne veut pas d’explications, il veut des mots d’ordre. Ce ne sont pas des opinions qu’il défend, ce sont des articles de foi. Edictés par le clergé médiatique. « C’est mon intime conviction », voilà d’ailleurs son plus fort argument face à la contradiction… tout est dit… Admirez au passage la puissance analytique décoiffante…
Toutes les « opinions » du CSP+ sont régies par ce même suivisme, cet entêtement à ne pas s’informer, cette obstination féroce à persister dans l’ignorance. Plus formaté, plus endoctriné, plus tétanisé à l’idée d’enfreindre les commandements médiatiques, on ne fait pas. L’aveuglement volontaire du CSP+ atteint des sommets. L’autocensure qu’il s’applique — tellement intériorisée qu’il n’en a même plus conscience — est sans précédent ; seuls, peut-être, les régimes communistes parvinrent-ils à provoquer une telle abolition des facultés de jugement, une telle capitulation de la pensée.
C’est vrai avec l’euro, comme on vient de le voir, sujet sur lequel il ne fait que répéter les poncifs grotesques de la doxa journalistique. Mais c’est encore plus vrai avec l’islam.
Il faut voir l’extraordinaire fébrilité qui agite le CSP+ dès qu’il entend mettre en cause l’islam, ses mâchoires qui se serrent à bloc, ses yeux qui s’injectent de haine. Ah, alors pour le CSP+, grand bedeau de l’anticatholicisme, c’est open bar pour éreinter les catholiques, les traiter de ringards, d’arriérés, de crétins réactionnaires, obscurantistes, nazis, rappeler ad nauseam les Croisades (sans rien en savoir, d’ailleurs), taper sans retenue sur le Pape, resservir sans cesse le lieu commun des horreurs de l’Inquisition (et ses dix morts), faire l’amalgame entre le cas, monté en épingle par une presse décidément impartiale, d’une poignée de prêtres pédophiles, et l’ensemble du clergé, minimiser la gravité des atteintes aux lieux de culte catholiques (80% des dégradations de lieux de cultes en France), nier les liens inextricables entre la grandeur passée de l’Europe et le catholicisme, refuser de voir que les plus belles villes du monde — Rome, Vienne, Venise, Florence, Prague — furent catholiques, et que ce n’est évidemment pas un hasard, couvrir les pratiquants de sarcasmes et d’insultes, les moquer, les dénigrer, les caricaturer en esprits obtus, bornés, fascistes et pédophiles. Tout ça, il peut, et il ne s’en prive pas. Tous les jours, ce dévot qui s’ignore récite bien  servilement son catéchisme anticatholique.
Mais critiquer — que dis-je,  effleurer — l’islam ? Emettre un tout petit doute sur le fait que cette religion soit uniquement pourvoyeuse de paix et d’amour ? Evoquer les atrocités perpétrées en son nom (hier et aujourd’hui), et s’interroger sur leurs éventuelles justifications par la doctrine islamique ? Envisager l’hypothèse qu’il y ait quand même un lien, un tout petit lien, même très ténu, entre les exactions commises par des individus rugissant « Allah Akbar », et certains enseignements du Coran ou des hadith ? Allez, allez, ne perdez pas votre temps avec ces questionnements superflus : le CSP+, ce grand expert des religions, cet immense spécialiste de l’islam, a la réponse : « Tout ça n’a rien à voir avec l’islam ». Et puis surtout : « Pas d’amalgame. »
Même procédé que pour l’euro : totalement inculte sur le sujet, il assène une affirmation péremptoire en espérant décourager toute objection et ainsi échapper à une discussion qui révèlerait l’étendue de son ignorance.
