mardi 30 décembre 2014

L’égalitarisme est une haine de l’homme




« L’homme est si naturellement dépravé qu’il souffre moins
de l’abaissement universel que de l’établissement d’une hiérarchie raisonnable »
Baudelaire
  
« Les régimes totalitaires sont les plus égalitaires de tous.
La totale égalité dans la servitude totale. »
Bernanos


« Mon but est d’organiser l’humanité sans Dieu et sans rois »
Jules Ferry
 


Chaque époque sécrète ses stéréotypes. Et les bataillons de perroquets chargés de les réciter jusqu’à leur mort. Chez la plupart des humains, la vie intellectuelle se résume à l’approbation molle des poncifs de leur temps. Du berceau à la tombe, ils n’auront fait que radoter le prêt-à-penser de leur époque, sans jamais avoir songé à le remettre en question. Leur existence n’aura été qu’une longue épopée de servitude hébétée.

« Nous vivons dans une société individualiste ». Voilà l’une des choses les plus fausses qui aient été dites sur notre époque. Et l’une des plus communément admises, comme toute contrevérité martelée jusqu’à écroulement de l’esprit critique. Et ce n’est pas parce que des sociologues ineptes et moutonniers, confondant individualisme et égocentrisme, débitent sentencieusement cette énormité à longueur de médias qu’elle en est plus vraie. Tout au contraire : on est presque toujours assuré, avec ces boussoles qui indiquent le Sud, d’effectuer un grand pas vers la vérité en prenant l’exact contre-pied de leurs thèses idiotes. Ces pédants soporifiques, ces experts d’appareil empêtrés dans leurs grilles d’analyse obsolètes et leurs idées routinières n’ont qu’un intérêt, mais il est énorme : leurs bafouillages scolaires et prétentieux constituent l’inventaire exhaustif de ce qu’il ne faut surtout pas « penser » si l’on veut avoir une chance de comprendre le monde.
La vérité, en l’occurrence, est qu’aucune société, je dis bien aucune, ne fut moins individualiste que la nôtre (et aucune ne fut plus égoïste, ce qui n’est nullement incompatible, comme on le verra). Aucune ne fut plus ennemie de l’individu, c’est-à-dire de l’être construit, complexe, accompli, ayant déployé son potentiel et épanoui une personnalité dense, consistante, non réitérable. Aucune « civilisation » ne s’acharna avec une telle férocité à ruiner le potentiel d’intelligence et d’esprit critique inscrit en tout homme, garant de ses possibilités d’individuation. Aucune n’organisa aussi méthodiquement l’ignorance et la confusion mentale, révélant ainsi sa nature essentielle d’ennemie de la liberté, tant il est vrai que « la liberté est impossible à l’ignorant ». Jamais l’uniformisation des comportements et des « pensées » n’avait atteint un tel degré, maquillée par les flatteries des esclavagistes de toutes sortes — publicitaires, politiques, médiatiques — assurant à chacun qu’il est fascinant et qu’il sera encore plus unique, merveilleux, formidable, créatif, artiste, s’il accepte de s’abîmer dans les parodies d’affirmation de soi qu’ils lui ont concoctées, et qui sont le tombeau de son individualité.

Que ce soit par Facebook, summum du mimétisme dans la façon de se distinguer ; par le formatage médiatique des opinions via un travail permanent d’occultation, de falsification, de désinformation, de présentation binaire et caricaturale des faits et des personnes ; par la substitution systématique du réflexe à la réflexion, du collage d’étiquettes à l’observation ; par la tyrannie du consensus ; par l’arasement des intelligences par une « éducation » nationale acquise aux chimères du pédagogisme, de la construction spontanée des savoirs et autres couillonnades idéologiques ; par l’homogénéisation crétinisante et infantilisante de la publicité, du mass-entertainment, de la culture sans contenu et de la consommation absurde ; et enfin — et surtout — par la négation forcenée de la différence des sexes (parité fanatique, quotas de femmes absurdes, maternisation des hommes, disqualification des comportements masculins, pénalisation juridique de la séduction — rebaptisée « harcèlement » — adoption par les couples homosexuels, propagande féministe hargneuse, idiote et impunie, rééducation des écoliers par des militants gays et lesbiens venant répandre le catéchisme du gender) : tout est fait pour obtenir une humanité standardisée, aseptisée, asexuée, un ramassis de clones tristes et insipides, un troupeau morne et docile incapable d’envisager une alternative à l’approbation bovine du cours des choses.
Aucune occasion de crétiniser, d’infantiliser, de simplifier l’humain ne lui est épargnée dans cette véritable guerre à la vie intérieure qui lui est livrée. Il faut donc, une bonne fois pour toutes, envoyer paître les sociologues assermentés et leurs bavardages pontifiants : notre société n’est pas individualiste. Notre société ne peut pas être individualiste. Parce qu’elle est égalitariste. Et donc collectiviste. Nous vivons l’effacement total, et sans doute sans retour, de l’individu, et l’avènement symétrique de la masse, son antagoniste absolu.
Un magma de clones égoïstes, amoureux d’eux-mêmes à proportion de leur vacuité, investissant l’apparence à proportion de leur inconsistance, voilà l’humanité occidentale telle qu’elle se présente au terme de sa mutation égalitariste. Des sosies à l’âme atrophiée, obsédés par leur nombril, s’adonnant à un exhibitionnisme de tous les instants pour conjurer leur vide existentiel, voilà l’humanité monstrueuse qu’ont créée les fanatiques de l’égalité.
Aussi narcissique que mimétique, aussi moutonnière qu’égocentrique, aussi ignorante que tranchante, cette humanité sosifiée est trop imbue d’elle-même pour réaliser la catastrophe qu’elle incarne avec tant de fierté. On la voit, rengorgée, plastronnante, tout épatée d’elle-même, se glorifier d’être à la pointe du progrès, de représenter le stade le moins obscurantiste, le plus avancé de l’émancipation de l’humanité tandis qu’elle est en vérité l’humanité la plus atrophiée, la plus formatée, la plus endoctrinée qui ait jamais été. Et la moins libre.
Tartuffiée jusqu’au trognon, uniformisée jusqu’à l’os, mais jamais lassée de se célébrer, elle fait de plus en plus penser à un troupeau de moutons qui bêleraient en chœur : « Je suis unique ! »

Face à un tel désastre humanitaire, la première question qui vient est évidemment « pourquoi ? » Pourquoi un tel gâchis ? Pourquoi la volonté de rabougrir l’homme s’exprime-t-elle de nos jours avec une telle vigueur ? Pourquoi la frénésie de l’affadir, de l’aseptiser, de l’indifférencier se déchaîne-t-elle avec une telle violence ? Pourquoi la rage d’abolir en l’homme tout sens critique, d’atrophier son intelligence, d’anémier son esprit, de liquider son âme se déploie-t-elle si librement ? Pourquoi ce fanatisme égalitariste ? Et surtout, d’où vient que l’homme contemporain oppose si peu de résistances aux entreprises d’asservissement dont il est la cible ? Pourquoi le voit-on si peu rétif au saccage de son âme ? Pourquoi, mieux qu’un consentement à l’aliénation, semble-t-il manifester une réclamation d’aliénation ? Oui, pourquoi le bipède moderne semble-t-il se délecter de ce qu’on le prive de tous les moyens de s’individuer, donc de s’accomplir ? Pourquoi le nivellement par le bas qu’on lui inflige ne lui inspire-t-il pas davantage de résistances ? Pourquoi l’avachissement perpétuel auquel on l’incite de toutes parts lui apparaît-il comme un projet de vie non seulement tolérable, mais désirable ? Pourquoi y adhère-t-il sans réserve, au point de ne même plus en avoir conscience ?

Bien sûr, un si vaste questionnement n’appelle pas une unique réponse. Souvent, et c’est particulièrement vrai en l’espèce, il existe différents niveaux de lecture d’un phénomène, qui se complètent plus qu’ils ne s’excluent. L’égalitarisme qui étend actuellement ses ravages peut ainsi s’envisager non seulement sous les angles politique et économique, mais également d’un point de vue psychologique et, plus fondamentalement encore, dans sa dimension anthropologique, c’est-à-dire théologique. Dans le texte qui suit, nous allons tenter de balayer tous ces aspects. Nous verrons alors, progressivement, se dessiner une généalogie de l’égalitarisme. Nous comprendrons que celui-ci n’est que la manifestation contemporaine d’inclinations humaines très profondes, qui se sont exprimées sous d’autres formes par le passé ; nous montrerons qu’au-delà des différences de style, de profondeur, de terminologie propres à chaque époque, une filiation secrète relie des mouvements en apparence aussi dissemblables que la Réforme, la Révolution, le communisme, le socialisme, mai 68, l’ultra-libéralisme, l’égalitarisme, le féminisme, et encore bon nombre de « -ismes »… Nous mettrons en évidence la solidarité de fond qui unit ces religions, ces idéologies, ces passions. Nous verrons qu’elles nourrissent des affinités très fortes ; que dans cette apparente diversité, ce sont en vérité toujours les mêmes invariants anthropologiques qui s’expriment. Pour le plus grand malheur de l’humanité. Nous comprendrons ainsi mieux la coloration abominable du temps présent, et les allures de cauchemar que présente l’avenir.

Commençons donc par des notions familières.
La première interprétation du fanatisme indifférenciateur qui caractérise notre chère époque est aussi incontestable que banale : c’est celle consistant à se concentrer sur les bénéfices politiques et économiques de la sosification de l’humanité. A s’obnubiler sur les intérêts de l’indifférenciation en termes de domination, de domestication, d’exploitation des hommes. L’uniformisation, le nivellement par le bas comme moyens de contrôle… Niveau de lecture pragmatique, matérialiste (complotiste, diront les esprits scolaires). Infiniment précieux, évidemment : il faudrait des milliers de pages pour recenser tous les fumiers qui prospèrent et prospérèrent sur l’homogénéisation crétinisante de l’humanité, et ne doivent leur réussite matérielle qu’à l’organisation de son ignorance et de son hébétude. On règne toujours plus facilement sur un troupeau d’esclaves ahuris que sur des individus accomplis, dotés d’une personnalité forte (mais c’est un pléonasme), d’un esprit d’examen et maîtrisant le sens des mots.
Tous les totalitarismes — qu’ils se nomment communisme, droit-de-l’hommisme ou ultra-libéralisme — ont pour dessein essentiel de transformer l’humanité, ce potentiel infini de richesse, en un grouillement insipide d’ego égaux et impuissants, vidés de toute singularité, de toute densité, de toute possibilité d’initiative personnelle. Bataillons d’automates…
Pas étonnant que notre époque soit si prodigue en éloges de l’enfance, en invitations à renouer avec l’enfant qui sommeille en nous et autres exaltations de la vie de têtard : l’enfance est le stade le moins accompli et le plus flottant, le plus malléable, le plus influençable de l’humanité. Le plus indifférencié, aussi… le plus égalitaire, tiens, comme par hasard… L’égalité via l’enfance pour tous ? Nous y reviendrons… Oui, nous montrerons les liens très profonds qui unissent égalitarisme, culte de l’enfance et culte de la mort…
Notons pour l’heure que l’enfant, c’est l’autre nom de la page blanche, de la table rase dont rêvent tous les totalitarismes ; c’est l’être flou, indéterminé, démuni de défense contre les greffes mentales et psychiques que ces derniers entendent imposer à l’humanité pour la remodeler et mieux la soumettre. On les comprend : quel meilleur moyen de faire advenir l’homme nouveau que de le dénaturer dès le berceau ?
Voilà pourquoi l’enseignement en loucedé de la théorie du genre, et plus généralement les tentatives d’embrigadement de l’enfance à l’insu de leurs parents, visent les publics les plus jeunes. Il ne faut pas se fier à l’allure soft de notre époque : les idéologues hargneux qui depuis quelques années se succèdent aux commandes du ministère de la Rééducation nationale sont les descendants directs des pires esprits totalitaires. Quand l’affreux pitre Peillon déclare vouloir « s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités », il ne dit rien d’autre que Mao, Lénine ou Staline qui voyaient dans l’enfant la « page blanche » sur laquelle ils allaient écrire « le plus beau des poèmes » (ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça, le brouillon de ce poème ayant quand même coûté la bagatelle de cent millions de vies — mais que valent cent millions de vies face à la si délectable perspective de « l’homme nouveau » ?). Quand cet utopiste gâteux annonce tranquillement vouloir « dépouiller l’enfant de toutes ses attaches », il s’inscrit dans la prestigieuse continuité de Pol Pot, qui endoctrinait les enfants et les montait contre leurs parents, les incitant à dénoncer ceux qui ne se déclaraient pas enchantés de la tournure que prenait « l’avenir radieux »... Quand cet idéologue enragé parle d’opérer chez l’enfant « une nouvelle naissance », il exprime la volonté totalitaire et chimérique de changer l’homme à laquelle souscrivirent tous les assassins de masse du siècle dernier. Enfin, je ne connais pas de spectacle plus glaçant que celui de Najat Vallaud Belkacem lâchée au milieu d’une salle de classe, profitant de la vulnérabilité de ces pauvres enfants pour leur infliger un dressage idéologique sans précédent.
L’enfant, c’est en effet l’être sans pensée autonome, sans libre arbitre, et surtout sans langage ; il est donc possible de lui truffer le crâne des idéologies les plus idiotes et les plus abjectes, de lui faire avaler les plus odieuses propagandes. Toutes les manipulations sémantiques, toutes les escroqueries intellectuelles, toutes les entourloupes sont possibles avec une personne qui ne maîtrise pas le langage. Il suffit d’avoir les yeux un peu ouverts pour en voir, au quotidien, les innombrables illustrations.

