samedi 6 mai 2017

Trissotin 2017






« C’est un parleur étrange, et qui trouve toujours,
L’art de ne vous rien dire, avec de grands discours »
Molière (Le Misanthrope. Acte II. Scène IV)

« Je pense qu’aussi longtemps que la diplomatie permet d’éviter la guerre, elle est préférable. »
Emmanuel Macron

« Parmi les péchés en parole, il faut éviter les paroles inutiles, c’est-à-dire celles qui ne servent en rien ni à celui qui les prononce ni à autrui. »
Saint Ignace de Loyola

« L’exigence de l’optimisme est la voie de l’espoir que nous voulons. »
Emmanuel Macron

« On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé »
Molière (Les Femmes savantes. Acte II. Scène VII)

« Il vous appartient de poursuivre le chemin jusqu’au bout et au-delà. »
Emmanuel Macron

« J’essaie de dire des choses — enfin j’espère. »
Emmanuel Macron



Molière est éternel.
Comme tous les grands écrivains, il capte dans ses personnages ce que l’homme a de permanent ; ce qui, par-delà les époques, les cultures et les mœurs, se manifeste immanquablement, sous des masques divers.
Il n’y a en effet que les progressistes et les incultes  mais c’est la même chose — pour croire que l’homme change fondamentalement ; il n’y a que les moulins à stéréotypes contemporains pour « penser » qu’il n’y a pas d’invariants anthropologiques : de tronc commun éternel à partir duquel se développent les branches, éphémères, propres à chaque époque.

Molière est un écrivain ; cela suffit à le différencier des pitres écrivassiers qui, de Marc Levy à Jean d’Ormesson, empoisonnent les cerveaux contemporains avec leur prose incolore, plate et sans vie.
Molière est un écrivain ; c’est pour cela que, trois siècles et demi après sa mort, il est bien plus vivant que tous nos graphomanes contemporains. C’est pour cela qu’à lui seul, il nous apporte sur notre temps un éclairage bien plus précieux que tous ces impotents réunis.
C’est parce qu’il est un écrivain que, trois siècles et demi après sa mort, il est infiniment plus actuel que tous ces anti-artistes qui tomberont dans l’oubli dès que le soleil médiatique se couchera sur leur imposture.

Il faut lire Molière, donc. Le lire et le relire. La vie est trop courte pour perdre son temps à ne pas lire Molière.
D’autant qu’en vérité, on gagne un temps fou, à lire Molière. On prend un plaisir fou, et on gagne un temps fou ; car on comprend en une comédie ce que d’autres expriment péniblement sur plusieurs centaines de pages, sans style et sans clarté. Et puis surtout, en lisant Molière, on réalise que les protagonistes de notre époque ont déjà été décrits, pour une large part. Décrits, analysés et mis en boîte.

Pour ne prendre qu’un exemple, la campagne présidentielle qui s’achève fut un long hommage à Molière. Hommage involontaire, bien sûr, tant la haine de la France et singulièrement de son art (qui « n’existe pas », dixit l’un des candidats) est vivace chez la quasi-totalité des candidats — et la majorité des électeurs. Mais hommage quand même. En cela, d’ailleurs, cette campagne aura été brillante. Hélas, en cela seulement.

Ainsi, François Fillon, c’est à la fois Harpagon et Tartuffe. Le pingre et l’imposteur. Le chantre de l’austérité qui porte des pulls à mille euros la manche — payés par le contribuable. Le champion de la sobriété qui se love dans des costumes qui coûtent un an de SMIC — payés par le contribuable. L’homme honnête et droit qui conclut de drôles de contrats de travail avec sa femme et ses enfants… L’homme de convictions qui retourne sa veste en moins de deux minutes ; l’homme fier et intègre qui, apprenant sa défaite électorale à 20h00, appelle à 20h02 à voter pour son concurrent, qui l’a traîné dans la boue et livré pendant plusieurs mois à un lynchage d’une violence inouïe…
Quant à l’électeur de Fillon, il n’a jamais été aussi bien portraituré que sous les traits d’Orgon. Orgon, le cocu de compétition qui se fait copieusement truffer par Tartuffe.
Orgon, le pigeon frénétique qui ne veut rien savoir, rien entendre des mises en garde — pourtant bienveillantes — de ses amis et de sa famille.
Orgon, le couillon forcené dont l'idolâtrie pour Tartuffe annihile toute lucidité, toute capacité à entendre la moindre critique sur ce dernier ; Orgon, que son adoration fanatique pour Tartuffe rend aveugle et sourd. Aveugle aux faits, innombrables, qui démentent sa vision idéalisée ; et sourd aux avertissements de ses proches :