De surcroît, par son assurance et son simulacre d’érudition, ce pédant opère un retournement particulièrement odieux en intimidant son interlocuteur et en faisant peser sur ce dernier la crainte du ridicule, quand c’est lui qui devrait être ridiculisé pour le ton doctoral qu’il emploie pour énoncer des énormités. Cet automate qui passe ses journées englué dans les futilités de bureau, les gazouillis d’open space, les réunions sans but et les problèmes fictifs, cet être robotisé dont les cyber-neurones sont structurellement incapables de traiter autre chose que des mesquineries professionnelles, ce petit castré qui n’a jamais exercé sa puissance intellectuelle sur autre chose que les enjeux factices de son boulot, ce pur pragmatique hermétique à la transcendance, totalement dénué de sensibilité pour les religions, et qui n’a bien sûr jamais ouvert le Coran, jamais lu un hadith, et n’a pas la moindre idée des modalités de la vie au Qatar, en Arabie saoudite et dans tous les pays régis par la merveilleuse loi islamique, cet ignare épaté de lui-même sait en revanche une chose : « Tout ça n’a rien à voir avec l’islam ». Les prêtres pédophiles, donc, le sont à cause de la perversité de la doctrine catholique, ça ne fait aucun doute (quoi, quel amalgame, où voyez-vous un amalgame ?). Mais le Prophète marié à Aïcha, neuf ans ? Ah non mais alors ça, laissez-moi vous dire que ça n’a rien à voir avec l’islam ! Ah là là, vous faites encore un amalgame, c’est à désespérer ! Un amalgame grossier entre le Prophète et l’islam ! Comment ça, le Prophète a quand même un rapport avec l’islam ? Mais non, enfin, vous n’y connaissez rien ! Cessez donc vos discours de haine ! C’est un scandale ! Je suis indigné ! Indignados ! Saint Hessel au secours ! Encore un peu et je vais devoir diagnostiquer une islamophobie aiguë ! Quoi, encore ?! Les djihadistes de l’Etat islamique qui violent des fillettes, les vendent pour cent dollars et se justifient en déclarant : « Chacun doit se rappeler que réduire en esclavage les familles kuffars – infidèles – et prendre leurs femmes comme concubines, est un aspect fermement établi de la charia, et qu'en le niant ou le moquant, on nierait ou on moquerait les versets du Coran » ? Mais ceux-là n’ont rien à voir avec l’islam ! Je vais leur expliquer, moi, ce qu’est l’islam ! Ces gens-là sont… islamophobes, tiens ! Oui ! Voilà ! Parfaitement ! C’est ça ! Vous aussi, d’ailleurs ! Islamophobe ! Islamophobe, également, le chef de Boko Haram qui enlève des jeunes filles, les viole puis annonce : « J'ai enlevé vos filles. Je vais les vendre sur le marché, au nom d'Allah » ! Oui, parfaitement, islamophobe. Pardon ? Vous dites ? En application de la charia, le Yémen autorise le mariage entre des hommes de cinquante ans et des filles de dix ans ? Eh ? Euh ? Ah… Euh, ah oui : la charia n’a rien à voir avec l’islam ! Bon ! Alors ! C’est pourtant simple, non ! D’autres questions ? Oui ? Ce que je pense du fait que dans nombre de pays musulmans — dont jusqu’à récemment le Maroc, pays « musulman modéré » — un violeur puisse éviter la prison s’il épouse sa victime, même mineure, au motif qu’une enfant souillée qui épouse son agresseur devient une femme respectable qui a perdu sa virginité avec son époux ? Ce que je pense du fait que 75% des femmes emprisonnées au Pakistan le sont parce que victimes de viol, c’est-à-dire, d’après la logique de la loi islamique en vigueur là-bas, coupables d’un rapport sexuel pré-mariage ou adultérin ? Eh bien j’en pense que c’est impossible. Que c’est faux. Que c’est de la propagande islamophobe relayée par la fachosphère et concernant quelque chose qui non seulement n’a rien à voir avec l’islam, mais qui de toute façon n’existe pas. Et puis d’ailleurs si c’était vrai, quelle importance ? Il conviendrait simplement de ne pas faire d’amalgame, voilà tout. Je ne vois pas où est le problème.
Ce que je pense des Croisades ? Ah, les infâmes Croisades ! Ah, les fumiers, les scélérats ! Ah, elles sont bien la preuve de l’abjection du catholicisme, ces Croisades ! S’il se trouve encore quelque naïf pour douter de la barbarie des catholiques, qu’il pense aux Croisades et il sera fixé ! Ah, ces odieuses Croisades contre d’innocents musulmans qui ne faisaient, ces doux agneaux, que dépouiller les pèlerins chrétiens et saccager leurs lieux saints ! Ah, l’ignominie ! Ah, les infâmes ! Le voilà, le vrai visage du catholicisme ! Dans toute sa noirceur ! Dans toute son horreur ! Comment peut-on encore oser se prétendre catholique, avec un héritage pareil ? Pardon ? Que dites-vous ? Les carnages commis par Mahomet et ses camarades ? Les infidèles massacrés, égorgés, leurs femmes et leurs enfants répartis comme butins ? Et les exactions auxquelles s’adonne actuellement l’Etat islamique ? Non pas au douxième siècle, mais aujourd’hui ? Là, maintenant, en ce moment ? Comment ça, j’ai quelques combats de retard ? Mais je ne vous permets pas ! Quoi les viols, les égorgements, les décapitations, les crucifixions, les crémations vivant ? Ca me laisse froid ? Peut-être, oui, mais quel rapport ? Quoi, l’islam ? Quel rapport ? Mais alors là vous confondez tout ! Pas d’amalgame ! Attention !! Ah ! Gaffe, hein ! Taisez-vous ! Qu’alliez-vous dire ? Vous n’alliez quand même pas faire l’amalgame, rassurez-moi ?!! Non ?! Bon…
D’autres questions ? Oui ? Ce que je pense de l’Inquisition ? Mais c’est une horreur, mais c’est abject ! Ah, ces fumiers de catholiques ! Mais ils n’ont aucune tolérance ! Et la liberté de conscience, dans tout ça ? Hein ? Qu’en font-ils, ces ordures ? Et les Lumières ? Hein ? Et les Droits de l’Homme ? Et la LI-BER-TE ?! Je suis indigné ! Quoi, comment ça, le Coran punit de mort la conversion d’un musulman à une autre religion ? Pardon ? En Arabie saoudite, l’apostasie est passible de la peine de mort par décapitation au sabre ? Mais non, mais non ! Fantasme islamophobe ! Vous êtes manipulé ! Désinformé ! Et puis de toute façon ça n’a rien à voir avec l’islam ! Je ne vois pas qui vous a mis en tête que les lois en Arabie saoudite avaient un quelconque rapport avec l’islam ! Non mais enfin ! Renseignez-vous, mon vieux ! Et ouvrez votre cœur ! A l’Autre, au Différent ! Un peu de tolérance ! Et puis cessez vos amalgames ! Et vos caricatures ! Est-ce que j’en fais, moi, des amalgames et des caricatures ? « Nous vous avions donné trois jours pour abjurer votre foi mais vous avez insisté pour ne pas revenir vers l'islam. Je vous condamne à la peine de mort par pendaison », telle est la sentence prononcée par un tribunal islamique soudanais contre une jeune femme enceinte de huit mois, mère d’un enfant de vingt mois, qui en se convertissant au christianisme s’est rendue coupable du crime d’apostasie…
Mais cela n’émeut guère le CSP+. De même que son indignation, sa tolérance et son padamalgam, son émotivité est à géométrie variable. Dix crétins du FN postent des tweets racistes, et c’est l’ensemble du FN qui est un parti raciste, et la République est en danger, et les heures les plus sombres de notre Histoire sont de retour, et le nazisme est aux portes du pouvoir, et les déportations vont bientôt reprendre, et Auschwitz va reprendre du service. Le CSP+ n’en dort plus la nuit.