Ainsi, il est extrêmement rare d’entendre résolument désapprouver qu’on taxe de racisme ceux qui évoquent les conséquences dévastatrices sur les plans économique, social et civilisationnel d’une immigration massive et non-assimilée — comme s’il y avait le moindre rapport entre le racisme, qui consiste à établir une hiérarchie entre les races, et le souci légitime de préserver sa culture, un relatif bien-être individuel et un certain niveau de paix civile.
Plus personne, non plus, ne dénonce la confusion systématiquement opérée par la nomenklatura politico-médiatique entre Europe et Union européenne, comme s’il y avait identité entre ces deux vocables, quand celle-ci détruit méthodiquement celle-là… Faire passer l’ennemi mortel pour l’ami intime : l’escroquerie sémantique dans toute sa splendeur. Ainsi, quiconque critique l’Union européenne, cette construction technocratique, déconnectée du suffrage universel, fondée sur la négation des nations et la toute puissance du marché, est assuré de se voir opposer une avalanche de lieux communs bien rustiques du style : « Ah, tu es donc contre l’Europe ? Contre l’Europe de la Paix ?! Tu préfères le repli sur soi, c’est ça ? Comme dans les années trente ? Les heures les plus sombres de notre Histoire ? National-populiste ! Etc. ». Rien n’est plus affligeant que d’entendre ces perroquets réciter fièrement la propagande de leurs ennemis. Rien n’est plus consternant que de voir ces pigeons s’imaginer défendre la démocratie en volant au secours d’une caste de technocrates et de notables qui, précisément, a congédié la démocratie pour faire advenir son grand dessein totalitaire d’homogénéisation, de transformation des peuples en un grand troupeau de consommateurs hébétés. Rien n’est plus atterrant que la facilité avec laquelle les plus grotesques contrevérités pénètrent leurs esprits ; que l’absence totale de recul critique avec laquelle ils accueillent le récit médiatique.
C’est qu’ils ne sont plus attentifs aux mots ; pire, ils ne les comprennent même plus. Ils ne peuvent donc pas les remettre en question. Or remettre en question le langage des médiatiques, systématiquement et inlassablement, est le préalable indispensable à toute compréhension du monde. Quiconque accepte d’envisager les phénomènes contemporains dans les termes imposés par les perroquets des médias se condamne à ne jamais rien y comprendre. On ne compte plus, en effet, les mots qui n’entretiennent plus aucun rapport (sinon d’opposition) avec leur référent. L’extrême gauche fascisante qui se proclame anti-fasciste, les socialistes ultra-libéraux, la secte des Tolérants, la droite qui vote pour la gauche, la gauche qui vote pour la droite, les laudateurs de la Diversité qui restent entre sosies, les contempteurs des frontières qui vivent dans des immeubles à huit digicodes, les originaux mimétiques, les rebelles couronnés, les dissidents d’appareil, les artistes maudits millionnaires, les minorités opprimées qui occupent constamment le devant de la scène pour se plaindre d’être réduites au silence, etc. : le découplage des mots et de la réalité qu’ils sont censés représenter est total.
C’est d’ailleurs une caractéristique que partagent tous les totalitarismes, de vouer une haine féroce au sens des mots et de délibérément mal nommer les choses, tant il est vrai que les mots sont la pensée, qu’il y a pour ainsi dire identité entre pensée et langage, entre les mots qu’on emploie et la vision qu’on se fait du monde, et que la maîtrise des mots est la meilleure défense contre les tentatives d’endoctrinement, de dressage idéologique, contre toutes les falsifications et toutes les propagandes.
« Il n’est pire mensonge qu’un problème mal posé », disait le lumineux Bernanos. Notre époque ne fait que ça, mal poser les problèmes, en employant systématiquement pour décrire le monde des concepts à côté de la plaque, n’ayant plus la moindre puissance explicative (gauche, droite, progressisme, réactionnaire, extrême droite, fasciste, maurrassien, retour des années trente, etc.), mais ne pouvant jamais être identifiés comme tels, l’humanoïde contemporain barbotant dans un écrabouillis linguistique sans précédent.
Il faut dire que rien ne lui est épargné pour réduire à néant ses facultés de langage : entre la mirifique méthode globale — qui n’a jamais produit que dysorthographie et dégoût de la lecture — la communication par lambeaux de phrases, commentaires Facebook et autres tweets, la crétinisation publicitaire, les journalistes analphabètes, les ministres illettrés, les députés twitteurs, les élites bafouilleuses, les intellos verbeux, les graphomanes à gros tirages, le sabir technocratique, les notices d’art contemporain, les éditos de Libération et les tribunes du Monde, le bipède moderne évolue dans un univers a-langagier, d’où tout sens s’est évaporé, un univers où les mots n’ont plus ni signification, ni même place. Jamais son intelligence (enfin ce qu’il en reste) ne se frotte à une pensée structurée, à un développement articulé, à un raisonnement un peu complexe. Chaque jour, ce n’est qu’un flot incessant de lieux communs, de clichés, de poncifs, de « petites phrases » inconsistantes, de stéréotypes bien sommaires auquel son cervelet est confronté, un torrent de platitudes et d’âneries décousues dont aucune pensée véritable ne peut émerger. Embryons de réflexion, phrases en loques, raisonnements avortés, pensées sans suite, voilà sa nourriture intellectuelle quotidienne. Et les moyens d’expression suivent. Ils s’adaptent à l’indigence du contenu. A la fois agents et reflets de la débâcle de l’humanité, ils accompagnent et accélèrent son naufrage intellectuel, spirituel et esthétique.
De manière générale, le rapport qu’une civilisation entretient avec le langage est toujours un symptôme extrêmement éclairant sur l’état de celle-ci ; il traduit l’appétence des humains qui la composent pour la spéculation intellectuelle, pour le développement du sens critique, pour l’élévation de l’âme, et pour la beauté. Pour le dire plus crûment, le souci du langage indique la distance que l’humanité cherche à instaurer avec le règne animal. Il reflète la conscience qu’elle a de sa supériorité, de sa singularité, de ce qui la distingue irréductiblement des êtres programmés, asservis, dénués de libre arbitre que sont les animaux. Relire Oscar Wilde : « Ce n’est que par le langage que nous nous élevons au-dessus des animaux — ce langage qui est le parent et non l’enfant de la pensée. »
Pendant des siècles, l’homme à chercher à faire fructifier ce potentiel d’élévation. On peut même dire que sa préoccupation quasi-exclusive aura été de s’élever au-dessus du règne animal. Il a développé des moyens d’une élégance et d’une puissance inouïes pour épanouir ce potentiel dans toute son ampleur, et exprimer toutes les grandes choses qu’il est capable de faire germer. Inlassablement il a cherché à perfectionner ses moyens d’expression. Un formidable arsenal sémantique, grammatical, syntaxique a résulté de cette avidité, de cette ferveur pour l’expression, sous-tendu par la conscience aiguë que forme et fond sont indissociables…
Tout cela est en train de finir. Ce que, par habitude, et parce que les mots ne veulent plus rien dire, nous appelons encore notre « civilisation », a décidé de bazarder ce glorieux héritage. De se débarrasser de ces trésors d’intelligence. Trop lourds à porter. Et puis terriblement vexants pour une humanité qui exige la reconnaissance immédiate et sans condition. En effet, se mettre à la hauteur de telles merveilles demande des efforts ; apprendre à manier de telles armes requiert de la patience. Et, plus encore, de l’humilité. Nous n’avons ni le goût de l’effort, ni le sens de la patience, ni bien sûr la moindre humilité. C’est donc sinon avec rage, du moins avec un immense soulagement que nous jetons aux orties ce fatras désormais incompréhensible de règles, de contraintes par lesquelles « l’idée jaillit plus fort » (Baudelaire), et que nous renversons tous ces mots, piétinons ce vocabulaire superflu. Et retombons dans l’enfance du langage. Retour aux borborygmes, aux onomatopées préhistoriques.
Après avoir développé des formes lexicales riches, puissantes, subtiles, propices aux nuances les plus fines et à l’intelligence la plus perçante, nous revenons à des formes d’expression quasi-animales — et d’une laideur sans précédent. Les formidables progrès des technologies de communication, comme disent avec gourmandise nos nouveaux scientistes, nous font une belle jambe : que nous apporte de disposer de smartphones quadri-processeurs, avec connexion méga-débit et réseau 9G, s’ils nous servent à envoyer un flux incessant d’inepties en haut débit ? A quoi bon notre fibre optique, nos ordinateurs surpuissants, nos souris ergonomiques, nos claviers sans-fil, à quoi bon tous ces super-pouvoirs — pour reprendre l’odieux parler-bébé des publicitaires — si nous les employons à échanger les plus indigentes âneries ? Oui, à quoi nous sert toute cette cyber-quincaillerie de pointe, si nous l’utilisons pour nous exprimer comme les derniers des analphabètes sur des sujets d’une futilité culminante ? Il y a quelque chose d’atterrant dans le contraste entre l’extrême sophistication technique des moyens de communication modernes, et la platitude des messages qu’ils font transiter. Leur raffinement technologique inouï, et la vulgarité du contenu. La haute technologie au service de l’immense bêtise. L’intelligence scientifique la plus avancée au service du crétinisme le plus intense.
Tout se passe au final comme si le niveau des échanges était inversement proportionnel à celui du support d’expression. Comme si l’excès de sophistication, en créant l’illusion d’une toute puissance de la technique qui suppléerait aux carences de l’utilisateur, incitait sournoisement ce dernier à la passivité, et finissait par tétaniser sa pensée. Comme si la surabondance de moyens noyait le cerveau des esprits faibles, les empêtrant dans une offre illimitée qui au final les laisse indécis, inertes, évaporés.
Dans cette mesure, rien n’est plus terrifiant que ces ministres de l’éducation nationale qui s’enflent d’extase en annonçant que d’ici cinq ans, toutes les classes de France seront reliées à internet en haut débit, et les écoliers auront pour seule fourniture un ordinateur portable — ou mieux encore : une tablette ! Comme des démons qu’ils sont, ils prophétisent l’enfer en se frottant les mains.
Comment, en effet, un être humain normalement constitué peut-il se représenter sans effroi ces merveilleuses classes 2.0 aseptisées comme un bloc opératoire, remplies de ces bataillons de pauvres gosses hébétés, prostrés, le regard éteint, hypnotisés par leur écran, en train de se faire stériliser le cerveau à jamais ? Il faut être totalement dénué d’instinct pour ne pas sentir que cette avalanche d’écrans est le coup de grâce porté au langage, autrement dit qu’elle signe la fin de la pensée. Bienvenue dans le monde plat, froid et aseptique des écrans, un monde rigide, cartésien, sans nuance et sans saveur. Décidément ces couillons scientistes, et leur dévotion superstitieuse à la déesse Technologie (quand on pense que ces idolâtres s’imaginent sans religion) n’ont pas fini de produire des malheurs. L’abdication de l’école face à l’invasion des écrans est un drame sans précédent : malgré ses expérimentations pédagogistes calamiteuses, il restait un espoir pour que l’école redevienne un bastion de résistance à l’éradication définitive du langage. Qu’on ne s’y trompe pas, en effet : malgré le poncif communément admis, ce n’est pas tant la prolifération du langage sms ou des tweets qui est responsable de la déroute du langage articulé, que le fait qu’il n’y ait rien pour y faire contrepoids. C’est parce que l’éducation a renoncé depuis longtemps à l’ambition d’armer les enfants d’un langage solide, et qu’il n’y a donc plus aucune alternative au sous-langage des technologies de l’information, que celui-ci peut accomplir en toute impunité son œuvre dissolvante. Et il ne s’en prive pas. Quel contenu, quelle pensée consistante peut-on construire avec des commentaires Facebook ? Quelle réflexion peut-on articuler avec des tweets ? Les phrases idiotes et dévastées qui tiennent lieu de langage à l’homme moderne, ces agrégats informes d’où tout souci de la syntaxe et de l’orthographe a disparu, farcis de points d’exclamation et de suspension en remplacement des mots qu’il ne connaît pas, sont des signes implacables de la disparition du langage articulé, et donc du retour imminent de l’homme à l’animalité. Le bipède moderne ne s’exprime plus qu’en langage phonétique, onomatopées, monosyllabes et cris de bêtes. « jt1 grav a toa !!!!! », « tu vi1 ????!!!! », « c tro kooowl !!!!!!!!!!!!!! », « chui ouf !!!!!!!! », « tu c kjtm ???… », « arf… », « lol !!!!!! ». L’extermination du langage articulé est bientôt achevée. La retombée en enfance est consommée. La retombée en animalité suivra.
Au-delà de la catastrophe anthropologique qu’il représente, on peut plus pragmatiquement voir le babil automatique 2.0 comme un moyen de déposséder l’homme des armes de précision que sont les mots pour le faire entrer dans les brumes du relativisme et du consentement perpétuel ; pour l’empêcher de nommer, et donc de comprendre (et donc, ça va sans dire, de refuser) ce qui lui arrive.
En abolissant l’effort de langage et de création, il contribue admirablement à anesthésier le cerveau, à assécher l’imagination, et à abolir les individualités : ce n’est pas en s’exprimant avec douze smileys, quinze monosyllabes et trois onomatopées que l’homme contemporain développera une pensée personnelle ou affûtera son esprit critique… Cela dit, il serait bien vain de s’affoler : il est trop tard. Trop tard pour s’émouvoir de l’appauvrissement du vocabulaire et du démantèlement de la syntaxe chez les nouvelles générations ; trop tard pour se soucier du langage articulé ou tenter de le réanimer puisqu’il est déjà mort, et que sur son cadavre danse frétillante la novlangue d’Internet avec son grand dictionnaire à vingt-huit entrées (en comptant les smileys) et son horripilante spontanéité. Il serait temps de s’apercevoir que le troupeau des connectés n’a plus rien de commun avec l’humanité qui l’a précédé ; qu’il n’exprime plus rien ; qu’il ne pense plus rien. Et même si le langage leur revenait, à nos cyber-crétins, que pourraient-ils penser, puisqu’ils ne savent rien ? Ils gueulent euphoriques que grâce à Internet, tout est à portée de clics, ils s’en pourlèchent, ils en frétillent, ils ne s’en remettent pas, c’est leur grande ivresse, mais qu’en retirent-ils ? Rien. Têtes vides. Savoir qu’ils pourraient savoir suffit à leur bonheur. Et à leur fierté, ça va sans dire, puisque aujourd’hui tout le monde est fier (fier d’être homo, fier de faire du footing, fier d’être une femme, fier de son iPhone, fier d’être né, etc.). Il y a quelque chose de cocasse à les voir se réjouir (et s’enorgueillir) de l’existence d’une kyrielle d’innovations qui ne leur servent à rien. Mais c’est l’une des grandes vertus d’Internet et de nos merveilleux univers numériques, que de créer l’illusion d’une profusion de possibilités tout en réduisant l’existence concrète (il faut le dire vite) à une empoignade stérile avec des écrans absurdes. Tout cela pour transformer l’humanité en un immense troupeau de bétail approbateur qui, ne pouvant plus rien nommer, ne maîtrise plus rien.

