vendredi 22 avril 2016

La Nuit des morts-vivants



« Ce qu’il y a de beau, avec les tyrannies convaincues d’œuvrer pour le bien commun,
c’est qu’elles ne s’arrêtent jamais puisqu’elles ont leur conscience pour elles. »
Philippe Muray



« Nuit debout » : le troupeau de moutons qui se réunit depuis quelques semaines place de la République a le sens de l’antiphrase. Car il n’y a évidemment pas plus avachi, pas plus affaissé, pas plus vautré dans le confort intellectuel que les progressistes ringards de « Nuit debout ». Ces has-been qui s’ignorent, ces jeunes vieux qui s’imaginent à la pointe de la rébellion, de la dissidence et de l’innovation, cumulent en vérité tous les signes extérieurs de servitude, de conformisme et de gâtisme.

« Nuit debout » : drôle de nom pour un rassemblement de rampants. Drôle de nom pour un grouillement d’effondrés de la pensée embourbés dans un magma de chimères infantiles, de poncifs obsolètes, de stéréotypes ringards, de prêt-à-penser gâteux. Drôle de nom pour un entassement de ravagés du bulbe qui voudraient nous faire croire qu’ils sont en mesure, à partir du fatras de lieux communs qui peuple leur crâne, de développer une vision inédite du monde et de construire un projet de société novateur.
Mais il ne suffit pas de rebaptiser avec des noms cool des concepts obsolètes pour les rendre pertinents. Il ne suffit pas de dépoussiérer des grilles de lecture démonétisées depuis trente ans pour leur conférer une puissance explicative. Il ne suffit pas de repeindre en rose des vieilles lunes idéologiques pour les rendre enfin viables. Il ne suffit pas de ressortir Papi Communisme du placard, de le travestir en fringant jeune homme et de lui donner un nom branché pour qu’il devienne un type sympathique et innocent, qui n’est pas responsable de 100 millions de morts et d’un nombre incalculable de tragédies.
« Nuit debout » n’est que ça : un grand recyclage d’idées usées jusqu’à la trame, disqualifiées depuis longtemps par le réel, et qu’une poignée d’agitateurs et de maniaques a décidé on ne sait trop pourquoi de ressortir des poubelles de l’Histoire. Mais cette opération cosmétique se voit comme le nez au milieu du visage ; elle ne devrait abuser personne. C’est un lifting raté, un lamentable maquillage qui devrait faire sourire tout le monde. Sauf, bien sûr, Laurent Joffrin et ses clones journalistes, qui ont reconnu là leurs frères en manipulation, et ne peuvent donc que leur tirer leur chapeau. Les esprits fourbes se rencontrent…

« Nuit debout » : c’est le mot d’ordre des zombies. Le cri de ralliement des morts-vivants. En cela, ce nom est bien choisi. C’est d’ailleurs la seule véritable réussite des crétins lyriques de « Nuit debout ». Involontairement, les dizaines de communicants qui, au prix d’intenses débats et d’infinis tortillages de croupion, ont fini par accoucher de cette locution poético-ridicule, ont indiqué la nature profonde de leur « mouvement » (s’il est permis d’employer un tel mot pour désigner le paroxysme de la pensée figée). Mais leurs entourloupes sémantiques ne duperont personne : cette « Nuit debout » n’est qu’un rassemblement de morveux sous hypnose, d'abrutis léthargiques ânonnant pâteusement quelques fadaises utopiques, incapables de s’extraire de leur chaos mental pour articuler une pensée cohérente et développer une intelligence globale du monde.

A la Nuit des morts-vivants, on n’a pas peur des incohérences et des contradictions.

A la Nuit des morts-vivants, on n’a pas lu la phrase de Bossuet : « Dieu rit de ceux qui déplorent les conséquences dont ils chérissent les causes. »

A la Nuit des morts-vivants, on fustige — très originalement — le capital et le capitalisme, mais on défend l’oligarchie bruxelloise qui, à l’échelle européenne, déploie un capitalisme d’une cruauté, d’une brutalité, d’une inhumanité sans précédent.

A la Nuit des morts-vivants, on vocifère — très originalement — contre le patronat, le MEDEF et Pierre Gattaz, mais on applaudit à l’abolition des frontières, à la libre circulation et à l’immigration illimitée. Comme le patronat, le MEDEF et Pierre Gattaz.

A la Nuit des morts-vivants, on est contre l’exploitation de l’homme par l’homme, mais on est pour l’Union européenne, responsable de la directive détachement, du libre échange frénétique, de la sacro-sainte concurrence libre et non faussée — bref, de l’extension illimitée du domaine de l’esclavage.

A la Nuit des morts-vivants, on ne veut pas de chômage ni de délocalisations, mais on vomit les frontières et le protectionnisme, concepts fascistes comme chacun sait ; on veut que l’emploi reste en France, mais on ne veut pas de barrières douanières pour empêcher qu’un enfant chinois à 80 heures par semaine et 50 euros par mois soit mis en concurrence directe avec un salarié français (et devienne donc la norme).

A la Nuit des morts vivants, on est contre la déflation salariale, mais on est pour l’euro qui, en empêchant une dévaluation de la monnaie, contraint depuis 15 ans à dévaluer… les salaires.

A la Nuit des morts-vivants, on exalte le vivre-ensemble, mais on exècre l’assimilation, qui en est le fondement.

A la Nuit des morts-vivants, on glapit contre la pauvre baudruche El-Khomri, médiocre parmi les médiocres tirée très provisoirement de son insignifiance pour défendre une loi dont elle n’est en rien responsable — puisque ce sont les dictateurs de Bruxelles qui, depuis des décennies, imposent leur infâme modèle socio-économique inégalitaire et communautariste.

A la Nuit des morts-vivants, on fonce tête baissée dans tous les panneaux, on se fait la dupe de toutes les impostures, on récite les évangiles progressistes sans le moindre recul critique ; mais on donne pompeusement des leçons d’esprit critique et de lucidité.

A la Nuit des morts-vivants, on se croit décalé, moderne, innovant, mais on est à la pointe de la ringardise.

A la Nuit des morts-vivants, l’esprit de soumission se pare des habits de la dissidence.
A la Nuit des morts-vivants, le sectarisme porte le masque de la tolérance.
A la Nuit des morts-vivants, le conformisme singe l’irrévérence.

A la Nuit des morts-vivants, on s’imagine rebelle, contestataire, subversif, dérangeant, mais on est un complice objectif de ce que l’on dénonce. Un idiot utile, aurait dit Lénine.

Les dociles toutous de « Nuit debout » feraient donc mieux de s’asseoir. Et de réfléchir. Plutôt que de bêler leurs slogans ineptes et de s’enivrer d’âneries utopiques, ils feraient mieux d’essayer de comprendre de qui ils sont les dupes.
Bien sûr, ils n’en feront rien. Ils ne sont pas là pour ça. Ils sont là pour s’agiter narcissiquement, pour s’admirer le nombril, pour se griser de lyrisme révolutionnaire et d’incantations vaporeuses. Ils sont là pour ressentir le petit vertige pour couillons d'être ensemble.

Mais ne venez pas essayer de leur expliquer ça, ni même de leur porter la plus légère contradiction : ces vibrants défenseurs de la liberté d’expression et du débat d’idées ne peuvent souffrir aucun autre discours que le leur. Ainsi ont-ils récemment empêché que se tienne à l’Ecole supérieure de commerce de Paris une conférence de Florian Philippot, représentant bien connu du parti misogyne et homophobe (comme en témoignent avec éclat le sexe de sa présidente, et l’orientation sexuelle de son vice-président). « S’il vient, on va le cogner »…
Quelques jours plus tôt, Alain Finkielkraut, qui venait exclusivement pour écouter et observer — et non pour s’exprimer —, n’a pas pu rester plus d’une minute. Sitôt repéré, les champions de la diversité, de la tolérance et du faut pas stigmatiser l’ont expulsé aux cris de « fasciste ! », « facho ! », « fasciste ! », « facho ! », soit des insultes aussi innovantes que variées. On sentait bien alors qu’à « Nuit debout », les esprits raffinés se bousculaient. On sentait bien que l’accueil de l’Autre et la tolérance tant revendiqués par ces grands humanistes n’étaient pas que des mots. On sentait bien que cette Nuit des morts-vivants n’était ni la Nuit de l’entre-soi, ni celle du sectarisme. On sentait bien, surtout, que le vent de fraîcheur et de renouvellement de la pensée dont nous parlaient les médias en couinant d’extase n’était pas un mythe : après tout, traiter son contradicteur de fasciste n’est jamais qu’une pratique vieille de… 80 ans. Une bonne vieille méthode stalinienne, devenue depuis un grand classique du terrorisme intellectuel — avec toutes ses variantes, à savoir les imputations de racisme, de machisme, d’homophobie, d’islamophobie, de populisme, etc.

Ainsi, un an après le rassemblement totalitaire des Charlie, cet angoissant pullulement de sosies d’où toute individualité était bannie, la place de la République abrite de nouveau des esprits moutonniers, des moulins à slogans et des robots à propagande. De plus en plus fréquemment, cette place est le lieu de l’annihilation de l’individu au profit de la masse, de la dilution de la pensée dans les bafouillages de communicants. De plus en plus, la place de la République est le lieu de l’embrigadement totalitaire et du dressage des foules.

Au point qu’il serait peut-être temps de lui trouver un nouveau nom, plus adapté à ses nouvelles fonctions. Place de la pensée unique ? Ou de la non-pensée ? Place de la propagande ? Place du sommeil de la raison ? Place du conformisme ? De l’angélisme ? De l’aveuglement ? Du déni ? Place des utopies ? Place du prêt-à-penser ? Place du mimétisme ? Place de l’originalité codifiée ? Place de la rébellion certifiée conforme ? Place des idiots utiles ? Difficile de choisir. Mais Léonard de Vinci nous enseigne que « la simplicité est la sophistication suprême » ; aussi, restons simple. Et prenons un mot qui leur est familier : renommons donc la place de la République « place du Fascisme ». Oui, c’est bien, ça. C’est évocateur. Allez, va pour place du Fascisme. Ou de l’Antifascisme, s’ils préfèrent. C’est la même chose. Eux-seuls ne l’ont pas compris. C’est cela, avant tout, qui les rend si comiques.