« Mais il est devenu comme un homme hébété,
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
[…]
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles. »

Ainsi, à ceux qui cherchent à le prévenir de sa duperie :

« C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui. »

, il répond, implacable :

« Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde,
Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas ;
Mais vous trouverez bon que je n’en use pas. »

Quand la vénération prend des formes aussi gratinées, les avertissements ne sont pas seulement inutiles ; ils sont contre-productifs. Plus on cherche à le sortir de son aveuglement, plus Orgon s’aveugle. Plus on tente de lui ouvrir les yeux, plus il s’enferme dans le déni.
Chaque critique envers son gourou rend ce dernier plus incritiquable. Chaque tentative de l’atteindre le rend plus intouchable. Chaque attaque renforce son statut de victime. Et légitime, par conséquent, qu’on le défende de plus en plus férocement.
C’est pourquoi, à mesure que la pièce progresse et que les critiques se multiplient contre Tartuffe, Orgon se crispe, se raidit, manifeste une intolérance de plus en plus hystérique envers ceux qui formulent des doutes sur l’honnêteté de Tartuffe :

« Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot. »

« Tais-toi, peste maudite »

« Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras. »

Cette escalade dans la violence culmine quand Orgon insulte son fils qui a eu le tort de lui dire la vérité sur Tartuffe, puis le menace physiquement, et enfin le chasse de sa maison — sans oublier au passage de le déshériter (au profit de Tartuffe) :

« Je te prive, pendard, de ma succession,
Et te donne, de plus, ma malédiction. »

Tout cela, donc, pour défendre un imposteur. Toute cette ivresse de haine contre son propre fils, pour défendre quelqu’un qui le méprise, convoite sa femme, et s’apprête à le ruiner. N’a-t-on pas là, décrit magistralement, le sectarisme qui s’exprime dans certaines familles quand la discussion prend un tour politique ?
N’a-t-on pas là, décrit magistralement, ce prodigieux mélange de mauvaise foi, de cécité volontaire et d’aigreur qui caractérise le militant ? Cette abolition de toute exigence de vérité, qui rend impossible un échange loyal ? Ce dogmatisme hargneux, qui transforme le contradicteur en blasphémateur, et exclut donc d’entretenir avec lui un désaccord civilisé ? N’a-t-on pas là, décrits magistralement, les sommets de haine, de bêtise et de destruction vers lesquels peut mener l'envoûtement par un charlatan ?

Rien de neuf, donc, depuis Molière. Enfin si, une petite nuance : quand, ayant surpris Tartuffe en train de convoiter sa femme, Orgon comprend enfin sa duperie, il renvoie Tartuffe avec la plus grande fermeté.
Il en va tout autrement avec le cocu de Fillon : cocufié pendant cinq ans (de 2007 à 2012), il s’est pourtant battu avec la plus grande énergie pour que son cocufieur revienne au pouvoir et le recocufie cinq années de plus. Las, n’ayant pas obtenu de se faire recocufier par son cocufieur préféré, il s’apprête à se faire recocufier au carré, en obéissant docilement aux directives de son cocufieur qui l’engage à voter pour celui qu’il a âprement combattu.
Ainsi, le cocu de Fillon se retrouvera cocufié directement, et indirectement. C'est là un degré de cocuage que Molière ne pouvait pas prévoir. C’est que, s’il est vrai que l’homme ne change pas fondamentalement, il n’en est pas moins vrai que chaque époque l’assaisonne à sa façon, lui apporte des nuances, atrophiant certains penchants, en hypertrophiant d’autres.

Ainsi, l’homme contemporain se distingue par une atrophie sans précédent de l’exigence de vérité et, partant, une forte perméabilité au mensonge, une prodigieuse indifférence aux faits, et une incapacité structurelle à solliciter sa mémoire pour éclairer le présent. L’homme contemporain est un amnésique. Il s’expose donc à être perpétuellement dupé. C’est toute l’histoire de ces trente dernières années. Et des cinq années à venir.
Une fois de plus, en effet, les Français vont reconduire aux affaires Tartuffe et sa cour de piteux, tous les Attali, Raffarin, Estrosi, Ruquier, Copé, Wauquiez, Cohn-Bendit, Bayrou, Galzi, Ferrari, Cohen, Aphatie, Birenbaum, tous ces apparatchiks empêtrés dans leurs intrigues minables pour conserver leurs places et perdurer au détriment des Français, leur infligeant chaque jour le spectacle de leur médiocrité et de leur arrogance ; tous

« ces gens, qui, je ne sais comment,
Ont gagné, dans la cour, de parler hautement.
Dans tous les entretiens, on les voit s’introduire ;
Ils ne sauraient servir, mais ils peuvent vous nuire. »


Si l’on est frappé, à trois siècles et demi d’intervalle, par les analogies entre Fillon et Tartuffe d’une part, Orgon et l’électeur de Fillon d’autre part, il est une analogie plus spectaculaire encore. Il est en effet un personnage qui parcourt l’ensemble de l’œuvre de Molière, et qui a pris corps aujourd’hui. Un personnage que Molière fait inlassablement revenir dans ses comédies. Un personnage qui fascine Molière jusqu’à l’obsession car, outre son potentiel comique inépuisable, il est un concentré de nature humaine. Il incarne ce que l’homme a en lui de moins glorieux : cet étonnant mélange de narcissisme et de vacuité ; ce puissant mariage entre la médiocrité et l’autosatisfaction. Ce personnage, c’est Mascarille dans Les Précieuses ridicules ; dans Le Misanthrope, il prend les traits d’Oronte ; et dans Les Femmes savantes, il s’appelle Trissotin. C’est le pédant ; le petit marquis inepte et prétentieux, qui s’admire d’autant plus qu’il est plus médiocre.
C’est l’homme vide de culture, mais plein de certitudes. Celui qui « sait tout sans avoir jamais rien appris ». Celui à qui le savoir et la compréhension du monde viennent « naturellement, sans étude ».

C’est celui qui a un avis sur tout, sans avoir jamais réfléchi à rien. Celui qui affirme d’autant plus fermement qu’il ignore tout de son sujet ; qui assène d’autant plus catégoriquement qu’il n’a pas d’argument.

Celui dont l’assurance est proportionnelle à l’ignorance.

Cet homme a une tellement haute image de lui-même qu’il n’envisage pas qu’il lui soit nécessaire de travailler, avant de la ramener. Non. Aussi inconsistant que sûr de lui, il parle sans cesse, mais ne pense jamais. Le problème, c’est que n’ayant rien à dire, il est condamné à produire des phrases qui ne disent rien. Des phrases pleines de mots, mais vides de sens.
« Il faut que l’émergence de cette diversité qu’est la société française, elle reste dans la vibrance de cette diversité. » Des phrases ronflantes, boursouflées, verbeuses, où l’absence de structure et l’inflation de mots servent à masquer l’absence de contenu. « Ce qui constitue l’esprit français, c’est une aspiration constante à l’universel, c’est-à-dire cette tension entre ce qui a été et la part d’identité — cette ipséité stricte — et l’aspiration à un universel, c’est-à-dire à ce qui nous échappe. » Des phrases brumeuses, vaguement lyriques, dont aucune signification n’émerge, mais alors assénées avec conviction pour faire croire qu’elles recèlent un sens et une cohérence, quand elles ne veulent rigoureusement rien dire. « La réconciliation cohérente que je propose et le projet progressiste assumé sont de nature à réveiller des initiatives très fortes au niveau de la société. »

Tout le monde le connaît, Trissotin. Tout le monde a déjà eu le malheur de voir ce morveux narcissique répandre son arrogance et son inculture sur un plateau de télévision ou dans Télérama. Et dans les grandes villes — singulièrement à Paris —, ce sont des bataillons de Trissotin que l’on croise en terrasse, dans les cafés et dans les restaurants. On a renommé « bobos » ces coquets vaniteux, mais ça ne change rien : ce sont des Trissotin. D’ailleurs, vous verrez, ils s’apprêtent à voter massivement pour leur sosie. Pour Master Trissotin. C’est-à-dire Emmanuel Macron. Emmanuel Macron, saint patron des bobos. Et, accessoirement, auteur des perles linguistiques ci-dessus.

Molière a très bien connu Emmanuel Macron. Jusqu’au timbre de sa voix. Vous ne me croyez pas ? Et pourtant, il en dresse le portrait précis dans Les Femmes savantes :

« Tous les propos qu’il tient sont des billevesées ;
On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé,
Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé. »

De même, Molière a très bien connu le fan-club — pardon, les militants — d’Emmanuel Macron. Il les a connus, et très précisément décrits. C’est dans Les Femmes savantes qu’on trouve le portrait rigoureux de ces gens qui crient au génie à chaque fois que leur idole enfonce une porte ouverte ; ces dévots qui pâment d’extase dès que leur gourou ouvre la bouche, même et surtout si c’est pour proférer une grosse banalité :

« L’agriculture, ce sont les femmes et les hommes qui nous nourrissent. »

« Ah ! le joli début ! »

« Je veux un président qui préside et un gouvernement qui gouverne. »

« Ah ! Tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer. »

« Je considère que pour accéder à la fonction présidentielle, il faut se présenter à l’élection présidentielle. »

« Donnez-nous, s’il vous plaît, le loisir d’admirer. »

« L’argent que j’ai gagné dans ma vie, je l’ai gagné. »

« On se sent à ces vers, jusques au fond de l’âme,
Couler je ne sais quoi qui fait que l’on se pâme. »

« Le monde a changé : il n’est plus le même. »

« Que [Le monde a changé] est là joliment dit !
Et que la métaphore est mise avec esprit ! »

« La conclusion, c’est de tirer les conclusions. »

« Je voudrais l’avoir fait. Il vaut toute une pièce.
Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse ? »

« Il faut interdire les signes religieux ostentatoires qui sont aujourd’hui interdits. »

« Oh, oh, oh ! celui-là ne s’attend point du tout. »

« Notre pays il est fait pour moitié de femmes et pour moitié d’hommes. »

« Lui seul des vers aisés possède le talent ! »

« Je ne suis pas quelqu’un qui est dans l’insensibilité »

« On n’a que lui qui puisse écrire de ce goût »

« Nous pouvons créer un rapport de force en étant forts. »

« Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j’entends là-dessous un million de mots. »

« Dans cette fraternité, nous mettrons de l’humain partout. Parce que nous voulons faire converger nos efforts pour protéger et préserver. »

« On n’en peut plus. »

« Est-ce que vous entendez le murmure du printemps ? »

« On pâme. »

« L’école, elle rassemble toutes les fidélités, et la plus précieuse d’entre elles : la fidélité à l’avenir. »

« On se meurt de plaisir. »

« Pour construire ensemble des solutions et un avenir, nous devons trouver des lignes de force communes. »

« De mille doux frissons vous vous sentez saisir. »

« Penser printemps, mes amis, c’est réconcilier l’ambition et le réel. »

« Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. »

« L’argent ne se mange pas, et nous sommes tous des enracinés. »

« Partout on s’y promène avec ravissement. »

« Il est parfois bon aussi de savoir être maître des horloges. »

« On n’y saurait marcher que sur de belles choses. »

« Et c’est ce qui fait que la France a toujours été elle-même en débordant d’elle-même. »

« Ce sont petits chemins tout parsemés de roses. »

« Précisément parce que la Guyane n’est pas une île, il y a parfois beaucoup d’une île dans sa réalité. »
« Admirable, nouveau,
Et personne jamais n’a rien fait de si beau. »

« - 35 jours, c’est court ou c’est long ?
- C’est factuel. Je n’ai jamais commenté ces données là. Je les prendrai journée après journée, avec beaucoup de sérieux. Avec calme, sérénité, et détermination. »

« Ah ! de l’esprit partout ! »

« L’enthousiasme, c’est le contrepoint des attentes. »

« Si la France pouvait connaître votre prix… »

« Ce que nous ferons pour la culture, c’est un chemin ; c’est un accès, puis un chemin. »

« Si le siècle rendait justice aux beaux esprits… »

« Une indépendance dans l’Europe, non pas pour s’y fondre, non pas pour s’y confondre, mais pour construire des partenariats structurés. »

« En carrosse doré vous iriez dans les rues. »

« Je suis tout à fait favorable à ce qu’on construise de nouveaux modèles de gouvernance. Ces nouveaux modèles, il pourront être mis en place à l’initiative des acteurs eux-mêmes. »

« On verrait le public vous dresser des statues. »

Avec la modestie qui les caractérise, Macron et ses groupies ont décrété qu’ils étaient le « renouvellement ». Si, plutôt que de nier son existence, ils s’intéressaient à la culture française, ils découvriraient qu’ils existent depuis trois siècle et demi. Et qu’on peut donc douter de l’authenticité du « renouvellement » qu’ils incarnent. Tout laisse craindre, au contraire, que sitôt Trissotin élu, une épidémie de gâtisme s’abatte sur la France. Déjà, il y a deux jours, les soutiens de Trissotin tenaient place de la République un « concert citoyen » dans lequel ils arboraient la petite main jaune « Touche pas à mon pote ». Ce qui décoiffe, question renouvellement…

Quoi qu’il en soit, c’est donc Macron qui, bientôt, présidera aux destinées de la France. C’est cet enfonceur de portes ouvertes, ce moulin à poncifs, ce générateur de tautologies qui nous représentera auprès des nations du monde. C’est Trissotin qui mènera notre diplomatie, avec ses bafouillages entortillés ; c’est Trissotin, avec son lyrisme spongieux et ses crises d'adolescent, qui tiendra tête à Poutine et à Trump. Ils en tremblent d’avance. On imagine déjà notre Trissotin national, lors d’une réunion sur la crise syrienne, prendre un air inspiré puis lancer : « J’ai l’intime conviction que la paix est préférable à la guerre. », avant de poursuivre, sentencieux : « Aussi, je propose que nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir — dans la mesure du possible et de l'envisageable raisonnable — pour rechercher une solution qui ne soit pas porteuse de guerre, mais au contraire qui soit le reflet fidèle d’une forte volonté de paix. Parce que j’y crois. »

Vous me direz, ces cinq années de fiasco annoncé ne pourront pas être pires que les cinq années de débâcle que nous venons de subir. Après tout, les chefs d’Etat étrangers doivent maintenant avoir l’habitude que leurs homologues français leur débitent un charabia pâteux et vide de sens. Car c’est bien Hollande qui s’exprimait ainsi : « Nous n’avions pas anticipé que la crise durerait plus longtemps que prévu. » ;
« Par rapport à l’emploi il y a trop de chômage et par rapport au pouvoir d’achat il y a trop de vie chère. » ;
« Je n’ignore rien non plus des souffrances de beaucoup d’entre vous à finir les fins de mois. » ;
« Je vous le confirme ici : le redressement du pays est indispensable. » ;
« Mon devoir, c’est de savoir dépasser les résultats immédiats pour inscrire mon action dans le destin d’un grand pays comme le nôtre. » ;
« J’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler. » ;
« Il doit y avoir une entreprise pour chaque entreprise qui cherche un apprenti et la même chose dans le cas inverse. » ;
et surtout : « Le devoir de parler notre langue correctement doit être un engagement du président de la République. »

Non, décidément, l’accession de Trissotin au pouvoir n’apportera pas de changements radicaux. A la limite, ce sera peut-être légèrement mieux : car après tout, Macron, c’est Hollande en beau. C'est toujours ça de pris. Plus généralement, Macron, c’est le miroir inversé de Hollande : celui-ci est un vieux qui convoite des jeunes, celui-là un jeune qui convoite des vieilles...

Trissotin chef d’Etat, donc. Molière n’aurait pas osé. C'est que Molière, malgré toute sa fantaisie, n’aurait jamais pu imaginer cette situation tragi-comique où un petit marquis vaniteux se voit confier la fonction suprême. Il faut dire qu’à l’époque, le chef d’Etat, c’était Louis XIV. Celui qui, à seize ans, déclarait : « L’Etat , c’est moi. » Ce qui est un peu plus concis, un peu plus efficace et, disons-le, un peu plus couillu que les contorsions langagières de notre Trissotin national. Il faut dire aussi qu’à l’époque, la France était la première puissance d’Europe ; et qu’elle était unanimement admirée. Coïncidence ?
Il n’est pas sûr, en tout cas, qu’avec Trissotin aux commandes, la France regagnera en crédibilité. Il n'est pas sûr qu'après cinq ans de Trissotin, l'état de la France se sera amélioré. Mais nous verrons, n’est-ce pas ? Nous verrons bientôt. Nous verrons bientôt tous les bienfaits que Trissotin et ses clones comptent prodiguer à notre pays. Nous verrons bientôt l'étendue de leur compétence, et de leur amour de la France. Rendez-vous dans cinq ans. Et en attendant, essayons de rire. Car comme toujours — mais aujourd'hui plus que jamais — seul le rire est susceptible de nous sauver.

9 commentaires:

  1. Moi qui depuis ce matin étais triste et de mauvais poil en pensant au résultat probable de ce soir...vous m'avez redonné le sourire. Sourire en arrivant au bureau de vote, même en voyant l'affiche de Trissotin intacte à coté de celle de Marine déchirée et sourire encore quand j'ai glissé mon bulletin "Marine" dans l'urne...Rien que pour cela, un grand merci!

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  2. Superbement écrit.
    Vous avez la puissance d'écrire un livre..Qui ne serait pas catégoriser dans les « cacographes et ecrivaillons » chez un critique littéraire faisant la « dissection du cadavre de la littérature » tel Juan Asensio.
    UnLorrain.

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    1. Merci beaucoup, c'est un immense plaisir de lire ça!

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  3. Ce trissotin, amateur de théatre paraît-il, a donc connaissance de l’oeuvre de Molière (bien que ce cuistre prétende qu’il n’y a pas de culture française), mais qu’en a-t-il donc retenu ? Ce triste « cire » n’est qu’un fâcheux.

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  4. Nous nous serons croisés sur un autre blog où, chacun à sa manière tenta de sonner l'alarme devant le danger. En vain. Il n'y a pas de culture française, disait Macron repris par l'écho des salons parisiens. Il n'y a "plus" de culture, aurait-il du dire.
    En tout cas, chapeau bas ici à une plume qui dans un style fort divertissant a su de main de maître disséquer la personnalité d'un faussaire.

    Souhaitons qu'après ces 5 longues années à venir, il restera encore un peu du beau pays de nos aînés, que nous ne pourrons hélas plus revivre qu'à travers un folklore désuet. Si dans notre malheur, on peut se consoler avec le départ d'un gros nul, il est rageant et consternant de constater que

    l'on eut à l'Élysée un âne président
    qui nous donna un "fils" - un fait sans précédent.

    Bien à vous. Bonne continuation.

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  5. Admirable !
    merci pour ce moment

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  6. QUI oblige à attendre 5 ans?

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    1. Rien, sinon la passivité stupide des Français.
      Baudelaire en son temps disait:"En France, la liberté est limitée par la peur des gouvernements ; en Belgique, elle est supprimée par la sottise nationale." Plus rien aujourd'hui ne distingue les Français des Belges.

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