L’incarnation la plus grandiose, si l’on peut dire, de cette liquidation du potentiel de l’humanité, c’est bien sûr Sa Majesté le Consommateur, ce bovidé torpide standardisé dans ses goûts, ses « pensées », ses comportements, minutieusement programmé pour n’être plus qu’une machine à produire, à gaspiller, à se goinfrer de diarrhée médiatique et à en réciter la propagande tout en s’imaginant unique et très subtil. Dupe de toutes les escroqueries, bouffant à tous les râteliers, son existence est l’incarnation suprême de la servitude volontaire. Le Superconsommateur occidental ne rate jamais une occasion de se faire truffer, il les recherche pour ainsi dire ; sa frénésie de ramper devant ses maîtres — hommes politiques, stars, vendeurs de bonheur — sa soif de se faire humilier ne connaissent pas de répit.
D’autant plus heureux qu’il se fait bien farcir par la pire lie de l’humanité, il gueule rituellement — et très originalement — contre la vente de tickets d’entrée au Paradis céleste que pratiquèrent quelques crapules de l’Eglise il y a cinq ou six siècle (actualité brûlante s’il en est), mais ne trouve rien à redire à sa propre religion consumériste, dont le principe est pourtant bien de vendre un paradis terrestre, ici et maintenant — mais qui étrangement, malgré l’idolâtrie des sacro-saints objets, le culte de Saint iPhone et l’intercession de Sainte 4G, ne semble pas venir plus vite que celui annoncé dans l’au-delà aux catholiques…
Mais le catéchisme médiatique est anti-catholique, pas anti-libéral ; il est donc vain d’attendre de l’esclave occidental — qui se rebelle uniquement sur commande, et sans jamais s’informer, contre les ennemis qu’on lui intime de haïr — qu’il émette la moindre critique lucide envers le libéralisme qui règne sans partage sur notre Occident en phase terminale. Il y aurait pourtant des choses à dire sur ce système dévastateur qui, pour asseoir son hégémonie, est engagé dans une guerre inexpiable contre toutes les frontières.
Frontières géographiques, d’abord, pour mettre en concurrence les travailleurs du monde entier et forcer leur alignement sur le moins-disant social et salarial, ainsi que pour diluer les cultures les unes dans les autres et, par leur neutralisation mutuelle, faire disparaître tout projet de vie alternatif à l’hébétude consumériste. Pas besoin d’aller plus loin pour comprendre pourquoi l’abolition des frontières et, plus généralement, la négation des nations sont au principe de l’Union américaine — pardon, européenne. Même si, comme nous le verrons, la haine des frontières a souvent des racines psychologiques bien plus profondes que ces motivations idéologico-financières…
Frontières familiales, ensuite — et surtout : la famille constitue, ou plutôt constituait l’obstacle majeur à la suprématie du marché. Elle était la dernière citadelle, la cellule de résistance par excellence à la transformation de l’homme en consommateur-producteur-chômeur, à son embrigadement dans les bataillons de la consommation perpétuellement frustrante. Ecole d’entraide, de solidarité, de souci de l’autre, elle véhiculait des valeurs rigoureusement incompatibles avec les « qualités » qui font le bon consommateur, cet être obnubilé par son nombril, repoussant sans cesse les limites de l’égoïsme, et incapable du moindre début de compassion.
Elle était transmission, traditions, repères, tout ce que le libéralisme exècre, ce monstre avide de personnalités hors-sol, sans passé, sans racine, sans épaisseur. D’êtres mous, flous, vaporeux, malléables à l’infini. D’identités vagues, bancales, flottantes, titubant d’une couillonnade à l’autre, errant de tromperie en supercherie, d’enfumage en manipulation. Oui, le monstre ultra-libéral n’aime l’homme qu’idiot, inachevé, inaccompli, paumé. Et seul. Isolé au maximum face à son hégémonie. Il lui fallait donc mettre à bas le rempart de la famille. Violer ce sanctuaire, sans ménagement et sans relâche, jusqu’à ce que lui aussi ne soit plus que ruines.
C’est chose faite : le mariage d’amour, puis le divorce de masse, et enfin le scélérat mariage pour tous ont achevé de démonétiser une institution qui fut créée, rappelons-le quand même, non pas pour valider l’amour que se portent deux êtres, mais pour les lier de la manière la plus solide afin qu’ils assurent dans les meilleures conditions la construction d’une famille (elle-même étant la matrice de la société, ce qui explique l’état de cette dernière). Notre époque, incurablement romantique et fièrement ignorante, ne pourra jamais l’entendre, encore moins le comprendre : le « mariage d’amour » est une ineptie. Un contresens. Le principe du mariage, c’est la famille, pas l’amour. J’aime à imaginer, à la lecture des ces lignes, la crispation du romantique de base, ses froissements de gueule, ses grognements outrés, lui qui s’imagine que les stéréotypes dont son esprit est farci sont de toute éternité, quand ils n’ont que quelques décennies. Je me figure avec délice son agacement à réaliser que ce qu’il croit penser n’est que le fruit d’une offensive idéologique — dont il est l’incarnation béate — visant à dénaturer le mariage puis, par ricochet, tuer la famille. Je me représente cet éternel couillon, bouillonnant de haine, arc-bouté sur ses idées fausses et ses certitudes d’ignorant, et refusant de comprendre, pour mieux les rejeter, des propos qui ébranlent son misérable prêt-à-penser.
Car entendons-nous bien : il ne s’agit pas, évidemment, de dévaloriser les sentiments ou « l’amour », encore moins de railler l’importance qu’accorde l’Occidental contemporain à la tendresse, à l’attachement, au sentiment d’exclusivité dans son choix de partenaire. Il serait absurde et cruel de promouvoir un modèle de couple où les sentiments n’ont aucune part (modèle qui a encore cours dans de nombreuses régions du monde, et même de France ; mais il serait très politiquement incorrect — très stigmatisant, si vous voulez — de s’étendre sur le sujet). Il s’agit de dire que la décision de se marier ne peut être basée uniquement sur des considérations sentimentales, aussi estimables — et souhaitables — soient-elles. Celles-ci peuvent en effet très bien exister hors du cadre du mariage.
Il s’agit de faire remarquer qu’à partir du moment où on accepte que l’amour soit le seul principe du mariage, on en arrive naturellement au divorce de masse (il est rare que l’amour dure toute une vie ; le taux de divorce en témoigne), puis au mariage homosexuel (au nom de quoi dénierait-on à des homosexuels le droit de se marier, s’ils prétendent s’aimer et que l’amour est le seul critère du mariage ?).
Oui, il faut le répéter, au risque d’ulcérer tous ceux qui, pour paraphraser Bossuet, déplorent les effets dont ils chérissent les causes : mariage d’amour, divorce de masse et mariage homosexuel sont une seule et même chose. Ou plutôt, ils sont trois étapes successives, et implacablement logiques, d’un processus de dévalorisation-dénaturation du mariage visant, entre autres, à faire exploser la famille pour placer l’individu dans une situation de vulnérabilité totale face au marché.

Cela dit, l’essentiel n’est pas là. Il y a une conséquence plus grave, plus fondamentale encore à ce démantèlement de la famille comme bastion de résistance au totalitarisme libéral. Une dont on ne parle jamais, et qui est pourtant la racine de l’essentiel des maux de notre société ; une dont les effets déshumanisants se font déjà sentir, mais sont voués à prendre des proportions incalculables, qui engendreront des horreurs qu’on peine aujourd’hui à imaginer (et Dieu sait si pourtant notre époque n’est pas avare de barbarie).
Ce phénomène, cette tragédie sans précédent, c’est l’effacement de la figure paternelle.
Papas poussette, papas castrés, papas soumis, papas partis : notre société a tué le père. Celui-ci n’assume plus le rôle qui lui fut dévolu de toute éternité. Un rôle dont tous les magazines féminins, tous les experts appointés, tous les Lyssenko de la psychologie pérorant dans Marie-Claire ou Madame Figaro voudraient effacer jusqu’au souvenir, après l’avoir copieusement dénigré. Un rôle ingrat. Difficile. Incarner l’autorité. Séparer l’enfant de la mère, mettre fin à la relation naturellement fusionnelle, et donc symboliquement incestueuse qui les unit ; prononcer l’interdit de l’inceste et ouvrir ainsi l’esprit de l’enfant aux notions d’interdit et d’exigence.
L’interdit de l’inceste est en effet l’interdit primitif, archétypal, structurant, celui dont l’intériorisation modifie radicalement le psychisme de l’enfant en le disposant à accepter des limites à ses désirs. L’intégration de l’interdit de l’inceste signe la fin de l’illusion de toute puissance qui, jusque là, habite l’enfant. C’est par celui-ci qu’il prend pleinement conscience de l’existence d’une réalité extérieure insatisfaisante, et de l’impossibilité d’assouvir toutes ses envies. Se mettent alors en place les inclinations psychiques qui lui permettront de dompter ses pulsions, de contrôler ses ardeurs, d’accepter que tous ses caprices ne soient pas instantanément satisfaits. Autrement dit, pour employer des termes freudiens qui présentent l’avantage d’horripiler tous les larbins du Progressisme de droit divin, l’interdit de l’inceste est le socle sur lequel se construit le Surmoi.
Le Surmoi, cette instance de la personnalité qui a pour fonction essentielle de canaliser les pulsions, d’orienter leur formidable (et irremplaçable, et inestimable) énergie vers des fins constructives, voire grandioses.
Le Surmoi, centre des interdits, des exigences, du contrôle de soi, dont une construction défaillante engendre un homme asservi à ses caprices, dépassé par ses pulsions, incapable de les détourner vers des buts autres qu’élémentaires.
Le Surmoi, ennemi mortel du libéralisme.
Rien, en effet, ne fait plus horreur aux libéraux, ces entrepreneurs en aliénation, que l’individu maître de lui-même, capable d’ajourner sa satisfaction pulsionnelle. Un individu au Surmoi développé ne peut pas être un bon consommateur. Il a trop de maîtrise de soi, trop de recul critique, trop de discernement pour céder à la pulsion idiote d’achat. Il pèse le pour, le contre, il voit bien qu’on se fout de sa gueule, que c’est encore une arnaque, que le bonheur n’est pas là, ne sera jamais là. Bref il se contrôle trop. Il réfléchit trop. Le consommateur ne doit pas réfléchir. Il doit, comme un enfant, être entièrement régi par le principe de plaisir, en proie à un besoin irrépressible et permanent de satisfaire sans délai ses besoins crétins de consommer, et surtout être fou amoureux de lui-même pour gober tous les boniments publicitaires qui flattent son fantasme de toute puissance. Il doit être bien con bien naïf bien impulsif, s’imaginer tout puissant quand il n’est que le jouet docile de forces qui le dépassent et le façonnent intégralement dans ses goûts et ses « pensées ».
L’esclave capricieux : voilà l’homme idéal pour le libéralisme. Et il le produit, cet homme au rabais, il le produit à flux tendu — comme tout le reste : notre époque est essentiellement celle de l’homme sans Surmoi, désinhibé à mort (donc aliéné à mort), exhibitionniste, égoïste, infantilisé jusqu’à l’os.
Bien sûr, le libéralisme n’est pas seul en cause dans cette atrophie du Surmoi, qui est aussi un avilissement sans précédent de la nature humaine. Plus exactement, le concept de libéralisme n’est pas assez riche pour rendre compte des motivations profondes de la guerre à la vie intérieure qui fait rage aujourd’hui. Le libéralisme est au mieux l’agent, l’exécutant, la traduction au plan économique d’une vision de l’homme que nous expliciterons plus bas, mais dont nous pouvons d’ores et déjà retenir qu’elle se caractérise par une frénésie de tuer le père pour faire advenir l’homme sans Surmoi. Redisons-le, au risque de nous répéter — mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre : l’essentiel des maux de notre société trouvent leur source dans le parricide symbolique sur lequel elle est fondée. Les Anciens, déjà, nous mettaient en garde, et la Bible, puis Freud : le meurtre du père engendre immanquablement la barbarie. Oh, j’entends d’ici les ricanements crispés — à défaut d’arguments — des détracteurs moutonniers de Freud, de la Bible et des Anciens. Je vois d’ici leur moue hautaine, leur petit rictus méprisant pour masquer leur rage de n’avoir rien à rétorquer, n’ayant jamais rien lu, ni « pensé » autre chose que ce qu’on leur conseillait de croire. Et on peut, en effet, s’adonner à la critique ignorante et décréter, sans en avoir jamais lu une ligne, que Freud, les Anciens et la Bible sont ringards, réacs, nostalgiques, patriarcaux. Oui, on peut choisir de rejeter ces références non homologuées par la « pensée » progressiste et continuer à s’étonner de la montée des incivilités (comme disent les euphémistes appointés), persister à ne rien comprendre à l’effondrement de l’empathie, à ces viols commis à bord de trains bondés dans l’indifférence générale, à ces lynchages mortels par des gosses de douze ans, à ces faits divers toujours plus ahurissants de violence gratuite qui sont la marque de notre merveilleuse époque ; on peut, comme tous ces parents désemparés, parler de « crise de l’éducation », de « malaise éducatif », déplorer « des difficultés croissantes à faire reconnaître son autorité » et remarquer ingénument, sans voir le lièvre qu’on est en train de soulever, que « le problème se pose essentiellement aux mères monoparentales »… Oui, on peut choisir de continuer à rouler des calots effarés en se demandant comment on a pu en arriver là ; se résigner à considérer la barbarie contemporaine comme une éternelle énigme.
On peut tout ça.
Mais on peut aussi choisir de se doter d’un autre arsenal conceptuel que les armes en carton des perroquets des médias, de regarder le monde avec d’autres lunettes que celles des idolâtres du Progrès ; on peut choisir de s’affranchir de leurs figures imposées, de se dépêtrer de leurs postures pseudo-modernes et d’envisager que la Bible, Freud et les Anciens aient peut-être plus à nous dire sur notre époque que les bataillons de psys à gage et de sociologues assermentés qui saturent le débat de leur crétinisme idéologique et de leur pensée clonée.
Ayant fait allégeance à la Modernité, ces notables engourdis ne peuvent en produire qu’une critique inoffensive, anémique, émasculée. Une parodie de désaccord, consciencieusement à côté de la plaque, évitant méthodiquement les vrais sujets. Il n’y a donc rien à attendre de ces charlatans : ce ne sont pas ces enfumeurs professionnels qui nous éclaireront sur les formidables changements en cours ; pas ces escrocs à gage qui nous expliqueront que la déchéance de la figure paternelle est la cause essentielle de l’ensauvagement de la société. Reconnaître cela, ce serait en effet remettre en question le divorce de masse, les papas kangourous, les congés paternité, le mariage homosexuel, et plus généralement tous les prestiges étincelants de notre époque de géants.
Nous n’entendrons donc jamais ces faussaires énoncer cette vérité toute simple : le meurtre du père, c’est le meurtre du Surmoi. Donc le règne du Ça. C’est-à-dire la barbarie. L’inhumanité, la sauvagerie de notre civilisation mourante trouvent leur source dans la destitution du père. Ce, quoi qu’en disent les rats d’égout existentialistes, les dévots du Progressisme et autres faux-amis du genre humain. Ces possédés pourront toujours hurler qu’ « il n’y a pas de nature humaine ! Pas d’invariants anthropologiques ! Il n’y a pas d’Œdipe pas de Ça pas de Surmoi  ! La Bible est obsolète ! Freud complètement has-been ! Les Anciens sont des cons ! Tout cela est dépassé ! », ce sont eux qui sont dépassés. Ce sont leurs théories qui démontrent, jour après jour, leur sottise criminelle. C’est leur fureur de changer l’homme jusque dans ses fondements anthropologiques qui provoque les immenses souffrances de notre époque. C’est leur déni de nature humaine qui, en déstructurant l’homme, le rend inapte à affronter les contraintes de la vie réelle. Ce sont leurs abstractions idéologiques qui, depuis qu’elles règnent sans partage, engendrent cruauté, détresse et lassitude de vivre.
Le têtard tyrannique, le morveux colérique, l’aigri perpétuel, le furieux incurable, le bourreau sans limite, le sadique insouciant, le barbare en herbe sont les rejetons monstrueux d’un monde sans père — et, plus fondamentalement, sans Père… Sans père, donc sans autorité. Sans père, donc sans contrepoids au principe de plaisir et à l’assouvissement des pulsions. Sans père, donc sans mise en échec des chimères infantiles de toute puissance. Sans père, donc sans humilité. Sans hiérarchie, non plus. Il n’est pas tout à fait anodin que le relativisme ait pris toute son ampleur après la mort de Dieu (qui n’est pas mort, évidemment ; je nomme ainsi l’entreprise féroce orchestrée depuis les « Lumières » pour étouffer en l’homme la conscience de Dieu, ruiner ses aspirations à la transcendance et dessécher son âme) ; pas tout à fait fortuit que le sacro-saint Egalitarisme ait atteint sa pleine nuisance au moment où la figure paternelle se retrouvait pleinement disqualifiée. Fin du père, donc des modèles, des intimidations et des inhibitions : tout le monde est roi, chacun sa propre idole, tout se vaut, tous les choix de vie ont la même valeur. Le drogué de Facebook, le forcené du tweet, le névrosé du smartphone, l’acheteur insatiable, le consommateur fou, le trottinetteur gracieux, tous ces misérables personnages de la comédie post-humaine sont persuadés de vivre une vie grandiose. Ils n’ont même pas conscience de leur ridicule, et deviendraient légitimement furieux si on le leur faisait remarquer. C’est d’ailleurs là que réside l’essentiel de leur comique : dans l’ignorance obstinée de leur dérision. Dans le contraste entre leur fierté délirante, et leur existence objectivement piteuse. Dans le hiatus entre leur sérieux implacable, leurs petits airs pseudo-intellos, et leur nullité ontologique.

Cela dit, ces pitres inconsistants ne sont que des débutants, des novices, des petits bricoleurs sans conséquence si on les compare au maître incontesté de l’auto-glorification. Au roi des vacuités couronnées. Oui, de cette cohorte de médiocrités se détache un personnage qui les dépasse tous en vanité, en prétention, en fatuité ; un personnage qui porte à incandescence le narcissisme insipide du consommateur lambda.
Je veux bien sûr parler du « branché », du « modeux », de la « fashion victim », ce mouton qui s’ignore ; je veux parler de ce suiveur pathologique, qui cumule frénétiquement les signes extérieurs de conformisme et se croit pour cela original, singulier, insolite, décalé. Cet être éperdument amoureux de lui-même, vouant un culte sans borne à son nombril, et dénué de toute personnalité. Ce mouton incapable d’agir sans l’approbation du troupeau, réglant scrupuleusement ses comportements sur les modèles qu’on lui intime de suivre.
L’artiste à chapeau, le bobo à béret, le minet à lavallière, le barbu sur commande, le coquet du Marais, le bohème des Batignolles, appelez-le comme vous voulez, c’est toujours le même mimétisme dans la façon de se distinguer, la même illusion de s’affirmer en recourant aux mêmes attributs de « différenciation » que ses bien-nommés semblables. La même extase narcissique dans l’indifférenciation.
Rien de plus édifiant à ce titre que de se rendre dans un lieu branché, et d’observer attentivement les gens en présence : c’est à un véritable troupeau de sosies que l’on a affaire. Un pullulement de clones. Dans lequel chacun s’imagine savoureusement atypique, quand il n’est que l’exacte réplique de son voisin. Cultivant la même disgrâce vestimentaire — celle qui, leur a-t-on dit, est à la mode — ces pigeons sont atteints de ce que j’appellerais le syndrome de l’originalité mimétique, ou encore de l’individualisme collectif, cette étrange illusion de se distinguer en se conformant scrupuleusement à des modèles de masse ; cette certitude de manifester une personnalité forte en multipliant les signes d’asservissement.
Cette propension à se croire décalé parce qu’on rentre dans le moule, à s’imaginer atypique parce qu’on suit les conseils d’un magazine « masculin » pour châtrés narcissiques, cette soumission éperdue à un anticonformisme certifié conforme ont quelque chose de profondément énigmatique. Comment le suivisme le plus caricatural passe-t-il pour de l’inventivité, pour de l’excentricité ? Comment le conformisme frénétique du « modeux », comment sa fantastique propension à la dépersonnalisation en viennent-ils à être perçus comme les manifestations d’un fort caractère ?
Eh bien il me semble qu’on ne peut comprendre ce cocasse phénomène qu’en le reliant à l’infantilisation galopante de l’humanité. Et plus précisément à ce trait essentiel de la psychologie infantile qu’est l’égocentrisme enfantin. C’est en effet l’égocentrisme enfantin qui se manifeste dans cette incapacité structurelle du « branché » à s’apercevoir qu’il est la copie conforme des autres « branchés ». Expliquons-nous : comme la plupart des êtres humains, le « branché » a des yeux fonctionnels ; il doit donc bien voir qu’il est semblable en tous points aux autres esclaves des chiottes de la mode. Si cependant cette information objective n’arrive pas à sa conscience, s’il ne parvient pas à réaliser qu’il est entouré de miroirs, c’est qu’une barrière psychologique l’en empêche. Cette barrière, c’est l’égocentrisme enfantin. Mélange de surinvestissement narcissique et d’indifférence de fer à la réalité, l’égocentrisme enfantin est — normalement — l’apanage du jeune enfant, cet individu en devenir qui ne se perçoit pas encore comme une entité pleine, distincte, à part entière. Les frontières entre la subjectivité du jeune enfant et le monde extérieur ne sont en effet pas clairement définies : il en résulte une approche floue, vague, fusionnelle du monde et des choses, une incapacité à distinguer nettement les différences entre lui-même et ceux qui l’entourent. Notons au passage que cette dilution de soi dans les autres n’est nullement incompatible avec le souci exclusif de son nombril, bien au contraire : « l’autre » n’ayant pas de contours bien déterminés, pas d’existence propre pour ainsi dire, puisque fondu dans la mélasse de l’immanence, il ne mérite pas d’égards particuliers. Autrement dit, la conscience de l’altérité est proportionnelle à la conscience de soi-même. De là vient d’ailleurs que notre époque est à la fois celle du mimétisme extrême et de l’égoïsme extrême…
Ainsi doté de la psychologie d’un jeune enfant, le « branché » ne peut donc pas réaliser qu’il est la réplique exacte de ses frères en branchitude — ou en mauvais goût, si vous préférez. Son sens de l’observation est anesthésié ou, plus exactement, inexistant : c’est que pour observer, il faut pouvoir se placer dans la position de l’observateur (excusez le truisme), et donc opérer une séparation, une prise de distance avec le monde dont est incapable l’enfant égocentrique. D’où ce mimétisme qui s’ignore, et cette accumulation inconsciente de signes extérieurs d’asservissement, ces dégaines de clones, ces déguisements standardisés, ces uniformes d’originalité. Comme le jeune enfant, le « branché » ne peut penser qu’à lui-même, sans pour autant se percevoir nettement. Il vit dans un flou artistique permanent, et surtout dans un état de sujétion terrifiant.
Il suffit en effet de l’écouter pour réaliser que ses dispositions à la servitude — et l’uniformisation qui en résulte — ne se bornent pas au domaine vestimentaire. Exécutant servile des mots d’ordre médiatiques, ce sont en réalité toutes ses actions, toutes ses « pensées », tous ses « choix » de vie qui procèdent d’une soumission à des instances extérieures. Influençable, cette girouette l’est jusqu’au trognon ; ses capacités de soumission sont infinies. Il est pour ainsi dire fait pour obéir. « Porte la barbe ! », lui intiment ses maîtres, et il porte la barbe. Et si demain ses maîtres lui ordonnent de se raser, il se rasera. « Enlaidis-toi avec des grosses lunettes carrées bien hideuses ! », et il s’enlaidit avec des grosses lunettes carrées bien hideuses. « Mets un chapeau d’artiste ! », et il met un « chapeau d’artiste » — et se croit artiste. « Va manger un burger à 28 euros à Big Sodo Burger, c’est the place to be », et il se rend immédiatement, 28 euros en poche, à Big Sodo Burger, the place to be. Comme un ruminant se laisse docilement guider d’un champ à l’autre…
Aucun libre arbitre, aucune décision personnelle dans ses démarche ; c’est un être sans colonne vertébrale, influençable jusqu’au délire, incapable de faire quoi que ce soit de sa propre initiative. Tout dans sa vie, jusque ses discours et même ce qu’il croit être sa pensée, lui est dicté. Cette atrophie du sens critique, cette propension à se laisser balader impliquent évidemment des opinions en parfaite conformité avec le credo médiatique. Ainsi ce mouton, non content d’afficher exactement la même apparence hideuse que ses congénères, partage-t-il également la même sottise et la même ignorance. On peut donc l’entendre radoter que l’euro nous protège, l’immigration est une chance pour la France, nous vivons dans une société patriarcale où les stéréotypes sexistes perdurent, l’éducation à la parité doit commencer dès le plus jeune âge, Jeff Koons est un artiste, Warhol était un visionnaire, l’euro c’est l’Europe et l’Europe c’est la paix, Marine Le Pen est raciste, les frontières, c’est le repli sur soi, le repli sur soi qui menace le vivre-ensemble, et autres poncifs éculés de la pensée clonée. Il y a quelque chose de cocasse à entendre ce docile perroquet des médias prodiguer à longueur de temps des leçons d’esprit critique, de lucidité, de vigilance citoyenne, alors qu’il est l’incarnation suprême du couillon, du larbin du système, du bon petit soldat du Progressisme endoctriné jusqu’à la moelle. La confusion mentale dans laquelle il patauge est la conséquence de sa vision infantile et indifférenciée du monde. En effet, la différenciation est le principe fondamental de toute réflexion : pour penser les choses, il faut d’abord les distinguer, les délimiter nettement ; il faut donner une structure à la déferlante des faits, des actes, des évènements, des images qui nous parviennent. Ce n’est qu’en introduisant des démarcations, des frontières dans ce chaos d’informations — ce que permet le langage — que nous pouvons le dominer, le comprendre, le critiquer, et ainsi ne pas vivre comme des animaux passifs et consentants. Pour le dire autrement, la discrimination est la condition de toute réflexion. On comprend mieux ce qui est visé dans ces émouvantes luttes contre toute forme de discrimination dont notre époque est si friande…
Et puis il est vrai que la pression de la collectivité est un facteur puissant dans l’abdication de toute pensée personnelle — pléonasme — dans le renoncement à soutenir des positions que condamne le consensus. Face aux intimidations du groupe, à la peur d’être rejeté si l’on professe des opinions en contradiction avec le catéchisme dominant, la plupart des humains capitulent assez vite, et irrémédiablement. Ce ne sont donc pas uniquement l’inculture et de la sottise, mais également la vanité et la lâcheté qui sont responsables du formatage de la pensée… Il est tellement confortable de rentrer dans le moule, de ne pas contredire le consensus, de ne pas faire entendre de voix dissonante, et de s’offrir ainsi à bon compte une image de gentil ami du genre humain.
Une fois consacré ce choix de se fondre dans la masse au détriment de son accomplissement individuel, le spectacle d’individus ayant fait le choix contraire devient extrêmement désagréable. Ces derniers se retrouvent donc à devoir affronter une hostilité sans cesse croissante, les capitulards venant jour après jour augmenter les rangs de la masse insultante, conspuante, menaçante, ostracisante, qui aimerait bien que tout le monde communie dans sa nullité militante, s’égalise dans sa bassesse…
Voilà qui nous amène à la dimension psychologique de l’égalitarisme — après nous être penché sur ses aspects économiques et politiques.

Abrégeons la transition, et disons-le tout net : l’égalitarisme est une utopie consolatrice pour jaloux et frustrés. Un baume narcissique pour tous les nuls, les stériles, les insipides, les castrés. « Nous sommes tous égaux ! » : voilà le cri de vengeance qui s’élève de l’immense cohorte des piteux, des avachis, des impuissants, qui aimeraient tant que tout le monde patauge avec eux dans la bassesse et la médiocrité. Ainsi prendrait fin la vexation suprême que représente pour eux l’existence d’êtres supérieurs, accomplis, puissants, cet insupportable affront à leur ego.
Il ne faut pas s’y tromper, en effet : l’homme ne s’oppose à l’idée de hiérarchie que parce qu’il ne se trouve pas à son sommet. Il est égalitariste dans l’exacte mesure où il aspire à dominer.
Incapable, ou trop fainéant pour y parvenir par l’élévation, il opte pour la solution de facilité — la seule qui soit à sa portée : rabaisser tout le monde à son niveau. Assigner tout le monde à sa médiocrité. Dissimuler autant que possible les preuves de la grandeur de l’homme, afin de ne pas trop souffrir du contraste que celle-ci forme avec sa propre nullité. Bref, il se rehausse à proportion de l’abaissement des autres.
Il est donc plus que temps d’appeler les choses par leur nom : égalitarisme est un mot poli pour nivellement par le bas. Pour réduction au plus petit dénominateur commun. Pour alignement sur le moins-disant intellectuel, spirituel, artistique, esthétique. La télé-réalité (et la télé tout court), l’art contemporain, le show-business, la « culture », la prétendue « éducation » nationale (avec ses études de textes de rap ou de slam), le journalisme, le cinéma, les prix Goncourt analphabètes sont quelques manifestations, parmi tant d’autres, de cet égalitarisme : ils ont tous pour principe le plébiscite du plus nul, du plus incompétent, du plus vautré, du plus navrant de connerie gratinée. Cet étourdissement, ce ballet incessant de médiocrités crée comme un écran de fumée qui cache aux yeux du bipède contemporain les vrais artistes, les hommes réellement accomplis, amples, consistants, qui pourraient lui inspirer un peu d’élévation et le goût du dépassement.
Mais le bipède contemporain ne veut pas s’élever : c’est que pour s’élever, il faudrait qu’il commence par se critiquer. Or c’est ce dont il est bien incapable, tant il est boursouflé d’orgueil, tout pétri des discours mielleux qui lui susurrent qu’il est merveilleux, formidable, inouï, et qu’il faut surtout qu’en toutes circonstances il soit très fier de lui, quoi qu’il fasse, même et surtout s’il ne fait rien.
De telles illusions ne peuvent évidemment perdurer que si elles sont méthodiquement, implacablement mises à l’abri de la réalité. Le bloggeur graphomane, pour s’imaginer grand écrivain, ne doit pas savoir que Céline existe — ou en tout état de cause, il doit faire tout son possible pour ne jamais le lire. La vedette d’atelier d’écriture, de fabrique de rêves ou de je ne sais quel centre d’action poétique, doit tout ignorer de la littérature si elle veut continuer à se prendre au sérieux. Le photographe qui quémande les like sur Facebook et en tire une gratification narcissique ne doit surtout pas connaître Willy Ronis. Le cyber-cadre supérieur qui prend des cours d’aquarelle le mardi et le jeudi soir, et s’imagine artiste, ne doit pas vraiment regarder les grands maîtres ; et quand il les voit, il doit minimiser leur mérite, attribuer leur immense talent à une pratique régulière — et seulement à cela. « C’est son métier, finalement » (sous-entendu : « J’en ferais autant si j’y consacrais autant de temps »), voilà la réflexion typique du médiocre jaloux face au génie. Son narcissisme lui empêche de s’abandonner à l’admiration. Son dogme égalitariste lui interdit de voir le monde en relief, de préférer, de choisir  — de discriminer. Il n’a évidemment pas lu Molière :

« Sur quelque préférence une estime se fonde
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde. »

Il ne peut donc plus rien juger. Il ne peut donc plus prendre de plaisir. Mais peu lui importe, du moment que sa vanité est satisfaite.
L’occultation, ou à défaut la dépréciation des grands hommes, et l’exaltation symétrique des plus consternants pitres, est la méthode qu’ont trouvée les anthropoïdes modernes pour prolonger sans limite leur ivresse narcissique, et épargner à leur vanité prodigieuse les morsures de la réalité. Leur désinhibition, inouïe de vulgarité, est à ce prix. Ils sont l’incarnation parfaite, le stade le plus abouti du dernier homme que Nietzsche avait le malheur de voir se dessiner, cet être sans complexe, aussi prétentieux que méprisable et qui, entre le dépassement et l’avachissement, choisit sans hésiter ce dernier : « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, fais-nous devenir ce dernier homme ! Et nous te faisons grâce du surhomme ! » imploraient ces égalitaristes avant l’heure (mais Nietzsche ne pouvait évidemment pas les nommer ainsi, lui et son époque étant trop raffinés pour accoucher d’un vocable aussi moche). Un siècle plus tard, leur victoire est totale. Il n’y a plus de surhomme. Il n’y a plus de grand homme. Il n’y a peut-être même plus d’hommes. L’égalitarisme a tout atrophié, tout anémié, tout nivelé. Tout saccagé. L’accomplissement individuel est incompatible avec l’égalitarisme — avec l’égalité. On ne s’accomplit qu’en devenant inégal. L’égalitarisme a supprimé les conditions d’émergence du talent, rendu impossible le déploiement des individus au-delà des limites étriquées qu’il leur assigne, et dans lesquelles il les oblige à croupir. Où est le Molière du XXIème siècle ? Où est le Céline ? Où est le Baudelaire ? J’attends toujours le Rubens, le Corrège, le Beethoven ou le Mozart de notre époque si satisfaite d’elle-même. Car en fait d’ « artistes », on ne trouve aujourd’hui que des notables incolores, une nomenklatura morne et déprimée de charlatans, d’esprits ternes et sans vigueur, désespérément dénués de fougue, de folie, incapables d’ivresse. Âmes atrophiées et mains inhabiles, ces émasculés tentent de compenser leur impotence par des « provocations » gâteuses et moutonnières, ahurissantes de conformisme qui s’ignore…

Mais le jour approche où de tels propos deviendront parfaitement inaudibles ; ils le sont d’ailleurs déjà, pour l’immense majorité des gens : c’est qu’en régime égalitariste, tout jugement de valeur est proscrit. Et pour cause : le postulat de base de l’égalitarisme est que tout a la même valeur. Exit donc la critique, le parti pris, l’ironie, la satire, le jugement tranchant, le commentaire caustique, l’attaque mordante, la charge virulente. Tout le monde est respectable, tout le monde est fier, tout le monde est grandiose. Ne surtout pas bousculer sa Majesté le Nombril.
Ainsi, quand vous tombez sur une crotte noire du bien nommé Soulages, ne dites pas que c’est de la merde, dites que vous n’aimez pas — et encore, même avec ces précautions, vous n’échapperez pas à des regards haineux et à des glapissements outrés, ni à un parallèle hautement approprié avec les heures les plus sombres de notre histoire et la stigmatisation par Hitler des artistes dégénérés. Ne dites jamais que Christine Angot écrit avec ses pieds, dites qu’elle écrit différemment de Flaubert — à moins que vous ne soyez prêt à vous faire taxer de mépris aristocratique, de gâtisme réactionnaire, et bien sûr du traditionnel fascisme. Ne critiquez jamais les artistes contemporains (c’est-à-dire sans avenir) qui, avec vos subventions, viennent saccager les parcs, défigurer les églises, enlaidir les châteaux et les musées. Remerciez-les au contraire, prosternez-vous bien bas, glorifiez leur capacité à sortir des sentiers battus, pâmez d’admiration devant leurs aptitudes à initier un dialogue entre tradition et modernité, à interroger la matérialité des objets, à mettre le regardeur devant l’échelle du temps ; encensez leurs œuvres athématiques, leurs expériences radicales, leurs erreurs intentionnelles ; mettez-vous à plat ventre devant leur si originale ouverture à l’autre et à l’ailleurs. Et une fois encore, si vous n’arrivez pas à vibrer devant un tas de parpaings — pardon, une installation — acheté deux millions d’euros par la mairie de Paris — donc par vous — et exposé devant l’Opéra Garnier, ne dites surtout pas que vous n’aimez pas : dites que c’est différent. Que ça change de l’art académique (bel oxymore). Que c’est un joli pied de nez aux conceptions traditionnelles de l’art. Qu’un délicieux vent d’irrévérence souffle sur Paris. Et si un jour un artiste contemporain vous chie dessus, ne dites pas « Je n’aime pas me faire chier dessus » (ce qui dénoterait une odieuse et condamnable fermeture d’esprit), mais « C’est une sensation différente — et intéressante ; ce souffle d’irrévérence me rafraîchit. J’apprécie cette désinvolture, et cette approche participative de l’art. » Bref, soyez ouvert d’esprit (et d’ailleurs) car tout se vaut, ne l’oubliez jamais ! Dogme suprême ! Jeff Koons vaut bien Rubens ! Damien Hirst vaut Rembrandt ! Hirschhorn vaut Le Corrège ! Tous ces artistes font un travail différent, voilà tout ; mais il n’y a pas de hiérarchie, ça c’est Ancien régime, c’est IIIème Reich, c’est nazi.
De même, vous pensez que la « littérature » contemporaine est une vaste escroquerie, le milieu littéraire contemporain un ramassis de pédants illettrés ? Les marquis du Café de Flore des graphomanes pompeux et impotents ? Que tous réunis, les analphabètes qui font le beurre des maisons d’édition ne valent pas un poil de cul de Baudelaire ? Mais non, enfin, c’est juste différent ! Et vous même, d’ailleurs, vous êtes un grand écrivain qui s’ignore ! Mais si, mais si ! Demandez à un atelier d’écriture ! D’attester de votre enivrante personnalité (n’oubliez pas de payer, quand même) ! Vous verrez, vous êtes un artiste ! Mieux, un poète ! Envoyez vos beaux poèmes à la RATP, tiens ! Faites-les publier dans le métro ! Les hommages de la RATP, ça a de la gueule, non ? Non ? Pas convaincu ? Décidément vous ne vous sentez pas poète ? Mais par exemple alors vous êtes bien un petit peu photographe, non ? Oui ? Ah, eh bien vous voyez que vous êtes artiste ! Vos belles photos ! 150 like ! La preuve que vous êtes artiste ! Adoubé par Facebook ! Le jury suprême !
Tout se vaut. Pour que tienne ce credo, cette chimère, cette fadaise utopique, il faut créer un référentiel dont l’excellence, l’exceptionnel, le prodigieux ont été chassés ; un univers où seuls les modèles les plus basiques d’humanité ont droit de cité, et sont glorifiés à proportion même de leur inconsistance. Le bipède contemporain évolue ainsi dans un monde plat, banal, sans saveur, une forteresse de médiocrité où les rares incursions de la beauté et du talent sont férocement châtiées — il en va de la préservation de ses illusions narcissiques. Un univers morne, sans relief, sans talent et sans gloire — mais sans vexation, et c’est tout ce qui compte. L’homme contemporain troque sans regret les trésors d’intelligence, de raffinement, de beauté, de sensibilité amassés au fil des siècles contre la satisfaction de son nombril. Il bazarde les merveilles produites par les géants pour mieux exalter sa minuscule subjectivité. Il ne veut rien savoir de la gloire de l’Homme, des prodiges qu’il a pu réaliser par le passé ; il veut faire table rase pour donner pleine expansion au culte de son affligeante « personnalité ».  Plus rien ne doit dépasser. Tout doit être uniforme de sottise, de fadeur, de médiocrité. Les rares reliquats de grandeur, les quelques résistants au rabougrissement font l’objet d’attaques inouïes de fureur et de haine. Certes, l’adversité permanente a toujours été le lot des grands hommes ; mais celle-ci prend aujourd’hui des proportions jamais atteintes. Elle se déchaîne avec une virulence sans précédent.
Pour ne prendre qu’un exemple (il y en a de toute façon assez peu), j’évoquerai brièvement une des rares personnes bénéficiant à la fois de talent et d’une forte exposition médiatique. Un esprit fin, vif, subtil, doté d’une immense culture, d’une implacable lucidité, d’une très grande intuition, d’une éloquence prodigieuse à l’oral (son style littéraire est hélas loin d’être aussi enivrant, même s’il surpasse évidemment, et sans difficulté, le niveau calamiteux des écrivassiers contemporains), et surtout d’une combativité extraordinaire, qui ne peut que susciter une immense admiration chez toute personne de bonne foi. Je veux bien sûr parler d’Eric Zemmour, l’homme qui ulcère tous les tolérants professionnels, tous les faux-amis de la diversité, les charlatans de la fraternité, tous ces imposteurs, ces escrocs, ces faussaires, tous ces progressistes enragés dont le point commun, plus encore que l’amour du mensonge, est la haine du talent.
Avant d’être une haine de ses idées, la haine d’Eric Zemmour est en effet une haine de son talent. C’est le phénomène « roquets contre grand fauve ». La coalition des médiocrités contre l’être supérieur. Ne pouvant supporter les camouflets incessants que celui-ci leur inflige par son intelligence, sa culture, et sa simple existence, ces merdeux s’agglomèrent et rugissent, aboient, le harcèlent de leur haine jalouse, et cherchent à toute force à le faire disparaître. Ce que reprochent tous ces piteux à Eric Zemmour, c’est moins de les contredire idéologiquement que de les humilier constamment. De mettre en lumière leur nullité. C’est cela qui les fait enrager, c’est cela qui les rend fous hystériques, c’est cela qui suscite en eux ce prurit de lynchage ; même s’ils ne s’en doutent pas, leur hargne ne vise qu’accessoirement ses idées. Il suffit de voir la teneur de la plupart de leurs attaques : ils nient son intelligence, ce qui est grotesque. Ils contestent son courage, ce qui est risible. Ils remettent en question sa rigueur, ce qui fait hausser les épaules de pitié. Comme des collégiens écervelés, ils sont incapables de concéder des qualités à leur adversaire : c’est que l’objet véritable de leur haine, ce sont précisément ces qualités. Il y a ainsi quelques personnages publics, bien peu, trop peu, qui parviennent tant bien que mal à résister aux milices de la médiocrité ; leur vie est un combat permanent ; à chaque instant menace le lynchage par les fanatiques de l’égalitarisme. L’engloutissement, le piétinement rageux par la foule niveleuse, ivre d’égalité.

Il ne faut donc pas se fier à l’apparente modestie du discours égalitariste : il procède en vérité d’un orgueil, d’une prétention, d’un amour de soi démesurés et, pour tout dire, monstrueux. Quoi de plus monstrueux, en effet, que d’assigner tout le monde à la médiocrité, de maintenir tout le monde dans l’incomplétude, que d’atrophier les facultés de chacun au nom de la préservation de sa fierté ? Quoi de plus monstrueux que de sacrifier l’humanité au culte de son nombril ?
Il ne faut pas se fier, non plus, à l’apparente fraternité du discours égalitariste. A sa bienveillance cauteleuse, à sa convivialité mielleuse. Il ne s’agit pas de fraternité, mais de complicité. D’une alliance fragile d’intérêts égocentriques, dénuée de toute bienveillance. D’un pacte de médiocrité. « Nous sommes tous égaux ! », clament les faux-amis du genre humain, et les naïfs croient qu’il s’agit là d’une déclaration d’amour à l’humanité. D’une preuve qu’on les porte en haute estime. C’est tout le contraire : il s’agit d’un ordre. Impérieux, implacable. Dans toute son extension, ce « Nous sommes tous égaux ! » signifie ceci : « Nous sommes tous égaux ! Entendez que nous sommes tous nuls ! Par conséquent nous sommes tous rois ! Et nous resterons tous rois tant que nous serons tous nuls ! Tant que personne ne dépassera ! Tant que personne ne sera supérieur à personne ! En conséquence ne vous élevez pas ! Surtout, surtout, restez comme vous êtes ! Vous êtes très bien, vous êtes génial, ne changez rien ! Stagnez, voilà une belle destinée ! Ou mieux encore : régressez ! Redevenez un enfant ! Un bébé ! Ah, redevenir un bébé ! Retrouver son âme d’enfant ! Quelle perspective grandiose, n’est-ce pas ? Quel enivrant projet de vie ! Quelle réussite ! Barboter pour toujours dans la pouponnière géante ! La nursery mondialisée ! Pataugez, gazouillez, photographiez, partagez, connectez, joggez, et nous vous l’assurons, vous serez toujours glorifié ! Allez, topez là ! Mais gare, par contre, à celui qui ne jouerait pas le jeu… Gare au traître qui s’aviserait de rompre le pacte de médiocrité… Gare à celui qui choisirait de se distinguer véritablement — autrement que par nos simulacres d’affirmation de soi. Gare à celui qui refuserait les facilités d’autocélébration que nous lui proposons… qui ne tomberait pas dans le panneau de l’égoïsme mimétique… qui chercherait son accomplissement ailleurs que dans nos parcours fléchés. Gare à celui qui ne vouerait pas un culte à son ego, mais aurait au contraire le sentiment d’être toujours insuffisant, et chercherait perpétuellement à s’élever. Un tel individu serait impitoyablement châtié. Taxé d’élitisme, de mépris, d’arrogance aristocratique, de misanthropie. Caricaturé en ennemi du genre humain. Oui, tant que nous sévirons, personne ne s’avisera de nous être inégal ! »
Malgré les flatteries qui semblent en être le principal ressort, l’égalitarisme procède d’un profond mépris pour l’homme. Il invite l’humanité à s’abolir dans la tiédeur de la médiocrité, à se glorifier sans réserve et sans raison, à croupir pour toujours dans le culte de soi. L’accomplissement individuel est incompatible avec l’égalitarisme — avec l’égalité. On ne se réalise qu’en devenant inégal. Derrière les flatteries sirupeuses des égalitaristes, c’est donc une haine féroce de l’homme qui est à l’œuvre. Une lutte acharnée contre sa grandeur. Une incitation à l’avachissement perpétuel, à l’écroulement comme horizon suprême. L’égalitarisme flatte l’homme pour mieux le rabaisser. Il le célèbre incessamment pour le maintenir dans le contentement de soi et anesthésier son sens du dépassement. Pour l’empêcher de se déployer, de s’accomplir. Il rappelle ainsi étrangement le serpent du péché originel…
Mais si, vous savez, cette histoire à dormir debout dans laquelle un serpent qui parle promet à Adam et Eve qu’ils deviendront « comme des dieux » (je souligne le « comme » ; le diable est dans les détails…) s’ils acceptent de transgresser une interdiction de Dieu. Ce qu’ils font, évidemment, succombant à cette caresse de leur orgueil. Suite à quoi ils se retrouvent déchus, dégradés, envahis par la contradiction et la dissonance, quand jusqu’alors régnait l’harmonie. C’est la Chute ; l’Histoire humaine peut commencer. Moteur ! C’est parti pour cette déferlante vertigineuse de contradictions, de désaccords, d’antagonismes, d’erreurs, de séductions, de mensonges, de tromperies, de corruptions, d’affrontements, de désordres. C’est parti pour les vicissitudes des rapports entre les hommes, les délices et les tortuosités de la division des sexes (on ne soulignera jamais assez que c’est suite au péché originel qu’Adam et Eve prennent conscience de la différence sexuelle : « Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus. »), les aventures de l’art, les aléas, les rebondissements, les joies, les peines, les miracles et les horreurs.
Ceux qui croient (ou plutôt qui croyaient) à cette histoire pensent que l’humanité entière est marquée par les stigmates de cette Chute ; que chaque humain porte en lui la fêlure fondamentale du péché originel, et est condamné à n’en jamais guérir — tout au plus peut-il apprendre à vivre avec, ou plutôt contre, à canaliser les pulsions mortifères qui en découlent, à juguler les instincts destructeurs qui, toujours en embuscade, guettent le moment de se déployer. L’homme est porteur d’une barbarie intime. D’une dysharmonie essentielle, intrinsèque, fondamentale ; il ne peut obtenir la paix et l’harmonie qu’au prix d’un refoulement permanent de sa propension à détruire. Naturellement boiteux, titubant, il lui faut déployer des efforts constants pour marcher droit.
Autrement dit, l’homme n’est pas innocent. Il n’y a pas de pureté originelle. L’instinct de destruction et de violence est inhérent à la nature humaine ; il ne disparaît jamais ; même dompté, il menace sans cesse de resurgir, de reprendre le dessus et de ruiner le travail de refoulement. Fatalité de l’humanité : à cause de la Chute, la rechute est toujours possible.

Scénario vexant, évidemment. Cruel. Inaudible de nos jours, pour tout dire. Personne ne veut entendre qu’il n’est pas naturellement gentil, qu’il n’est pas pur, pas innocent, qu’il est un monstre en puissance. Personne ne veut entendre qu’il porte en lui un potentiel de sauvagerie terrible. Personne n’est prêt à admettre que ses origines sont chaotiques, qu’il porte en lui la mort et la destruction (ce n’est d’ailleurs pas un hasard si notre époque voue un culte éperdu à l’enfance : pour glorifier l’enfance, il faut d’abord postuler qu’elle est innocente, donc que l’homme naît sans tache).
Mais heureusement, il y a longtemps que nous nous sommes débarrassés de ce fatras obscurantiste. Qui, au XXIème siècle, croit encore à ces âneries ? Qui, à notre époque de raison triomphante, peut être assez arriéré pour  ajouter foi à ces couillonnades moyenâgeuses ? Qui peut être assez méchant pour asséner de telles horreurs à la face de l’humanité ? Personne, bien sûr, à part quelques cons de cathos — et encore, la plupart des cathos modernes se foutent eux aussi éperdument de cette histoire de péché originel. Et les rares qui y pensent l’ont retournée comme un gant : emboîtant le pas à Rousseau, ils ont décrété que c’est la société qui corrompt l’homme, un homme naturellement bon et bienveillant envers son prochain. C’est beaucoup plus flatteur comme ça… L’affaire est entendue, on n’y reviendra pas, laissons cette fable obscurantiste moisir dans les poubelles de l’Histoire.
Et pourtant… Et pourtant, plus je m’y intéresse, plus je trouve cet obscurantisme étrangement lumineux. Plus j’ai l’impression, avec l’éclairage de ce récit, de voir apparaître les choses dans une clarté nouvelle. Une netteté accrue. Comme si dans cet épisode, si simple, presque simpliste en apparence, résidait l’explication suprême. Comme si, malgré l’indéniable invraisemblance de ce récit métaphorique, le message sous-jacent renfermait la clef de tout. Comme si les choses étaient en vérité beaucoup plus simples qu’on ne veut le dire… A condition de se munir des bons concepts, des bonnes grilles d’analyse — même si, évidemment, la Genèse est infiniment plus qu’une « grille d’analyse »… — de se dépêtrer du charabia médiatico-politico-sociologique de nos « experts » accrédités, de s'affranchir de leurs concepts obsolètes, de leur langage inopérant, de leurs idées sclérosées, de leur pensée routinière autant que moutonnière.
Et si notre erreur était de nous croire plus malins que nos ancêtres ? D’estimer nos systèmes de pensée plus performants parce que plus récents, et de rejeter par principe — et par paresse — tout ce qui déborde notre minuscule référentiel contemporain ? Et si, sans verser dans le complotisme, il y avait un lien entre la formidable puissance explicative de l’épisode du péché originel, et la curieuse amnésie dans laquelle il est plongé ? Si, sans parler de conspiration du silence, le fait que ce récit ne soit jamais évoqué n’était pas tout à fait involontaire ? Il est tout de même étrange qu’un texte fondateur des trois grandes religions monothéistes soit sinon oublié, du moins à ce point négligé, jusque chez les pratiquants de ces dernières…

Moi en tout cas je vais me permettre de recourir à ce vieux texte poussiéreux. Histoire de voir si, comme je le pressens, il n’aurait pas beaucoup plus à nous dire sur notre époque que le catéchisme médiatique dont le clergé audiovisuel nous abreuve quotidiennement jusqu’à la nausée. Oh, mais pas d’inquiétude ! Que nos bons prêtres se rassurent : j’ai bien conscience que l’explication du monde est le domaine réservé de ces singes savants du CNRS, de ces éditocrates certifiés conformes, de ces experts appointés, de ces spécialistes homologués, de ces sociologues assermentés, de ces psychologues à gages, ,et que ces grands tolérants voient d’un très mauvais œil toute tentative de compréhension du monde qui n’emprunterait pas leurs impasses — pardon, leurs chemins. Que nos clercs médiatiques soient tranquilles : ce ne sont pas mes deux lecteurs annuels qui mettront en péril leur hégémonie. Ils continueront donc à égarer les gens, à les obnubiler sur des enjeux annexes ou illusoires, à embrumer leurs cerveaux ; tout le monde continuera à écouter dévotement leurs bafouillages obscurs, leurs charabias pâteux, leurs longs palabres sentencieux, et à les réciter comme paroles d’évangile. « L’imposture est la déesse des foules », disait Céline ; dans ce domaine comme dans tant d’autres, il n’est pas près d’être démenti…
Mais moi je vais me munir d’autres armes. Puiser dans un autre arsenal conceptuel que le plat idiome médiatico-politico-intellectuel qui, par son omniprésence autoritaire, semble sans alternative. Le temps présent nécessite un autre langage, d’autres concepts. Pour remonter aux sources du malheur contemporain — dont l’égalitarisme est une des plus exécrables manifestations — il me semble avant tout nécessaire de jeter aux orties le misérable édifice intellectuel et conceptuel qu’ont érigé nos élites contemporaines, ces esprits secs et sans ampleur. Toute tentative de comprendre l’époque est vaine si l’on ne commence pas par s’affranchir de leurs poncifs grotesques, de leurs stéréotypes éculés, de leur prêt-à-penser bêlant. Par percer les couches de propagande dont ils ont recouvert la réalité. Tous leurs discours doivent être tenus pour ce qu’ils sont : des diversions. Volontaires ou non. Ils multiplient les angles de vue secondaires, les développements anecdotiques, les éclairages insignifiants, les explications sociologiques, économiques, politiques, historiques, philosophiques, mais jamais ils ne font mouche. Non que certaines de leurs analyses ne soient parfois pertinentes ou intéressantes ; mais nous restons toujours sur notre faim. Tous les systèmes de pensée contemporains s’avèrent incomplets, lacunaires, manquant de souffle. Trop courts. Comme si une étrange fatalité condamnait à l’impuissance ceux qui par ignorance, par conformisme, ou par dogmatisme anti-catholique, refusent d’adopter la seule lecture qui vaille du temps présent : la lecture anthropologique, c’est-à-dire théologique.
C’est en effet par celle-ci, et seulement par celle-ci, que l’époque se découvre en pleine lumière. Elle explique tout de la manière la plus limpide, la plus puissante. Tous les autres concepts, grilles d’analyse, systèmes de pensée, sont des épées en carton à côté de cette arme nucléaire.
Oh, je sais bien que la plupart des anthropoïdes contemporains, qui se croient libres de tout conditionnement et de tout préjugé, résument originalement le catholicisme à l’Inquisition et aux croisades hier, aux petits Versaillais émasculés aujourd’hui. Libre à eux de traiter tout ça par le dédain, et de continuer à réciter servilement leur leçon de petit soldat du progressisme. Tant pis pour eux. Ils ne sont pas obligés de me suivre. Pas forcés de regarder ce qui apparaît lorsqu’on braque l’éclairage surpuissant de la Genèse sur notre époque — et sur le passé. C’est fascinant, pourtant. On voit se dessiner la filiation secrète, la complicité essentielle entre des mouvements en apparence aussi divers que l’égalitarisme, le communisme, le socialisme, l’existentialisme, l’égalitarisme, le féminisme, la Révolution, et même, dans une certaine mesure, la Réforme et l’hérésie cathare… On distingue, petit à petit, la solidarité de principe qui les unit. A la lumière du péché originel on discerne, par delà les différences de terminologie, de style, de profondeur, d’élégance propres à chaque époque, les affinités profondes qu’ils entretiennent. Ces mouvements, ces doctrines, ces idéologies se fondent en effet sur une vision commune de la nature humaine (dont découle leur violence commune). Une conception de l’homme aux antipodes de celle qui, pendant des siècles, prévalut en Europe (avec quelque succès, il faut bien le reconnaître). Un postulat de base qui, s’il est erroné, mène aux pires catastrophes. L’anthropologie de ces idéologies de progrès est en effet fondamentalement la même : elles procèdent toutes d’un refus du péché originel. D’une idéalisation de l’homme, d’une croyance en sa bonté naturelle, en sa pureté originelle, qu’il s’agit de recouvrer par le « progrès » ou je ne sais quelle niaiserie utopique. Pour croire au dieu Progrès, il faut en effet croire que l’homme peut progresser (excusez la tautologie), c’est-à-dire se débarrasser définitivement de ses inclinations pour le vice, la corruption, la violence, de se dégager de son allégeance au Mal. Les idéologies de progrès assignent à l’homme comme horizon ultime non pas de dominer ses instincts destructeurs (voire de les sublimer en exploitant leur formidable énergie), mais de les éliminer. Parce qu’elles croient que c’est possible. Non pas de canaliser ses pulsions, mais de les éradiquer. Parce qu’elles croient que c’est possible. Elles s’inscrivent ainsi en faux contre la conception catholique de l’homme, dans laquelle beauté et horreur sont inextricablement mêlées, induisant une dualité qui structure l’être autant qu’elle le menace.
Dans cette conception, l’homme est le théâtre d’un conflit insoluble, d’une postulation perpétuelle et contradictoire vers les choses les plus nobles et les plus viles ; de cet antagonisme naît un équilibre ; un équilibre certes précaire, bancal, toujours susceptible de basculer dans la pure horreur ; mais un équilibre nécessaire, constitutif de l’homme. De cet affrontement intime naît en effet l’énergie vitale ; il est pour ainsi dire le moteur de la vie humaine, l’étincelle qui anime l’esprit et vivifie l’âme. Avec en sourdine le danger que les penchants malsains prennent l’ascendant. Mais si l’on n’accepte pas ce principe de risque, si l’on n’accepte pas de jouer avec cette part d’ombre, si l’on n’accepte pas, pour le dire sans ambages, de se mettre en danger, aucune vie humaine n’est possible — je parle bien de vie humaine, pas d’existence biologique… C’est ce qu’avait très bien compris La Rochefoucauld quand il écrivait que « les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes ». C’est ce que Nietzsche avait traduit par cette phrase étincelante : « Il faut porter en soi quelque chaos pour donner naissance à une étoile qui danse. » C’est ce que notre époque ne veut plus du tout savoir. Deux siècles de progressismes ininterrompus ont consacré la vision idéaliste d’un homme primitivement bon. Une vision plus flatteuse, certes, que la vision catholique. Une caresse narcissique qu’il est difficile de refuser. De l’encens pour l’ego…
Mais une vision beaucoup plus dure, en réalité. Bien plus sévère. La croyance au péché originel implique en effet une certaine indulgence pour l’homme, une compréhension — qui n’est pas la complaisance — pour ses défaillances, ses carences, ses erreurs, ses vices ; c’est la source du fameux « pardon », ce pardon auquel exhorte le Christ, et qui nous semble aujourd’hui si difficile à comprendre… A contrario, si l’on pense que l’homme est naturellement porté à faire le bien, il devient assez vite difficile de supporter tous ceux qui, par leurs actes ou leur simple existence, tendent à prouver le contraire. A partir du moment où on croit en l’innocence originelle, il est très tentant d’essayer de la recouvrer sans attendre, ici et maintenant. On aspire non pas au salut dans l’au-delà (où le bon grain et l’ivraie finiront par être triés), mais à un monde meilleur pour tout de suite. Le bonheur est possible, il est organisable, il faut donc œuvrer sans délai à réformer l’homme pour qu’enfin la Paix et l’Harmonie inondent cette planète. Et que mille fleurs s’épanouissent…
Le problème, avec cette conception de l’homme, c’est qu’elle exclut de rechercher en soi les causes de son malheur. Puisque je suis naturellement bon, pur et innocent et que je vais si mal, que ma vie est si pleine de turpitudes et de vices, c’est que quelqu’un, ou quelques uns, m’ont volé mon innocence. Quelqu’un, ou quelques uns, m’ont dépravé… m’ont rendu malade… Assez vite, et irrésistiblement, on en vient donc à chercher des responsables de ses déboires ; l’identification et la traque des coupables présumés de la corruption de l’homme deviennent ainsi les activités principales de l’apôtre du paradis sur terre. Puis vient l’exclusion. Souvent suivie de la mise hors d’état de nuire. Qui dans bien des cas historiques signifie l’élimination pure et simple. Cependant, une fois les coupables neutralisés, le mal persiste, mystérieusement… Ça ne va toujours pas mieux… On est encore malade. Le bonheur ne vient décidément pas. Mais on ne veut toujours pas comprendre pourquoi ; on ne veut pas admettre qu’on est non pas malade, mais qu’on est une maladie. Qu’on ne peut pas guérir ; que le Mal a son principe en nous-même. Alors on identifie d’autres groupes de coupables. D’autres salauds qui ne rentrent pas dans l’épure du Progrès, d’autres « gens du passé » qui entravent l’avènement de l’Homme nouveau. Et à leur tour les élimine. Et ainsi de suite. Surenchère de massacres, de carnages, d’hécatombes. C’est l’engrenage infernal du communisme, qui part de l’idée utopique que l’homme est bon et partageur, et commence par exterminer les Cosaques — premier groupe identifié comme réfractaire à l’avenir radieux — puis les koulaks, après quoi il fait fusiller les ouvriers grévistes, ces égoïstes (ce qui laisse rêveur quant aux origines de la CGT, mais passons), avant de provoquer une famine pour décimer l’Ukraine récalcitrante (six millions de morts en deux ans), puis de s’en prendre finalement à tout le monde. Tout le monde est coupable : voilà la leçon du communisme. Leçon paradoxale, et terrible ironie. On part de l’idée que l’homme est innocent, et on en vient à voir des coupables partout. Amusant, non ? Enfin, si l’on peut dire… On veut disculper l’homme, et aussitôt tous les hommes se retrouvent mis en accusation. Désaveu spectaculaire des fantasmes d’innocence originelle. Démonstration implacable de l’aberration des conceptions anticatholiques de l’homme. De la niaiserie criminelle des utopies de progrès, qui reposent toutes sur une idéalisation de l’homme, sur un refus de sa culpabilité essentielle, intrinsèque, fondamentale, et débouchent sur la haine de l’homme concret, le vrai, le faillible, l’éternel imparfait.
Il faut donc juger l’arbre à ses fruits : comprendre que l’échec systématique des tentatives d’application du communisme et, plus généralement, des progressismes, démontre la fausseté de leurs prémisses. Et prouve, en creux, la justesse de la conception catholique de l’homme.
Oh, j’entends d’ici les dévots de l’Eglise anticatholique m’opposer, ces grands originaux, les Croisades, l’Inquisition, la Saint-Barthélemy, le procès de Galilée, et tout leur chapelet de poncifs sur la prétendue cruauté de l’Eglise catholique à travers les siècles. Outre que ces moutons ignorent tout du contenu de ce qu’il bêlent (demandez leur, pour vérifier, s’ils savent ce qui a déclenché les Croisades ; s’ils connaissent le nombre de victimes de l’Inquisition ; s’ils peuvent expliquer l’enchaînement qui mène à la Saint-Barthélemy ; mieux encore, savourez le spectacle de leurs grosses gueules déconfites en leur apprenant que le Pape soutenait Galilée), ils sont évidemment incapable de s’aviser d’une différence fondamentale entre les erreurs et crimes commis au nom du catholicisme, et ceux induits par le communisme. En effet, si le catholicisme a été un prétexte abusivement invoqué pour justifier des violences et des exactions en tous genres (d’une gravité incommensurable avec celle du communisme, cela dit), rien dans ses textes fondateurs ne justifie la cruauté. Autrement dit, les horreurs commises au nom du catholicisme sont une trahison des Evangiles ; tandis que les carnages, les bains de sang sont inscrits dans l’utopie communiste, ils en sont les corollaires inévitables — l’Histoire l’a systématiquement démontré. Jamais, pas une fois, les tentatives d’application concrète du communisme n’ont porté de bons fruits, c’est le moins qu’on puisse dire ; il serait temps de se demander pourquoi…
Mis en application, le catholicisme a suscité les plus grandes civilisations, les plus belles œuvres d’art, les peintres les plus grisants, les plus somptueuses architectures. Aucune civilisation — dans aucun domaine — aucune création humaine n’arrivent à la cheville de ce qui eut la chance d’être fécondé par le catholicisme. Face à de telles splendeurs, face à une telle grandeur, une telle ivresse de vivre, face à une inspiration et une créativité aussi intarissables, on se dit que la foi des catholiques (et je ne parle pas de ces crypto-protestants que sont la plupart des catholiques d’aujourd’hui, ces moulins à pathos pseudo-humaniste qui pleurnichent sur les clandestins et trouvent formidable d’avoir enfin un pape progressiste en la personne du pape François) n’est peut-être pas aussi obscurantiste, aussi superstitieuse que notre époque veut le dire… Une croyance en Dieu, ce concept abstrait et illusoire, qui suscite des merveilles aussi concrètes, ça devrait faire réfléchir…Même si, comme disent ceux qui ne veulent surtout pas voir remis en question leur catéchisme anticatholique, « cela ne prouve rien »… Et puis il est vrai que l’Eglise catholique, comme toute institution humaine, est et fut sujette aux erreurs, aux errements, à la présence en son sein de brebis galeuses. L’humanité, horreur et beauté mêlées, toujours… Mais il faut être soit d’une ignorance crasse, soit d’une mauvaise foi délirante pour réduire le catholicisme à ces aspects. Il faut être animé d’une haine fanatique du catholicisme pour s’obnubiler sur ces défauts, pour refuser de regarder le tableau dans son ensemble et d’admettre que le bilan du catholicisme est d’une splendeur sans pareille. Comme toute œuvre humaine, le tableau comporte des erreurs, des repentirs, des ratés, il n’en demeure pas moins époustouflant de beauté. Et bouleversant d’humanité.
Tandis que le tableau du communisme, c’est plutôt carré noir sur fond noir… Comme d’ailleurs toutes les idéologies qui se succèdent en vain depuis que le catholicisme a été destitué, et qu’on s’imagine pouvoir le remplacer par la Raison ou le Progrès. Comme si des discours de raison et de progrès n’étaient pas complètement à côté de la plaque face à l’absurdité, à l’insensé, à la folie de la vie humaine. Comme si des notions aussi étroites pouvaient rendre compte de l’ampleur, de la complexité de la vie humaine, se hisser à la hauteur nécessaire pour traiter de ce pur mystère.

Puisque nous en sommes à évoquer la déconfiture du catholicisme dans nos sociétés évoluées, arrêtons-nous un instant sur l’évènement fondateur de cette débâcle. Qui est plus un repère chronologique, d’ailleurs : la tendance était déjà amorcée depuis longtemps, mais il faut bien admettre qu’elle s’est nettement accélérée en cette fin de XVIIIème siècle. Je veux bien sûr parler de la sacro-sainte Révolution française, cette Genèse du progressiste (« Avant 1789, il n’y avait en France ni grandeur, ni prospérité, ni civilisation, ni justice », ainsi que le résume le plus sérieusement du monde l’immortel Paul Bert…). Oui, penchons-nous un instant sur cette glorieuse épopée d’émancipation, de sortie des ténèbres, de fin de l’obscurantisme, sur cette entrée triomphale dans l’ère radieuse du bonheur par la raison et par l’égalité — dont chacun peut, deux siècles plus tard, mesurer les excellents résultats. Ce grand moment de philanthropie, de fraternité, de citoyenneté, d’égalité, à base de massacres de masse, d’éclatements de crânes, d’éventrements de femmes enceintes, d’égorgements, de décapitations, de fusillades, de noyades, de viols collectifs, d’infanticides, de génocides. La Vendée, matrice des génocides de XXème siècle, en sait quelque chose… Vous verrez, je ne m’éloigne pas du tout de mon sujet. Bien au contraire, je touche au but.
Oh, je sais bien que c’est un lieu commun que d’évoquer la filiation entre communisme et Révolution française. J’entends la lassitude qu’il y a à entendre rappeler, pour la énième fois, la fascination des hiérarques communistes pour Robespierre, leurs références récurrentes à la Révolution, et tout ce que ces deux mouvements ont en partage : même angélisme, même idéalisation de l’homme, même fantasme de pureté des origines, même culte de l’homme nouveau, même frénésie égalitaire, même fureur exterminatrice des « gens du passé » (nous dirions aujourd’hui « réactionnaires »). Clichés maintes fois rebattus… Mais enfin, je ne résiste pas à la tentation d’égrener quelques citations. Comme ça, pour détendre l’atmosphère…
« Nous ferons un cimetière de la France plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » Jean-Baptiste Carrier
« Il faut que la France soit république, ou qu’elle soit un vaste cimetière. »
Commission Armon, Jouran et Jaion, novembre 1793
« J’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes. […] Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. » Westermann
« Nous avont tués tout homme et femme et enfant et mis le feu partout dans tous les endroits et beaucoup de quadavre de mort dans tous les endroits et beaucoup de quadavre de mort dans les chemins et fossez. » René Chollet, soldat républicain
« Il faut exterminer les habitants de la Vendée, cette race impure qui souille le territoire de la République. » Décret de la Convention
« Pour punir les ennemis de la patrie, il suffit d’établir leur personnalité. Il ne s’agit pas de les punir, mais de les détruire. » Robespierre
« Plus on avance vers le socialisme, et plus la lutte des débris des classes moribondes est acharnée. » Staline
« Dans moins d’un mois, la terreur va prendre des formes très violentes, à l’instar de ce qui s’est passé lors de la Grande Révolution française. Ce ne sera plus seulement la prison, mais la guillotine, cette remarquable invention de la Grande Révolution française. » Trotski
« La terreur rouge est l’arme employée contre une classe vouée à périr et qui ne s’y résigne pas » Trotski
« Il faut trouver d’urgence notre Fouquier-Tinville, qui nous matera toute la racaille contre-révolutionnaire. » Lénine
« Robespierre et Pol Pot : les deux hommes ont les mêmes qualités de détermination et d’intégrité. » Suang Sikoeun, Khmer rouge

Voilà. On pourrait prolonger la liste sur des dizaines de pages, mais les choses sont assez claires, je crois. Tout le monde aura compris que d’un point de vue psychologique, Révolution et communisme sont une seule et même chose. A un siècle d’écart, on prend les mêmes et on recommence. Les mêmes. Rigoureusement. Les différences d’époque, de style, de développement technologique (et donc d’efficacité : ce sont les communistes qui, bien avant les nazis, inaugurèrent les techniques de déportation de masse) ne doivent pas nous tromper : des enragés de la Révolution aux fanatiques du communisme, c’est toujours la même psychologie qui s’exprime. Cette passion de l’homme nouveau, ce fantasme de perfection, cet angélisme indécrottable relèvent toujours de la psychologie de l’utopiste, c’est-à-dire de l’être démoniaque qui refuse la vexation intime du péché originel, décrète donc que l’homme est originellement pur, et supprime les populations qui contrarient cette chimère. Or il se trouve que ces populations coïncident avec l’humanité tout entière : si personne n’arrête leur folie , c’est l’humanité tout entière qu’ils extermineront. Les communistes étaient bien partis…
Je parle d’affinités psychologiques entre les massacreurs révolutionnaires et les tortionnaires communistes, mais je devrais plutôt me placer sur un plan anthropologique. Et faire remarquer qu’un même leitmotiv scande la rhétorique de ces deux idéologies jumelles : l’invocation de l’égalité. De manière générale, l’exigence d’égalité ramène toujours sa fraise dans les discours qui précèdent les carnages… qui les justifient, plus ou moins sourdement… Et quand on y pense, il est finalement assez logique que ceux qui nourrissent des fantasmes de table rase aspirent au nivellement… La question qui persiste est celle des origines de cette rage égalitariste. Quelles inclinations profondes cette passion égalitaire traduit-elle ? De quel détraquement anthropologique l’essence égalitariste de la Révolution et du communisme est-elle le nom ? Et surtout, pourquoi les bonnes intentions de l’égalitarisme mènent-elles systématiquement à l’enfer ?
Eh bien nous allons, pour répondre à cette question, effectuer un petit bond de sept siècles en arrière. Histoire de vérifier que nous sommes sur la bonne piste. Que ce que nous pressentons n’est pas complètement farfelu.
Il y a sept cents ans, donc, quelqu’un a écrit des pages qui, par endroits, font écho à nos préoccupations. Quelqu’un qu’on peut difficilement soupçonner de manquer de profondeur, encore moins d’intuition... Cet homme, c’est Dante Alighieri. Qui ? Mais si, enfin, vous savez, Dante, l’auteur de La Divine Comédie ! Eh bien qu’a-t-il écrit, ce cher Dante, en substance ? Que l’enfer, c’est l’indifférenciation. Et vice versa. Voilà, c’est dit, c’est écrit depuis sept cents ans ; c’est dommage que les chantres de l’égalité ne lisent pas un peu plus, ça pourrait tempérer certaines de leurs ardeurs… En tout cas, on comprend mieux pourquoi notre époque furieusement égalitaire, autrement dit indifférenciatrice, est si invivable. Si asphyxiante. A mesure que progresse le programme indifférenciateur, s’étend le domaine de l’enfer… D’ailleurs, si l’indifférenciation, c’est l’enfer, comment nommer ceux qui s’en font les avocats zélés ?…
Mais je digresse encore, décidément. Tout cela, en effet, ne nous dit pas pourquoi la fureur indifférenciatrice est d’essence diabolique.
Une première explication vient assez aisément si l’on se souvient que le diable est un ange qui se révolte contre l’idée de hiérarchie, contre l’idée de sa propre infériorité. De ce point de vue, aligner tout le monde sur le moins disant est un moyen commode de faire coïncider la réalité avec ses fantasmes.
Plus subtilement — mais ce n’est pas une raison pour rejeter cette interprétation — on peut aussi dire que l’inégalité entre les hommes est, d’une certaine manière, une manifestation indirecte du péché originel. En effet, si certains s’en sortent mieux que d’autres, c’est peut-être qu’ils négocient mieux avec leur boiterie fondamentale, qu’ils déploient davantage d’efforts pour résister à la tentation de l’affaissement, qu’ils parviennent à mieux gérer les contradictions intimes que suscite le péché originel, et même à en tirer des fruits.
Par ce contraste ils prouvent que, s’il n’y a certes pas de fatalité, s’élever demande des efforts continuels. Que c’est un combat de chaque instant. Mais contre quoi ? Quelle est cette force de rappel qui constamment nous tire vers la bassesse, l’avachissement, la mesquinerie, la méchanceté ? Quel est ce plus petit dénominateur commun que nous avons tous en partage ? Tout lecteur parvenu jusqu’ici connaît ma réponse… Si, en revanche, plus personne ne dépasse, si tout le monde est empêché de se distinguer, de se différencier, ce plus petit dénominateur commun n’apparaît plus comme tel, mais comme la condition normale de l’humanité. C’est paradoxalement le contraste né de la différence entre les hommes qui met en relief leur misère commune ; si ce contraste disparaît, l’idée de péché originel s’estompe. Elle perd en consistance, en tangibilité.
Pour bien me faire comprendre — car il s’agit là d’un point véritablement crucial — je me résigne à recourir à une comparaison triviale, un peu rudimentaire. Imaginons donc une classe où tous les élèves seraient nuls, à l’exception d’un seul. Ce dernier agirait alors comme un révélateur de la nullité du groupe ; il serait la preuve que la médiocrité est la chose au monde la mieux partagée, mais qu’elle n’est pas pour autant une fatalité. Si en revanche on faisait disparaître cet importun, alors il n’y aurait plus de comparaison possible, et la notion même de nullité du groupe s’évanouirait. N’ayant plus le contre-exemple d’un individu s’étant bougé le train pour se désengluer de sa médiocrité intrinsèque, nous ne saurions même plus que nous sommes nuls ; ayant perdu tout repère pour mesurer notre médiocrité, nous ignorerions jusqu’à l’existence de celle-ci.
Eh bien il en va exactement de même pour le péché originel : il n’apparaît jamais mieux qu’en négatif, en creux, c’est-à-dire quand s’expriment les valeurs qui lui sont diamétralement opposées : l’élévation, le dépassement, la générosité, la grandeur. Ces nobles inclinations, quand elles se manifestent, nous rappellent que l’homme est capable de la plus époustouflante beauté, de l’humanité la plus touchante ; mais le fait même qu’elles se manifestent si rarement, et sur un fond de barbarie et de mesquinerie, met précisément en évidence ce dernier. Et cela, tout le monde le sent. Et cela, tout le monde le trouve désagréable ; quoi de plus vexant, en effet, et quoi de plus décevant que de voir se multiplier les preuves de son impureté fondamentale ? L’égalitarisme est une réaction à cette vexation : fondamentalement, l’égalitarisme est une rébellion contre l’idée de péché originel. C’est avant tout parce que l’inégalité prouve le péché originel qu’il faut la faire disparaître. Là résident l’essence, le principe de fond de l’égalitarisme. Sa motivation profonde. L’égalitarisme est donc essentiellement diabolique. J’entends d’ici les ricanements que l’emploi de cette terminologie suscitera ; et les procès en manichéisme, les imputations d’obscurantisme, les étiquettes « esprit arriéré » ou « vision binaire » venir se coller sur l’auteur de ces lignes. Face à de tels réflexes conditionnés, il n’y a hélas pas grand chose à faire. Peut-être hasarder la phrase de Baudelaire : « la plus belle ruse du diable est de nous persuader qu’il n’existe pas » ? Sans grand espoir, cependant, d’ébranler l’arrogance ignorante dont ils procèdent…
Poursuivons, donc. Et enfonçons le clou : c’est non seulement l’égalitarisme, mais toutes les utopies de Progrès qui sont une levée en masse contre l’idée de péché originel.
Prenez toutes les idéologies contemporaines, tous les progressismes, tous les militantismes, tous les goûts, les idolâtries, tous les engouements niais de notre époque, et passez les au crible du péché originel. C’est implacable : ils procèdent tous d’une conception de l’homme qui récuse le péché originel. D’où leur aspect toujours un peu flou, vaporeux, abstrait, les accents utopiques des discours qu’ils produisent, le caractère irréel et vaguement niais des buts qu’ils se fixent.
Ainsi le culte de l’enfance, qui signe si bien la grandeur de notre époque, cette apologie de la régression infantile peut être vue comme une forme particulièrement aiguë d’égalitarisme, en même temps qu’une attaque extrêmement féroce contre l’idée de péché originel. L’humanité occidentale puérilisée sans retour nous dit en effet deux choses : d’une part qu’elle est bien décidée à aller aussi loin que possible dans l’indifférenciation (le seul stade d’égalitarisme plus avancé que l’enfance étant la mort ; mais nous n’en sommes pas là, en tout cas pas pour l’instant) ; d’autre part qu’elle se représente l’enfant comme un archétype de pureté, d’innocence, de bonté ; autrement dit qu’elle ne croit pas au péché originel. Elle a à ce titre d’illustres prédécesseurs : le doux Pol Pot, par exemple, qui extermina en trois ans le quart de la population cambodgienne, et pensait que « seul l’enfant nouveau-né est sans tache ». Mais ce n’est qu’un coïncidence, hein, n’est-ce pas ? Il n’y a évidemment aucun lien de causalité entre l’idée qu’on se fait de l’enfance — et donc de l’homme — et le fait de perpétrer froidement le massacre de plusieurs millions de personnes... Quoi qu’il en soit, l’infantolâtre Pol Pot n’hésita pas à recourir à ces agneaux immaculés que sont les enfants pour les besoins de son beau combat. Il les incita à la délation, à espionner et dénoncer jusque leurs propres parents — ce que ces innocents firent volontiers. Et puis il les enrôla dans ses bataillons de choc : une très grande partie des soldats khmers rouges étaient des adolescents ou des pré-adolescents qui, enivrés par leur sentiment de toute puissance, manifestaient spontanément une extraordinaire cruauté, dépassant largement celle de leurs aînés (certains témoins allant jusqu’à parler de « dictature infantile »). Plus récemment, les enfants soldats du Burundi ne se comportent pas autrement… Parmi les illustres bébélâtres, les émouvants thuriféraires de l’enfance sans tache, on trouve aussi Mao, assassin poétique : « C’est sur la page blanche qu’on écrit le plus beau des poèmes. » Cent millions de morts, quel beau poème, en effet. Ecrit en lettres de sang.
Mais nous n’apprenons rien. Malgré l’évidence empirique, malgré les innombrables preuves historiques, nous refusons obstinément de voir qu’un lien intime unit culte du progrès, culte de l’enfance et culte de la mort. Que ces trois religions sont indissociables, enchevêtrées, qu’elles s’impliquent mutuellement ; pire, qu’elles sont en vérité une seule et même religion. Que pour croire au progrès humain, il faut croire à l’innocence originelle, donc vouer un culte à l’enfance ; et liquider tous ceux qui sont trop arriérés, tous ces « gens du passé » trop corrompus pour devenir un jour « l’homme nouveau ». N’apprenant rien, ne tirant aucune leçon du passé, nous continuerons donc à exalter l’enfance, sans nous apercevoir qu’à travers elle c’est la mort que nous glorifions. La mort, la véritable indifférenciatrice… l’authentique égalisatrice… plus encore que l’enfance… La prochaine étape…
Notons également qu’un corollaire majeur de l’infantilisation est l’indifférenciation sexuelle. L’asexuation de l’humanité. En retombant en enfance, nous abandonnons les vicissitudes et les délices de la division des sexes. Nous redevenons des êtres basiques, plats, sans tortuosité, sans séduction, sans saveur.
La puérilisation de l’humanité doit ainsi être vue comme une bataille majeure dans la guerre inexpiable que nous menons à la sexualité, composante essentielle de la vie intérieure. Car il ne faut pas s’y tromper : les avalanches publicitaires de femmes dévêtues, la pornographie omniprésente, le dévergondage ostentatoire, l’hédonisme tapageur, la surenchère de nudité qui sont la marque de notre époque contribuent non pas à stimuler la sexualité, mais à la ruiner, et ce encore plus efficacement que le puritanisme. Quoique par des moyens diamétralement opposés, le puritanisme le plus sévère et l’exhibitionnisme le plus débridé mènent exactement au même résultat : l’anéantissement de la libido. Par assèchement pour celui-là ; par noyade pour celui-ci. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les pays aujourd’hui les plus libéraux en matière de mœurs sont ceux qui furent historiquement les plus puritains : le but n’a pas changé, seule la méthode s’est adaptée. Retournée en sa symétrique. Pour prendre un seul exemple, il n’est évidemment pas fortuit que les Pays-Bas, haut lieu du protestantisme, soient à la pointe (c’est le cas de le dire) dans la légalisation de la prostitution. Il faut s’être rendu dans le quartier rouge d’Amsterdam, avoir vu ces étalages de chair triste, façon blancs de poulet sous cellophane, pour comprendre toute la ruse du protestantisme (ou du puritanisme, c’est la même chose) qui a troqué l’interdiction pour une incitation tellement excessive qu’elle en devient écœurante. Cet exhibitionnisme cru, cette ostentation sans mystère n’ont plus rien d’excitant ; ils sont en vérité l’antithèse absolue de l’érotisme. Et comme le protestantisme imprègne l’ensemble de notre Occident en phase terminale, nous subissons tous, à divers degrés, cette guerre à la volupté. A mesure que s’étend l’affichage de la sexualité, se réduit son existence effective. La sexualité aujourd’hui n’est plus que publicitaire. Parodique. Elle n’existe plus que dans les discours glaçants des rombières médiatiques les plus frigides, dans les pénibles éloges de l’hédonisme que nous infligent à longueur de temps des « stars » suant la tristesse et l’impuissance, et dont la misère sexuelle crève les yeux. Excepté pour les rares esprits libres qui parviennent à rester hermétiques aux injonctions débandantes de la communauté, la sexualité est morte. C’était inéluctable : la sexualité procède avant tout d’intimité, et est donc incompatible avec l’exhibition et la collectivisation dont elle fait l’objet depuis trois ou quatre décennies. L’hypersexualisation de l’espace public est le pendant de l’atrophie de la sexualité dans l’espace privé. Comme toujours, les mots remplacent les morts. La sexualité n’existe plus qu’à titre de caricature obscène.
Et tout cela est voulu. Pas forcément consciemment, et bien qu’ils tiennent sur la chose des discours farauds et ostensiblement décomplexés, nombre d’humains sont travaillés par une sourde envie de se débarrasser de leur sexualité. C’est ce que Freud avait cerné quand il écrivait : « Celui qui promettrait à l’humanité de la délivrer de la sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il dise, serait considéré comme un héros. » Et si cette sujétion sexuelle est tant honnie, c’est encore une fois parce qu’elle est intimement liée au péché originel. Que nous dit la Bible, en effet, juste avant l’épisode du péché originel ? « Tous les deux, l’homme et sa femme, étaient nus, et ils n’en éprouvaient aucune honte l’un devant l’autre ». Et que se passe-t-il, quelle découverte succède immédiatement au péché originel ? Quelle est pour ainsi dire la première conséquence de ce séisme ? « Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus. Ils attachèrent les unes aux autres des feuilles de figuier, et ils s’en firent des pagnes » (Genèse 3, 1-13). Connaissance de la différence des sexes, et défaite de l’exhibitionnisme : voilà les premières conséquences du péché originel.
Autrement dit, la division des sexes est la manifestation par excellence du péché originel. Consciemment ou non, c’est contre cela que s’inscrivent tous les combats passés, présents et à venir pour l’indifférenciation — qui, en fin de compte, est toujours sexuelle. Effacer la conscience de la différence des sexes, première conséquence du péché originel, dans l’espoir d'en faire oublier la cause : voilà l’idée qui préside à tous les délires anti-sexuels de notre époque. L’obsession de la parité, traduction contemporaine du déni de la différence des sexes, le féminisme hystérique, la théorie du genre, l’émasculation des hommes, la maternisation des pères, la sainte lutte contre les stéréotypes sexués et autres clichés sexistes, le détraquement du psychisme des mioches à coups d’ABCD de l’égalité ou de sensibilisation aux sexualités alternatives, l’exhibitionnisme militant comme subversion de la pudeur subséquente au péché originel, etc. : nous sommes engagés dans une lutte sans merci contre la division des sexes, et à travers elle contre l’idée de péché originel.

Mais la nature humaine ne se gouverne pas par décret. Elle n’obéit à aucune idéologie. Aucun vote ne peut la changer. Aucune loi ne peut la réformer. On peut toujours proclamer que l’homme est originellement bon, pur, innocent, ou encore qu’il n’y a pas de différences entre homme et femme ; nos prestigieuses élites — radasses de magazines féminins, experts militants, sociologues ineptes, députés incultes — peuvent bien se coaliser pour nous conduire dans l’enfer de l’indifférenciation ; ils ne changeront pas la nature humaine. Ils ne feront que la violer, et la haïr de plus en plus à mesure qu’ils réaliseront qu’elle ne leur obéit décidément pas, malgré leurs injonctions et leurs menaces de plus en plus brutales.
C’est l’issue fatale de toutes les idéologies de progrès, de finir dans la tyrannie et la violence.
C’est le destin de toutes les utopies, de déboucher sur les carnages et les bains de sang.
Du déni — de nature humaine — à l’anéantissement — des êtres humains — il n’y a qu’un pas. Et l’Histoire nous apprend qu'il est franchi plus rapidement qu’on ne le croit…

Mais nous nous foutons de l’Histoire. Nous nous croyons plus intelligents que le ramassis de ringards qui nous a précédés. Nous ignorons donc superbement la mise en garde que constituent les expériences du passé. Nous restons sourds au cri qui, à travers les siècles, s’élève des innombrables victimes des idéologies et des utopies : nous refusons d’entendre que tout progressisme est un angélisme ; et tout angélisme une barbarie.

Nous irons donc au bout de la tragédie qui s’annonce ; nous boirons jusqu’à la lie les conséquences monstrueuses de l’indifférenciation. Avant d’admettre, peut-être, un jour, que notre exigence d’égalité absolue nous a menés au désastre. Mais rien n’est moins sûr : il faudra pour cela qu’il persiste encore, à cette époque lointaine où la catastrophe sera entièrement consommée, des individus doués d’esprit critique, capables de soumettre à un examen lucide les évènements qui auront mené à l’ensauvagement de notre civilisation. Cette civilisation européenne, qui aujourd’hui n’est plus que ruines et désolation, mais qui incarna jadis le paroxysme du raffinement et de la grandeur. Cette civilisation, dont le souvenir est le dernier témoignage de la noblesse de l’homme. La dernière lueur d’espoir dans les ténèbres où nous entrons.