Apprendre, en revanche, que plus d’un jeune Français sur quatre soutient l’Etat islamique — celui qui viole, qui égorge, qui lapide, qui crucifie, qui décapite, qui brûle vif, qui assassine des journalistes, qui détruit l’héritage de plusieurs siècles de civilisations  — n’éveille pas en lui la moindre inquiétude. Non, ça, non, ça ne révèle rien. Rien du tout. Ce grand professeur de vigilance citoyenne ne voit pas là le moindre motif d’anxiété. Ce contempteur de l’esprit munichois veut qu’on passe vite à autre chose. On ne va quand même pas s’appesantir sur de tels points de détail, n’est-ce pas…
Le CSP+ est ainsi : un lâche, un pleutre qui travestit en qualités ses pires bassesses. Qui voudrait faire passer son esprit capitulard pour le sommet de l’héroïsme. Qui souhaiterait qu’on voie de la tolérance là où il n’y a que de la soumission. Qui nomme ouverture d’esprit son abdication de tout esprit critique. Qui dépense une énergie folle à préserver son angélisme de toute atteinte du réel ; qui cultive farouchement l’ignorance pour ne pas avoir à examiner, à juger, à prendre position, choses quasiment inconcevables pour un tel valet du Moderne, un esprit si frénétiquement approbateur. Oh oui, il y tient, à son ignorance ! Essayez donc de lui dessiller les yeux sur les sujets sur lesquels il n’a que des certitudes d’inculte, vous serez reçu… sourde oreille, dédain ou animosité… Plus facile de déplacer les montagnes que d’ébranler l’assurance de l’ignorant…
Le CSP+ déroule ainsi son existence, satisfait de lui, la conscience tranquille, persuadé qu’il est un résistant alors qu’il n’est qu’un servile collaborateur de l’esprit du temps, un applaudisseur ardent des plus féroces attaques que notre civilisation, notre conception du beau, de l’homme et de la femme aient jamais connues.
Comme la plupart de nos « élites » actuelles, il emploie son intelligence et ses talents à aggraver le malheur du monde ; l’un des péchés les plus inexpiables, selon la Bible… Mais qui se soucie encore de ce que dit la Bible,  ce bouquin poussiéreux, ce ramassis de sottises moralistes écrit par des ringards à front bas, des illuminés qui n’avaient rien compris à la nature humaine ? Sûrement pas le CSP+, ce bienheureux qui, touché par la grâce de la Modernité, a bien identifié que la félicité résidait dans le culte de Saint iPhone, dans la dévotion au dieu Progrès et dans la répétition servile des dogmes médiatiques.
Il a donc tout pour être heureux, ce cher CSP+. Tout pour s’accomplir. Il lui suffit de ne rien penser de son époque, et de trouver merveilleuses toutes les abominations qu’on lui présente comme de délectables avancées. Et de poursuivre ainsi, tout bouffi de fierté, sa déambulation machinale sur les pistes lisses de l’approbation — à dos de trottinette, évidemment. Prolonger jusqu’au bout ce long dimanche de la vie… A moins que… A moins que quelques grains de sable viennent se loger dans la vaseline… Que les conséquences cauchemardesques de l’utopie parviennent jusqu’à lui. Que l’histoire tragique lui explose en pleine fiole. Au rythme où les choses s’aggravent, c’est plus que possible… Alors, peut-être qu’à défaut de son goût pour la vérité, son intérêt lui dictera d’admettre certaines réalités qui, pour l’heure, lui sont inaudibles. C’est le seul espoir qui lui reste de sortir de l’aveuglement, et d’enfin comprendre ce qui se passe. Il est immense.

1 commentaire: