vendredi 14 avril 2017

Experts ou escrocs ?


« Les intellectuels, ne l'oublions pas, ont bien intégré l'idée qu'il faut que les choses paraissent compliquées. Sinon, à quoi servent-ils ? »
Noam Chomsky

Marine Le Pen est nulle, nulle, nulle en économie. Nullissime ! Son programme économique est aberrant, et d’ailleurs il n’existe pas.

C’est les experts immensément doués et parfaitement indépendants des Echos (propriété de LVMH), de Challenges (groupe Nouvel Obs) et de l’Institut Montaigne (le fan-club de Macron) qui nous le disent. Vous savez, tous ces spécialistes incorruptibles qui nous annonçaient le plein-emploi par l’euro, l’apocalypse en cas de Brexit et le chaos économique si, par malheur, le démon Trump l’emportait. Tous ces grands humanistes qui n’ont à cœur que de servir le peuple (et non des intérêts privés, qu’allez-vous imaginer ?), et éclairent ce dernier avec une honnêteté, une transparence et une compétence jamais prises en défaut.

La preuve ? Prenez leurs promesses sur le paradis que devait apporter Saint-Euro : « Avec l’euro, on rira beaucoup plus » ; « L’euro nous apportera la paix, la prospérité, la compétitivité » ; « L’euro est la réponse d’avenir à la question du chômage » ; « L’euro, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité » ; « L’euro, ce sera une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré ».
17 ans plus tard, leur compétence ne fait plus aucun doute : la zone euro affiche la croissance la plus faible au monde. La production industrielle italienne a chuté de 21%, l’espagnole de 15%, la française de 12% ; l’anglaise (sans euro) de… 5%. Dans tous les pays de la zone euro (exceptés l’Allemagne et les Pays-Bas, seuls pays pour lequel l’euro est trop faible et donc dope leurs exportations), le taux de chômage atteint des sommets inédits. En Espagne, la moitié des jeunes sont au chômage ; 1 salarié sur 3 touche moins de 750 euros par mois ; 2 millions de foyers ont tous leurs membres en recherche d’emploi. Y a pas à dire, avec l’euro, on rit beaucoup plus. Au Portugal, 1 salarié sur 5 gagne moins de 400 euros. En France, nous avons 15% de pauvres. 6,5 millions de chômeurs. 85% des embauches se font en CDD. Non, vraiment, tout démontre que l’euro nous protège.

La preuve du pudding, c’est qu’on le mange, disait Engels. De la même manière on pourrait dire que la preuve de l’euro, c’est qu’on travaille. C’est-à-dire qu’on n’est pas au chômage, au RSA, au SMIC, en stage à 28 ans, livreur à bicyclette, dans un « 1 euro job » ou je ne sais boulot uberisé (ce qui, en bon français, se dit « précarisé »).
Je sais bien que nos experts nous expliqueront péremptoirement que la débâcle économique qui a suivi l’arrivée de l’euro n’a rien à voir avec l’euro. Pardonnons-leur : ces brillants experts sont arrivés à de tels sommets qu’ils en ont oublié les bases. Et notamment ce principe économique élémentaire : la force d’une monnaie doit être adaptée aux caractéristiques de la zone à laquelle on l’applique (on parle alors de « zone monétaire optimale »). Par conséquent, doter d’une même monnaie des pays aux économies si dissemblables que la Grèce, le Portugal, la France et l’Allemagne est une aberration économique. Elle repose sur un déni : le déni de la diversité des économies et des peuples d’Europe. Or, en économie comme ailleurs, le déni se paie toujours, et souvent très cher…

Mais, répétons-le, il n’est pas question de mettre en doute l’honnêteté et la pureté d’intention de nos experts : ils n’œuvrent que pour le bien commun. Seulement, ils ont un don prodigieux pour se planter. Ils ne font que ça, depuis trente ans, se planter. Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient nuls. Non. Ils sont juste montés à l’envers. Ils prévoient l’avenir, mais en miroir. Ce sont des prophètes à contresens.
Ce qui d’ailleurs, et paradoxalement, les rend extrêmement précieux pour éclairer nos décisions : il suffit de faire l’exact opposé de ce qu’ils préconisent. De prendre la négative de leurs propositions. Ils nous conseillaient d’adopter l’euro ? Il fallait s’en garder comme de chier au lit. Ils nous vantaient la mondialisation heureuse ? Il fallait entendre « mondialisation hideuse ». Ils prônaient le libre échange sans frontières ? Il fallait en toute hâte renforcer nos frontières et nos barrières douanières. Ils exaltaient la concurrence libre et non faussée, et vomissaient le protectionnisme ? Il fallait se dépêcher de mettre en place des mesures de protection de notre industrie et de nos travailleurs. Ils prophétisent l’enfer si nous sortons de l’euro (comme ils nous annonçaient le paradis si nous y entrions) ? Il faut de toute urgence sortir de l’euro.

Dans les semaines qui viennent, il faudra donc écouter très attentivement ces expertocrates. Avec la déférence qui est due à leurs beaux diplômes d’intelligents certifiés conform(ist)es. Pendant qu’ils pontifient, très épatés d’eux-mêmes, on pourra quand même s’amuser à penser à leurs résultats, et savourer le contraste entre leur orgueil inébranlable et leurs échecs systématiques. Puis, une fois identifiées leurs recommandations, on s’empressera de prendre les décisions opposées. Elles ne pourront qu’être meilleures. Pour la plupart, elles seront même excellentes. Puisqu’elles iront à l’encontre de ces gens qui ont tout détruit.

C’est facile, finalement, l’économie, en régime de propagande.

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